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Histoire et anthropologie des Français et Francophones en Amérique du Nord, XVII-XXe siècles-- page en cours de réécriture -- Ce projet d'étude historique et anthropologique des Français et francophones en Amérique du Nord du XVIIe siècle à nos jours procède d'un triple constat :
À partir de ce constat liminaire, notre projet s'articule autour de trois axes principaux qui seront explorés simultanément, selon des modalités sur lesquelles on revient plus loin.
Il s'agit, tout d'abord, de poursuivre en les coordonnant plusieurs enquêtes approfondies sur les centaines de milliers de migrants de France en Amérique du Nord depuis le XVIIe siècle : faisant fond sur les travaux déjà publiés (Bertrand Van Ruymbeke sur les huguenots de Caroline du Sud, Annick Foucrier sur les Français de Californie), on prête une particulière attention au cas de la Louisiane des XVIIIe et XIXe siècles. En effet, l'histoire de la Basse-Louisiane coloniale au XVIIIe siècle recèle encore bien des secrets, notamment dans la perspective de l'histoire sociale : si des travaux récents aident à mieux connaître les communautés africaine et afro-créole ou amérindienne, ainsi que les relations inter-ethniques, il n'en va pas de même, assez paradoxalement, de la société louisianaise blanche, que l'on étudie à partir de sources diverses : archives administratives comprenant notamment des recensements, registres paroissiaux, archives notariales, archives judiciaires, récits de voyage et lettres de missionnaires, papiers privés. Ces sources sont conservées en France (Paris, Vincennes, Aix-en-Provence), en Espagne (Séville) et aux États-Unis (La Nouvelle-Orléans et Baton Rouge en Louisiane, San Marino en Californie). De même, pour le XIXe siècle, il existe de nombreux sujets peu ou mal explorés — à commencer par l'histoire sociale de la Nouvelle-Orléans, ville où les Français et leurs descendants jouent un rôle essentiel au moins jusque dans les années 1850 : outre les manuscrits du recensement fédéral (surtout utiles pour 1850 et 1860 car ce sont les deux premiers recensements vraiment détaillés, incluant notamment le lieu de naissance), on utilise notamment la très abondante presse française de La Nouvelle-Orléans (par exemple L'Ami des Lois, Le Courrier de la Louisiane ou L'Abeille de la Nouvelle Orléans) ainsi que les collections de l'Amistad Research Center à l'Université Tulane (notamment le fonds Tureaud), celles de l'Earl Long Library à l'Université de la Nouvelle-Orléans, de la Howard-Tilton Memorial Library à l'Université Tulane, et bien sûr celles de la New Orleans Historic Collection. Il en va de même de la Louisiane rurale, hors pays cadien, que l'on connaît fort mal alors qu'y existaient des communautés françaises fort bien structurées, telle celle de Donaldsonville : là encore existent des sources quantitatives (recensements) et qualitatives (journaux comme La Gazette de Lafourche, qui n'a jamais été dépouillée). Il y a là, d'évidence, un enjeu important, en raison même de l'importance de ces sources et que des collaborations ont été nouées par le CENA, à titre institutionnel, et par des chercheurs de l'équipe, à titre individuel, avec plusieurs institutions scientifiques louisianaises — particulièrement l'Université d'État de la Louisiane, à Baton Rouge, l'Université de Louisiane à Lafayette, et l'Université Tulane à La Nouvelle-Orléans. Ajoutons qu'il existe une forte demande, côté louisianais, en raison de la prise de conscience relativement récente, à la suite de l'essor de l'histoire sociale depuis trente ans, de l'importance de la présence française au XIXe siècle encore dans les villes et les campagnes de Louisiane, et de la nécessité de la prendre en compte. Dans le cas de la Louisiane, comme pour l'étude d'autres régions des États-Unis où les Français ont joué un rôle majeur et méconnu (y compris à New York même), il s'agit d'ajouter aux problématiques communes à l'histoire des migrations en général, de nouveaux questionnements issus de la microhistoire, et plus particulièrement de l'étude du rôle joué par les structures familiales dans les migrations. Outre la publication d'une bibliographie aussi exhaustive que possible sur les migrations de France en Amérique du Nord (tâche ingrate mais indispensable au développement de la recherche sur ce thème), on entreprend la constitution de bases de données nominales, accompagnées de représentations cartographiques, sur les Français, dans chaque région d'implantation — étape indispensable pour envisager des estimations quantitatives et des études transversales, et pour préparer des études nominatives, puisque c'est par ces études nominatives qu'il sera possible de suivre les migrants des régions de départ aux régions d'accueil. Cette enquête permettra de déterminer les cycles migratoires sur une longue période, d'analyser la formation et la géographie des chaînes migratoires, de préciser les conditions de l'implantation spatiale urbaine ou rurale des arrivants, la composition des réseaux familiaux et professionnels, la structure démographique de l'émigration, ou encore de tester les typologies existantes sur les causes de l'émigration. Elle rendra également possible l'étude de leurs relations, dans le contexte local, avec les autres groupes d'immigrants ainsi qu'avec la société dominante (mainstream), et de mieux comprendre ainsi l'importance de la pratique de la langue française, les enjeux de la naturalisation des migrants, ou leur impact économique, culturel et politique sur la société d'accueil. Un certain nombre de sources se prêtent à une telle enquête. En France, les archives consulaires, conservées dans les dépôts du ministère des Affaires étrangères, à Paris au quai d'Orsay et à Nantes, donnent une version officielle de la vie des « colonies françaises ». À Paris et dans les départements, registres de passeports, listes de passagers, registres paroissiaux et actes de l'état-civil peuvent être consultés. Il reste aussi un travail immense à faire pour collecter les lettres envoyées par les émigrés, à la manière dont cela a été fait en Allemagne. D'autres sources sont disponibles aux États-Unis, et requièrent un véritable travail d'investigation. Dans chaque communauté, il faut rechercher des archives comme celles de l'église française, des sociétés de secours mutuels, les journaux, qui offrent des éléments pour une étude des structures et des fonctionnements du groupe, la sociabilité par exemple. Recensements, histoires de comtés, registres de naturalisations, listes électorales, annuaires, journaux, archives d'organisations syndicales ou politiques, apportent des indications sur les rapports des Français avec les autres habitants, ce qui permet de juger de leur intégration, d'en étudier les processus. D'autres sources d'archives peuvent apporter des informations plus spécifiques, comme les archives religieuses conservées au Vatican, par exemple.
Le second axe de ce projet est comparatiste, et vise autant les comparaisons entre les Français et les autres francophones en Amérique du Nord que les comparaisons avec les migrants français en Amérique latine — deux directions de recherche importantes pour éviter le piège de l'exceptionalisme. Notre équipe bénéficie, pour les explorer, de la
participation de plusieurs spécialistes des autres francophones
d'Amérique du Nord (Matteo Sanfilippo) — notamment
des Québécois (Jacques
Portes) et de la diaspora québécoise vers la Nouvelle-Angleterre
(Yves Frénette, Bruno Ramirez, François
Weil) ou l'Ontario (Linda Cardinal, Yves Frénette) —
ainsi que des migrations de France vers l'Argentine (Hernan Otero)
et le Mexique (Javier Perez Siller). Un réseau scientifique international
a été créé sous forme d'une liste d'échange
et de diffusion d'informations sur Internet (baptisée REMIFRAM,
pour « REcherches sur les MIgrations FRançaises aux
AMériques », remifram L'immensité du champ à explorer est telle que l'on a limité l'enquête, pour les années 2002-2005, à trois projets particuliers :
Un troisième axe met l'accent, dans une perspective anthropologique, sur les constructions et les représentations identitaires des communautés franco-américaines d'aujourd'hui — particulièrement en Californie, Louisiane, et Nouvelle-Angleterre. Rares sont les ethnologues qui se sont intéressés à l'identité ethnique des minorités américaines en général, par contraste avec les abondants travaux produits par les historiens, les sociologues, les politologues ou les spécialistes de « civilisation américaine ». Le développement d'une approche ethnologique revêt donc un caractère stratégique qui dépasse le cas des différentes communautés franco-américaines. On poursuit les enquêtes déjà lancées sur la Louisiane, et qui ont notamment permis de mettre en lumière le rôle du tourisme dans les constructions identitaires des Franco-Louisianais cadiens et créoles noirs (Sara Le Menestrel), par des recherches sur les diverses stratégies de réappropriation voire d' « invention culturelle » de l'héritage collectif franco-louisianais. L'existence reconnue de traits culturels communs ne suffit pas à atténuer ce qui est perçu comme un critère distinctif fondamental, chaque groupe se plaçant de part et d'autre d'une ligne de couleur. Il s'agit donc d'analyser de quelle manière le tourisme, à travers la création de lieux de mémoire, reflète ces clivages, et d'élucider la diversité des modalités du processus de « retour aux racines ». L'amplification du sentiment d'appartenance des Cadiens à une communauté acadienne avec les Acadiens des Provinces maritimes du Canada est perceptible au travers de la multiplication de musées locaux consacrés à l'histoire acadienne et des Congrès mondiaux acadiens organisés depuis 1994. L'étude des effets de ces réunions passées et à venir (en 2004 en Nouvelle-Écosse, en 2008 en France) permettra de mesurer la manière dont elles modèlent la mise en scène du patrimoine cadien et contribuent au renforcement de la notion de diaspora acadienne. Il s'agit également d'évaluer l'impact des échanges avec les Acadiens sur l'usage et la pratique du français, en étudiant notamment les programmes d'enseignement bilingues dans les écoles louisianaises ainsi que les stages linguistiques, qui connaissent un succès grandissant, et en déterminant le profil social, économique et culturel des personnes qui y participent, leurs motivations, et leur parcours personnel. De leur côté, les Créoles procèdent actuellement à la constitution de leur patrimoine, qui passe par une mise en valeur des racines africaines. L'approche afrocentrique de certains d'entre eux, la tendance à préférer revendiquer une identité africaine-américaine - plutôt que leur spécificité créole - devront être analysées afin de rendre compte des stratégies élaborées. La création de musées, de festivals, d'associations, de journaux, ainsi que de réseaux touristiques et d'échanges au sein des diasporas acadienne et africaine fait à ce titre l'objet d'une étude approfondie. Si le métissage culturel franco-louisianais n'implique pas le métissage social, on peut toutefois s'interroger sur sa capacité à transcender la couleur (ou l'origine) dans certains contextes spécifiques. L'analyse du domaine musical, dans lequel les emprunts et les influences sont reconnus par les deux groupes, est particulièrement riche d'enseignement sur la nature des liens sociaux et des échanges entre Cadiens et Créoles. Parallèlement, on a élargi la réflexion à la Californie et à la Nouvelle-Angleterre, où la présence française et francophone, importante, a rarement été étudiée dans une perspective ethnologique. On s'attache notamment à étudier la diversité des représentations identitaires de ces groupes, qui ne partagent pas toujours les mêmes critères d'appartenance, en étant attentifs à leurs relations et à leurs évaluations réciproques.
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