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Roger Chartier, Publishing Drama in Early Modern Europe, (Panizzi Lectures 1998),
The British Library, 1999, 73 pages. Publishing Drama in Early Modern Europe
, élégant petit ouvrage publié par la British
Library , constitue le quartorzième volume de la collection retranscrivant
les Panizzi Lectures. Inaugurée en
1985 par la réflexion de D.F. McKenzie, intituléeThe Bibliography and the Sociology of Texts
(1),
cette célèbre
série de conférences consacrées annuellement aux aspects les plus divers de la
bibliographie matérielle accueille ainsi en son sein un de ceux qui, depuis
plus de vingt ans, a le plus fait pour approfondir, renouveler et diffuser les
acquis de l'histoire du livre, depuis celle de sa production jusqu'à celle de
ses usages. Au
cours de ces conférences, qui eurent lieu en anglais lieu les 8, 9 et 10
décembre 1998 à la British Library,
Roger Chartier avait choisi d'approfondir et d'élargir, d'un point de vue de
bibliographie matérielle et d'histoire du livre, certains de ses
questionnements récents autour des appropriations possibles des représentations
théâtrales dans la France moderne (2). C'est ainsi
que son interrogation sur les représentations dramatiques du social devient ici
une réflexion à la fois plus étroite et plus large, tournant autour des
conditions de publication et de diffusion du théâtre dans l'ensemble de
l'Europe de l'époque moderne — depuis l'Angleterre élisabéthaine, jusqu'à la
France du second XVIIe siècle en passant par l'Espagne du Siècle d'Or. La
première de ces trois conférences constitue une sorte de prologue méthodologique et épistémologique. Sous le titre de « Text as
Performance », Roger Chartier y rappelle les dangers qu'il y aurait à
projeter sur les textes de l'époque moderne les conditions de publication et de
lecture qui sont actuellement les nôtres. S'appuyant tout à la fois sur les
fables de Jorge Luis Borges (3) et sur
certaines réflexions de Florence Dupont
(4), l'historien
attire ainsi l'attention de son auditoire, et ici de ses lecteurs, sur la
différence entre un texte-événement, né des conditions matérielles de sa
profération, et un texte-monument, statufié par celles de sa diffusion écrite
(manuscrite ou imprimée) et de sa conservation. Ce faisant, Roger Chartier joue
sur le sens du mot anglais performance,
qui renvoie très généralement à une idée de production ou même d'action, avant
de désigner plus spécifiquement une représentation théâtrale, ou de renvoyer,
dans la linguistique contemporaine, à la « performativité » définie
par J.L. Austin (5). C'est en
effet l'ensemble de la diffusion ou publication
orale d'un texte que Roger Chartier ambitionnerait de reconstruire (p.10). Il
rappelle alors qu'il existe pour ce faire trois voies, qui ont chacune leurs
incertitudes. La première serait celle qui consisterait à chercher dans les
« représentations littéraires »
les traces de cette oralité perdue, par exemple dans les moments de
récit intradiégétique à la première personne. L'historien met ici évidemment en
garde contre la tranformation de la fiction en document, mais rappelle néanmoins
que les représentations ne sauraient être sans rapport aucun avec les
pratiques. La seconde voie est empruntée à Paul Zumthor (6), et propose de
partir en quête des marqueurs textuels d'oralité, par exemple dans un prologue.
La troisième, que l'historien développe beaucoup plus longuement, est celle de
l'étude de la matérialité des textes, depuis leur ponctuation proprement dite
jusqu'à l'usage qu'il font des majuscules. Tout en présentant un bref panorama
historique de ce type d'études, dont le champ s'est considérablement élargi ces
dernières années — notamment dans les pays anglo-saxons — Roger
Chartier donne quelques exemples de leur valeur heuristique, ici avec une
virgule ajoutée ou supprimée chez Molière (p. 18-19), là avec une réflexion sur
la signifiance des majuscules dans Les
Caractères de La Bruyère (p.20). Dirigé contre une vision intemporelle, et
par conséquent toujours anachronique, de l'objet « littéraire »,
l'attention aux traces de l'oralité vise à faire resurgir dans l'imprimé le
moment d'une pronunciatio perdue.
Mais en s'attachant à la restitution de la valeur « performative »
originelle de l'ensemble de ces textes que nous appelons aujourd'hui
« littéraires », le cheminement de Roger Chartier semble cependant
occulter en partie la spécificité de la production orale d'un texte de théâtre. Les déterminations
matérielles particulières de la représentation publique d'une production
théâtrale ne sont en effet que marginalement abordées par l'historien dans ce
chapitre. La
curiosité de son lecteur pour ces conditions spécifiques de diffusion du
théâtre à l'époque moderne sera néanmoins en partie comblée par les deux
conférences suivantes, consacrées successivement aux problèmes des
reconstructions mémorielles du théâtre à l'époque moderne (« Copied Onely
by the Eare ») et aux rapports entre la scène et l'ouvrage
imprimé (« The Page and the Stage »). La
seconde conférence est en effet centrée sur les problèmes particuliers qui
surgissent lors de l'impression d'un texte de théâtre, c'est-à-dire sur les
déperditions, déformations ou transformations qui naissent lorsque l'action de
la scène se voit retranscrite sur la page imprimée. Pour étudier ces
transformations, Roger Chartier analyse la diffusion complexe de certains
textes de Molière, en s'attardant tout particulièrement sur le cas d'une
impression piratée de Georges Dandin
datant de 1669 et conservée à la Bibliothèque Municipale de Lyon (pp. 32 et
40-45). Il montre en particulier que ce « petit in-12 de mauvaise
qualité » (« bad duodecimo ») est très probablement une
retranscription mémorielle d'une représentation parisienne, qui révèle,
comparée à l'édition imprimée à Paris par Jean Ribou, un certain nombre
d'omissions, de substitutions, de confusions, voire d'additions. Ces dernières
(pp. 42-44), souligne Roger Chartier, sont de nature farcesque ou triviale.
Elles laisseraient ainsi à penser que Molière, désireux de se façonner une
figure d'auteur comique plus respectable, a censuré lors de l'impression
certains éléments correspondant à la pratique de la farce, sur laquelle s'était
cependant fondée une grande partie de sa première réputation d'homme de
théâtre. L'analyse détaillée de ce cas conduit l'historien à supposer que les
conditions d'impression d'un texte de théâtre sont susceptibles de produire sur
sa diffusion et ses appropriations éventuelles des effets similaires, en bien
des points, à ceux des modifications des modalités de sa représentation, dont
sa précédente étude sur Georges Dandin
avait signalé l'impact sur la production des effet de « sens ».
L'impression devient ainsi une forme de publication comparable à l'ensemble des performances préalablement défini (p. 37). En clôture de cet aspect de sa réflexion, il rappelle que
« l''abstraction" juridique ou esthétique qui sous-tend ou renforce la
définition de la notion de 'copyright' ne parvient à prendre en charge, dans
l'analyse des processus d'appropriation, ni la question de la construction du
lecteur ou du spectateur comme membre de communautés particulières partageant
les mêmes capacités, codes, habitudes, ou pratiques ni la description des
différents effets produits par les multiples modalités de transmission et de
transcription de ces textes. (7)» C'est en
quoi tant les analyses « historicistes », qui projettent sur les
textes du début de l'époque moderne des catégories propres au XVIIIe siècle,
que les analyses « formalistes », qui donnent la priorité à un effet
esthétique, considéré comme un donné et non comme une construction, lui
paraissent grandement insuffisantes. La
dernière conférence proposée est consacrée à l'examen des rapports complexes
ayant pu exister, à l'époque moderne, entre les textes imprimés et la
représentation. Roger Chartier commence par analyser le poids de la
représentation sur l'écriture et l'impression. L'historien souligne ainsi la
récurrence, tant en Espagne qu'en Angleterre, d'un lieu commun des discours
escortant l'imprimé de théâtre, où l'impossibilité de transcrire dans la page
le plaisir de la scène est sans cesse souligné (pp. 51-52). Mais ce malaise
vis-à-vis de l'impression lui semble largement contrebalancé aussi bien par
l'insistance constante dans ces textes sur la nécessité pour le lecteur de
recréer pour lui-même les conditions de la représentation, que par une
progressive compréhension de la part des auteurs que l'imprimé peut permettre
la reconnaissance de leur auctoralité, face à l'entreprise de représentation
mise en place par la troupe (p. 53-54). Analysant la place des sentences (pp.
56-57), Roger Chartier signale ainsi que leur valeur d'usage augmente à
l'impression, puisqu'elles peuvent alors d'autant plus facilement être isolées
et retranscrites dans des recueils de lieux communs. Il remarque qu'une large
partie de la réflexion dramaturgique de Lope de Vega peut par ailleurs se
comprendre comme une adaptation de l'écriture de théâtre aux nécessités sa
réception « populaire » (l'ambiguïté de la catégorie du vulgo est signalée p. 60). Ainsi en
va-t-il par exemple de la longueur des actes, et de la pièce dans son ensemble
(p.59). Dans une seconde partie de sa réflexion, l'historien nous entraîne au
contraire du texte imprimé vers la représentation, à travers une analyse d'une
édition de Hamlet datant de 1676. Ce
texte est celui d'une serie de représentations de la pièce de Shakespeare
donnée sous la Restauration par la troupe de Sir William Davenant. Roger
Chartier analyse les larges coupes et réécritures auquel les textes des
cinquième et sixième quarto (1637) furent alors soumis, en montrant
comment la réduction drastique du nombre de vers accordés à Fortinbras pouvait
par exemple transformer la pièce en le récit d'une juste vengeance d'un prince
contre l'usurpateur de son trône (p.64). Plus intéressant encore, Roger
Chartier, s'appuyant sur les recherches d'un bibliophile américain
(8), exhume une
édition annotée de texte de 1676 où un certain John Ward, qui dirigea une
troupe en Angleterre entre 1746 et 1766, inscrivit nombre de remarques
concernant le déroulement de la représentation, la restauration de certains
vers transformés par l'édition de 1676 et même la ponctuation du rôle-titre
(pp. 64-68). L'ensemble de ces analyses lui permet alors de conclure que la
« publication » du théâtre dans l'Europe moderne doit être analysée
dans ses liens avec une pluralités de lieux, de techniques et d'acteurs sociaux
: les phénomènes analysés lui semblent en effet révéler une « circulation
fluide » des textes entre écriture, représentation, lecture orale,
impression et lecture (p. 68). Pour ces textes « mobiles », les « sens »
jaillissent toujours de la confrontation des effets produits par ces
différentes interventions : ils ne sauraient être fixes, encore moins fixés. Trace d'une performance orale dans une langue qui n'est pas celle de l'historien, l'impression de ces conférences est en un certain sens elle-même une illustration des contraintes contradictoires de l'oralité et de l'impression. Gardant le charme de la pronunciatio, elles laissent cependant parfois le lecteur curieux sur sa faim, du fait même des nécessités propres au genre de la conférence. Prononcées devant D.F. McKenzie, qui devait mourrir au cours de l'année 1999, elles sont cependant aussi, et peut-être surtout, la dernière matérialisation livresque d'une amitié et complicité intellectuelle que Roger Chartier évoque avec beaucoup d'émotion dans sa Préface.
(1) Ce texte a été traduit en français, accompagnée d'une préface de Roger Chartier, sous le titre de La Bibliographie et la sociologie des textes, Paris, Editions du Cercle de la Librairie, 1991. (2) Roger Chartier, « Georges Dandin ou le social en représentation » dans Annales. Histoire, Sciences sociales, mars-avril 1994, no 2, pp. 277-309, repris dans Roger Chartier, Culture écrite et société : l'ordre des livres (XIV-XVIIIe siècle), chapitre 6 : « De la fête de cour au public citadin », pp. 155-204. (3) En particulier le récit Elespejo y la máscara , figurant dans le recueil intitulé El libero de arena (1975), Madrid, Alianza Editorial, Biblioteca Borges, 1997, pp. 80-86. (4) Florence Dupont, L'invention de la littérature. De l'ivresse grecque au livre latin, Paris, La Découverte, coll. « Textes à l'appui », série histoire classique, 1994. C'est évidemment avec précaution que Roger Chartier s'appuie sur la réflexion de F. Dupont pour suggérer quelque pistes de travail concernant l'époque moderne. On ne peut cependant que regretter que le temps de la conference ne lui ait pas laissé le loisir d'approfondir en quoi, l'époque moderne pourrait être considéré comme un moment de « littérarisation » des productions textuelles, ou encore, quel pourrait être dans ce processus, le rôle joué par ces conditions matérielles de production et de réception dont il rappelle si pertinemment l'importance. (5) J.L. Austin, How to Do Things with Words, The William James Lectures delivered at Harvard University in 1955, ed. by J.O. Urmson and Marina Sbisà, Oxford, Oxford Univeristy Press, 1962, et 1980 pour une édition revue et augmentée. (6) Paul Zumthor, La Lettre et la voix. De la « littérature » médiévale, Paris, Le Seuil, 1987. (7) « The legal or aesthtic 'abstraction' of the text wich underlies or reinforces the definition of copyright does not acount for the process of appropriation the analysis of which requires both construction of the reader or the spectator as members of specific communities sharing the same abilities, codes, habits, and pratices, and the characterization of the effects produced by the different modes of transmission and inscription of the texts. », p. 45. (8) James G. McManaway, « The Two Earliest Prompt Books of Hamlet », The Papers of the Biliographical Society of
America, vol. 43, 1949, pp. 288-320. Déborah Blocker |