EHESS CNRS CENA membre de Mascipo, UMR8168
 
 

Axes de recherche

Expertise, action politique et économique

Membres : Pierre Gervais, Romain Huret, Pap Ndiaye (coordination), Paul Schor.
Membres associés : Olivier Zunz (université de Virginie), Ronald Schatz (Wesleyan University), Jean-Christian Vinel (Université de Paris 7), Andrew Diamond (université de Lille 3).


Notre axe de recherche collective, qui prend sa vitesse de croisière avec un groupe renforcé et plus expérimenté qu'à ses débuts, entend développer ses activités dans les années à venir en accentuant l'étude de questions économiques qui font l'objet, en Europe et aux Etats-Unis, d'un regain d'intérêt notable. Sans perdre de vue notre intérêt pour les combinaisons de savoir-faire experts et politiques, nos travaux envisagent plus nettement que précédemment une série de processus socioéconomiques et sociologiques qui englobent les politiques publiques mais qui ne se réduisent pas à elles.
Nos projets portent sur des objets différents, mais ils partagent une approche commune : ils réfutent la distinction classique entre savoirs intellectuels et savoirs-faire techniques. C’est par la saisie des dimensions non-matérielles et matérielles des objets d'enquête que nous proposons une démarche qui s’affranchit de distinctions académiques souvent stériles entre histoire sociale, histoire intellectuelle, histoire des sciences et des techniques. Plusieurs projets en chantier vont nous mobiliser, autour de deux pôles fédérateurs : "consommation et catégories sociales", et "histoire des institutions : rationalités pratiques et secrets".

Consommation et catégories sociales

Trois projets s'inscrivent dans une démarche voisine, qui associe l'étude de processus de consommation et des catégories sociales associées. Le premier, mené par Paul Schor, propose une histoire sociale des consommateurs aux Etats-Unis dans la première moitié du vingtième siècle. Il s'agit à travers les enquêtes de consommation, les statistiques des agences gouvernementales, les enquêtes sociologiques et économiques, la publicité et les enquêtes des marketing ciblées, de voir comment les minorités ethniques et raciales ont été constituées en communautés de consommateurs, un critère qui se superpose à celui du pouvoir d'achat. De ce point de vue les enquêtes portant sur les consommateurs seront lues comme une science sociale empirique, qui entend substituer des catégories plus immédiatement efficaces à celles de la sociologie traditionnelle des classes et des groupes ethniques. D'autre part il s'agit de voir comment l'accès à la consommation a été un vecteur d'américanisation voire d'accès à la citoyenneté, en particulier dans le cas de la mobilisation des Noirs pour la déségrégation des biens et des services mais aussi des efforts des travailleurs sociaux pour apprendre aux enfants et aux adultes immigrés comment tenir une maison américaine, les normes de propreté, les manières, et les principes faisant parfois explicitement le lien entre propreté, modernité et démocratie.
Les fonds d'archives peuvent être distingués en trois groupes : enquêtes universitaires, municipales ou gouvernementales, publicité, marketing : pour le gouvernement fédéral il s'agit des fonds du Record Group 176, Bureau of Home Economics ; Record Group 257, Bureau of Labor Statistics, en particulier les enquêtes Cost of Living, 1918 et 1931 et l'enquête de consommation de 1934-36 ; Record Group 40, Department of Commerce, notamment Files of Emmett Lancaster, Negro purchasing power and income. Pour la publicité et la presse «  ethnique », les fonds sont dispersés en de nombreuses archives, dont le John W. Hartmann Center for the Study of Sales, Advertsing and Marketing History, Duke University, Durham, NC ; les Claude A. Barnett Papers (Negro Associated Press), Chicago Historical Society ; le Schomburg Center for Research in Black Culture, New York ; Howard University Special Collections, Washington, DC ; Bibliothèque du Congrès, Washington, DC. Pour le marketing, outre l'étude des archives personnelles de chercheurs comme Paul T. Cherington, les archives des grandes compagnies de marketing comme J. Walter Thompson (au Hartman Center) ou au contraire de compagnies de « niche », comme la Negro Marketing Organization de New York de David J. Sullivan. Ce projet sera conclu par un livre.

Le second, mis en œuvre par Pap Ndiaye, porte sur une histoire de la mort comme objet de science et de commerce aux Etats-Unis, de la fin du 19e siècle à aujourd'hui. Une étude de cas est privilégiée, celle de l'industrie de l'assurance-vie. Le cas de la firme Metropolitan Life est particulièrement intéressant, puisque cette compagnie s'engagea précocément dans l'assurance-vie dite "industrielle", destinée à la population ouvrière, qui nécessitait, en raison du grand nombre d'assurés, un traitement statistique élaboré – par contraste avec les firmes d'assurance-vie anciennes, qui procédaient à une évaluation médicale de chaque assuré. De telle sorte que l’assurance vie a été l’un des plus puissants outils de gestion des populations, qui a mobilisé des moyens de calculs lourds, de vastes administrations, des armées d’agents et un ensemble de techniques de gestion et de vente. A partir de la fin du 19e siècle, elle a exigé la construction de représentations de la société organisées selon de multiples variables (âge, profession, sexe, et surtout race) pour évaluer les espérances de vie. Le langage objectivant de la statistique actuarielle a masqué la persistance de discriminations raciales jusqu’aux années 1980. Mais ce projet n’a pas pour objet principal de dénoncer une injustice faite à une partie de la population. Il s’agit plutôt de réfléchir aux relations entre les représentations objectivantes de la mort et la définition des catégories sociales au 20e siècle. Les compagnies d’assurance vie n’ont pas seulement constaté des disparités de mortalité, elle les ont aussi construites. Des catégories de représentation sociale ont été élaborées, reflétant les conceptions sociologiques des assureurs, qui avaient pour ambition de faire de leur métier une activité financièrement rentable et socialement valorisante. Aux Etats-Unis, cette activité s’est voulue à l’avant-garde du « capitalisme social », prétendant concilier efficacité économique et justice sociale. Enfin, le développement de l’assurance-vie doit aussi se comprendre en liaison avec celui des ordinateurs (mécaniques, électro-mécaniques puis électroniques) qui ont autorisé le traitement statistique du risque assurantiel.
Des recherches ont été menées ou sont menées dans les archives de Metropolitan Life (New York), de la NAACP (bibliothèque du Congrès), de l'Etat de New York (Albany). A l'occasion d'un séjour Fulbright à Columbia University (de janvier à mai 2004), des relations de travail ont été établies avec des historiens travaillant sur des sujets voisins, de manière à envisager, en plus de l'ouvrage que Pap Ndiaye rédige, des séminaires et publications communs (en 2006 et 2007).

Le troisième, mené par Pierre Gervais, consiste en un effort international et pluridisciplinaire de réévaluation du contenu de certaines catégories économiques et de leur rôle aux époques moderne et contemporaine. Des chercheurs français et américains travaillent en ce moment même à problématiser ces catégories, entre autres le profit, la monnaie, la propriété privée, l'actionnariat, etc., en les historicisant, c'est-à-dire en démontrant empiriquement que leur contenu, et pas seulement leurs modalités d'expression, est modifié en profondeur avec le temps, au point que des sens plus anciens, pré-industriels en première analyse, sont aujourd'hui ignorés ou mal interprétés.
Dans un premier temps, une série de contacts aboutissant à deux conférences (l'une aux Etats-Unis, l'autre en France) ont pour objet d'affiner la focalisation du projet en aboutissant à un consensus sur une série de thèmes communs et sur l'analyse historique de ces thèmes. Dans un deuxième temps, un séminaire "circulant" sera préparé, permettant la mise en réseau de différentes équipes ayant des thèmes et des approches méthodologiques parallèles, mais qui ne se connaissent pas du fait des barrières disciplinaires et géographiques : historiens économiques de l'Ancien régime et du 19e siècle en France, historiens du droit économique comme les "legal realists" aux Etats-Unis, économistes néo-institutionnalistes des deux côtés de l'Atlantique.

Histoire des institutions : rationalités pratiques et secrets

Ce pôle regroupe deux projets qui relèvent d'une histoire des institutions abordée sous l'angle des savoirs experts et des rationalités pratiques qui les sous-tendent.
Le premier, intitulé "secrets ordinaires", coordonné par Romain Huret (avec Jean-Christian Vinel et Alexandre Rios-Bordes), sera consacré aux pratiques du secret dans l'Etat américain au 20e siècle. Si l’histoire politique en France et aux Etats-Unis essaie de renouveler les études autour du secret, elle demeure encore attachée à dévoiler les zones cachées des démocraties modernes en matière de politique étrangère et de services du renseignement. Sans exclure totalement cette dimension, notre projet se propose d’analyser les pratiques ordinaires du secret au sein de l’Etat fédéral américain en s'appuyant sur les apports de la sociologie et de l'anthropologie. Nous posons l’hypothèse d’une banalisation bureaucratique du secret tout au long du 20e siècle. Comme le pressentait Max Weber, la croissance de l’Etat fédéral a entraîné l’adoption d’outils bureaucratiques (confidentialité des documents, canalisation de l’information) qui sécrètent des secrets ordinaires. Il s’agit moins de reprendre à notre compte certaines spéculations historiennes et politiques qui voient dans l’Etat fédéral un lieu de dissimulations et de mensonges que de réfléchir à la complexité des enjeux que posent les pratiques ordinaires du secret.
Dans un premier temps, cette enquête vise à comprendre le statut du secret et de la confidentialité dans l’architecture globale de l’administration américaine. Les Archives Nationales, localisées à College Park dans le Maryland, possèdent les archives complètes des agences en charge de l’administration fédérale au cours du siècle, notamment la Civil Service Commission (Record Groups 146) et l’Office of Management and Budget (Record Groups 51). Les commissions exceptionnelles mises en place au cours du siècle par des présidents pour réformer le fonctionnement de l’administration seront également consultées : Commissions on Organization of the Executive Branch of the Government (Record Groups 264) et Temporary Committees, Commissions and Boards 1893-1996 (Record Groups 220). Certaines bibliothèques présidentielles possèdent également des fonds. Située à Hyde Park dans l’Etat de New York, la bibliothèque Roosevelt a conservé les archives des projets de réorganisation de l’administration fédérale au cours des années 1930 et 1940, en particulier celles du President’s Committee on Administrative Management et du President's Committee on Civil Service Improvement. Localisée à Independence dans le Missouri, la bibliothèque Truman détient les papiers des commissions dirigées par l’ancien président Hoover pour réformer l’administration (Organizations Established During the Eisenhower Administration). Enfin, la Ford Library contient les documents relatifs à la réorganisation de l’administration, consécutivement au Watergate, pour démocratiser es pratiques bureaucratiques (White House Central Files – WHCF FE 14-1). Le cas échéant, les papiers personnels des administrateurs de ces différentes agences et commissions seront également examinés : Harry Hopkins, Gardiner Means et Gerhard Colm (tous à la bibliothèque Roosevelt), Francis Brassor (bibliothèque Truman) et John Macy (bibliothèque de Lyndon Johnson à Austin dans le Texas).
Cet aperçu global de la confidentialité dans l’armature administrative s’accompagne d’une étude de la pratique du secret dans des divisions spécifiques. Nous avons sélectionné trois agences fédérales en charge respectivement de la fiscalité (Internal Revenue Service – Record Groups 29), du recensement (Census Bureau – Record Groups 58) et des postes (Post Office Department – Record Groups 28). Mises au point dans des conditions d’accroissement du pouvoir d’action de l’État fédéral, certaines agences en charge des questions économiques et sociales ont également retenu notre attention même si leur existence fut courte : la Works Project Administration dans les années 1930 (bibliothèque Roosevelt), l’Office of Price Administration (bibliothèque Roosevelt) dans les années 1940 et l’Office of Economic Opportunity dans les années 1960 (bibliothèque Johnson).
Enfin, pour élargir cette étude de la confidentialité afin d’inclure la société civile et les autres institutions fédérales, nous envisageons de dépouiller les archives de l’American Civil Liberties Union, localisées à Princeton, NJ (Seeley G. Mudd Manuscript Library). Cette association a œuvré pour une plus grande transparence du gouvernement fédéral tout au long du siècle. Nous nous intéressons particulièrement au projet de protection de la sphère privée (Privacy Project - Boxes 683-703 et Boxes 1027-1054), aux campagnes pour l’accès à l’information (Boxes 748-749), à la question de la censure (Boxes 755-797) et des lois de surveillance des personnes (Boxes 1095-1097). Autre contrepoint à la pratique du secret dans le gouvernement fédéral, les commissions du Congrès qui supervisent le fonctionnement de l’administration et s’intéressent particulièrement à cette notion de confidentialité (Archives Nationales - Record Groups 233).

Le second, mené par Eli Commins dans le cadre de sa thèse de doctorat, porte sur l'histoire du Memorial Sloan-Kettering Cancer Center (MSKCC) à New York, entre les années 1930 et le début des années 1960. A travers l'étude de cette institution, une des plus importantes au plan mondial dans la recherche sur le cancer, cette recherche tente de comprendre comment fut mis en place un des plus grands projets biomédicaux de l'après-guerre, souvent présenté comme un effort comparable à celui qui conduisit à la fabrication de la bombe atomique. Le MSKCC, une institution privée, fut fondé grâce à un don d'Alfred Sloan, le patron de General Motors, à partir d'un centre hospitalier traditionnel contrôlé par la profession médicale. L'idée de Sloan et des autres philanthropes qui s'associèrent à lui était de tirer profit des succès de la recherche industrielle pour l'adapter à la recherche biomédicale : il s'agissait de mettre en place une « organisation scientifique du travail scientifique », qui permettrait de résoudre les problèmes les plus complexes. Cela passait par de nouveaux rapports d'autorité au sein de l'institution. Cette recherche examine la portée de cette initiative qui suscita nombre de réactions négatives. Elle s'attache surtout à comprendre comment, dans les années qui suivirent la refondation du Memorial, les pratiques des chercheurs et des personnels soignants se modifièrent, au moment où le cancer était pour la première fois présenté comme la maladie la plus menaçante pour la société américaine. Ce travail montrera qu'à travers le Memorial Center apparut, dans le cadre de la science lourde, une nouvelle forme d'alliance entre les philanthropes, les chercheurs et médecins, la société civile et l'Etat.

Les deux pôles de cet axe de recherche nous semblent combiner au mieux les travaux individuels de ses membres dans un espace de travail collectif. Nous avons pris l'habitude de nous réunir fréquemment de manière informelle (dans le cadre des séminaires du CENA) ou plus formelle (dans le cadre de journées d'études associant des invités extérieurs, notamment nos collègues américains). Nous entendons procéder de manière similaire lors des prochaines années, en ajoutant la tenue de deux colloques, l'un à mi-parcours, l'autre en fin de contrat, afin de conclure les projets par un ouvrage collectif franco-américain.

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Mise à jour / Update: 18.02.2012