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Thomas Pavel, L'art de l'éloignement, Essai sur l'imagination classique. Paris, coll. Folio Essais
(inédit), Gallimard, 1996.
L'art de l'éloignement fut un livre attendu. Les lecteurs d'Univers de la fiction (Seuil, 1989) anticipaient les réflexions de
Thomas Pavel, professeur de littérature française et comparée à
l'Université de Princeton, sur l'imaginaire des élites lettrées au XVIIeme siècle. Le projet, comme toujours, était ambitieux : il
ne s'agissait en effet de rien moins que d'interroger "l'imagination
classique" dans ses structures, puis de l'analyser dans un grand nombre de
ses manifestations, allant de la tragédie cornélienne à la philosophie de
Descartes, en passant par la peinture de Poussin ou l'architecture du château
de Versailles.
L'ouvrage
s'ouvre sur un chapitre introducteur, qui cherche à dessiner les contours de
l'imaginaire classique à travers la notion de "distance symbolique".
Notant la tendance fondamentale de l'imagination classique à se projeter dans
des temps et des lieux absolument étrangers à ceux du monde réel, l'auteur
analyse la valeur de l'"asymétrie" (pp. 43-49) qui en découle. Il
définit par ce terme ce qui lui paraît être la fonction essentielle des
univers de fiction classiques, c'est-à-dire leur capacité à proposer des
modèles idéaux de civilité et de maîtrise de soi. L'"asymétrie"
est ainsi la relation qui lie le sujet à l'exemple imaginaire qui lui est
proposé. Ce faisant, Pavel associe intimement imaginaire et idéalisation, sans
pourtant s'interroger réellement sur les fondements d'un tel parti-pris. La
réflexion se poursuit par un chapitre sur "les visages du divin" où
sont analysées diverses formes de l'imaginaire mystique. L'auteur passe en
revue des genres aussi différents que la tragédie chrétienne et la
méditation philosophique, confrontant sans hésitation les écrits de saint
François de Sales à ceux de Descartes. Il semble suggérer que ces
différentes façon d'envisager le divin dessineraient un seul et même
imaginaire. Le chapitre suivant est consacré à l'"imaginaire
antique", à travers l'analyse de la fascination classique pour Rome.
L'ouverture de ce chapitre postule une dichotomie quasi-totale entre l'univers
de la fiction classique et le contexte historique et sociologique dans lequel un
tel imaginaire est né. Pavel conduit alors une attaque en règle contre les
lectures sociologiques ou réalistes des œuvres de fiction produites au XVIIeme
siècle. L'auteur analyse ensuite les tragédies de Corneille puis de Racine
comme des allégories d'un combat moral idéalisé, détachées de tout
référent réel. Suit une lecture de l'univers du romanesque héroïque et
pastoral, où l'on retrouve le postulat d'une autonomie de la fiction, à
travers une critique de la lecture de la pastorale proposée par Nobert
Élias (1). Cette analyse est completée par une réflexion sur la
littérature burlesque et les diverses formes de la comédie. Dans ce chapitre
l'auteur affirme la totale dépendance des écrits burlesques envers leurs
modèles idéaux, et s'attache à montrer que les comédies de Corneille ou,
plus encore, celles de Molière ne portent aucune trace de ce
"réalisme" qu'on a parfois voulu y voir. L'ouvrage s'achève sur une
analyse de la peinture de Poussin, qui prélude à un épilogue où l'auteur
compare les représentations classiques et l'art contemporain, en dénonçant la
"vacuité volontaire" (p. 396) qu'exiberaient certaines formes de
l'art moderne.
Or
si l'enquête réalisée n'est certes pas sans mérite, notamment au regard de
l'érudition déployée, l'ensemble souffre néanmoins de certains partis-pris, et
pâtit de l'ambition totalisante de l'analyse, qui, survolant l'ensemble de la
littérature du siècle, frustre le lecteur de remarques plus précises.
Tout
d'abord l'agencement de l'ouvrage semble problématique. De fait, alors que
l'avant-propos affirme choisir une lecture thématique qui diviserait
l'imaginaire en trois domaines ("religieux, politique et privé", p.
15), le lecteur se voit proposer quatre chapitres centraux où les regroupements
thématiques (Chapitre I : Les visages du divin) voisinent avec des
regroupements par genre (Chapitre IV : Le royaume des romans), certains
chapitres, comme celui consacré à la Rome antique, semblant perpétuellement
hésiter entre les deux. Ces problèmes structuraux suggèrent qu'il est sans
doute difficile de considérer l'imaginaire classique comme un ensemble unifié.
Le lecteur ne peut manquer de se demander si les différentes représentations
de la divinité au XVIIeme siècle peuvent légimement être mises sur le même
plan que l'imaginaire romanesque.
Le
fonds de l'ouvrage pose en effet des problèmes plus épineux encore. Le plus
fondamental est évidemment celui qui touche à la définition même de
l'imagination dans l'univers classique. Pour Thomas Pavel, imagination,
distanciation et idéalisation semblent être trois phénomènes indissociables.
Imaginer voudrait dire oublier le quotidien pour entrer dans l'idéalité et la
fiction serait le contraire du "réel". Mais ne peut-on imaginer une
imagination quotidienne, s'insérant dans le tissu du réel, outil de
connaissance non moins que d'illusion ? Et certes, il n'est pas nécessaire
de chercher bien loin cette imagination-là : on la trouvera également chez les
classiques... C'est, par exemple, l'imagination définie par Pascal, cette
"reine du monde" qui régit l'ensemble des rapports sociaux et
politiques, dans une "erreur" générale et
"nécessaire" (2).
Pascal dévoile là un principe travaillant toute représentation que l'homme de
se fait du monde qui l'entoure : la fiction est le mécanisme social essentiel,
travestissant tous les éléments de la réalité quotidienne. Imaginer ne
signifie donc pas seulement s'abstraire du réel : la fiction médiatise
également le monde réel, en le donnant à voir sous la forme d'une vision. De
fait, l'imagination peut être un mode de méditation sur le réel, comme dans
la réflexion que conduit Descartes, questionnant sa propre sensibilité, dans
les premières Méditations. Dès lors
il n'est pas inconvenant de s'intéresser aux œuvres de fiction en se demandant
ce qu'elles apportent à ce tissu d'imaginations dont est fait notre réalité.
Et il ne semble plus absurde de questionner le rapport entre l'imagination
fictionelle et les imaginaires sociaux dans une période historique donnée.
Mais il apparaît alors clairement que le part-pris de L'art de l'éloignement ampute la littérature classique d'un de
ses charmes les plus essentiels, qui réside précisément dans ce rapport
ambivalent de ses fictions avec le milieu dont elles jaillissent. En affirmant
que les comédies de Corneille n'entretiennent pas de lien avec l'univers
historique de leurs premiers spectacteurs, en répétant que les quelques
aspects réalistes de ces pièces (notamment l'obsession de l'argent) ne font
que reprendre la tradition comique fondée par Térence (pp. 298-314), Pavel — comme
Serge Doubrovsky avant lui (3) — se prive d'analyser les
subtils effets de miroir que Corneille organise entre ses personnages et son
public, en particulier grâce aux mises en abyme du théâtre dans le théâtre.
L'art de l'éloignement pose un problème
crucial, celui de l'imaginaire classique. Le débat n'est certes pas nouveau .
En tentant de le clore, Thomas Pavel ne fait sans fait que le rouvrir. Tel est
peut-être l'intérêt majeur de ce livre.
(1)
Nobert Elias : La société de cour,
traduit de l'allemand par Pierre Kamnitzer et par Jeanne Étoré, préface de
Roger Chartier, collection Champs, Paris, Flammarion, 1985, pp. 280-301.
(2)
Pascal, Pensées, éd. P. Sellier, frg. 78. Voir sur cette question
l'ouvrage de Gérard Ferreyrolles : « Les Reines du Monde » : l'imagination et la coutume chez
Pascal, Paris, Honoré Champion, 1996.
(3)
Serge Doubrovsky : Corneille
ou la dialectique du héros, Bibliothèque des Idées, Gallimard, 1963, pp.
34-37.
Déborah
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