TRISTAN L'HERMITE, Œuvres complètes III, Poésie (II) . Volume publié sous la direction de Jean-Pierre Chauveau avec la collaboration de Véronique Adam, Amédée Carriat, Laurence Grove et Marcel Israël, Paris, Honoré Champion, coll. « Sources Classiques », n° 42, 2002. Un vol. 22,5 X 14,5 cm de 722 p. Compte rendu de Mathilde Bombart, publié dans les Cahiers Tristan l'Hermite , 2004, n°25, p. 99-102. Avec ce second volume de poésies s'achève la publication des Œuvres complètes de Tristan aux éditions Honoré Champion. Elaboré comme le précédent sous la direction générale de Jean-Pierre Chauveau (voir le compte-rendu d'Anne-Elisabeth Spica dans les C.T.L.H ., n° XXV), il rassemble le recueil des Vers héroïques, des ouvrages moins connus de Tristan et jamais réédités dans leur intégralité ( L'Office de la Sainte Vierge , Les Hymnes de toutes les Fêtes solennelles ), ainsi que des pièces dispersées, pour certaines totalement inédites car restées manuscrites jusqu'à aujourd'hui (les Vers épars , avec en annexe les treize poèmes manuscrits conservés à Glasgow). C'est un ensemble disparate qui se présente donc à la lecture, certes moins immédiatement séduisant pour un public moderne que le Tristan amoureux et mélancolique des Amours ou de La Lyre , mais où se mesure en revanche avec la plus grande acuité les complexes ambivalences de la condition de poète à l'âge classique. Du divertissement libertin à la paraphrase spirituelle, de la pompe encomiastique des vers adressés aux mécènes espérés, à l'exercice inachevé apposé en marge d'un livre d'emblèmes, se laisse ainsi saisir toute l'étendue, ouverte jusqu'à la contradiction, du « travail » d'un poète au XVIIe siècle. Edités par Véronique Adam, les Vers héroïques ouvrent le volume. L'introduction le souligne, le dernier recueil poétique de Tristan témoigne des vicissitudes de la « difficile condition de poète de cour » (p. 10) et constitue un objet idéal pour l'étude de la littérature de circonstance et la compréhension de ce que pouvait être un service de plume poétique. Célébrations de faits militaires ou de mariages, complaintes pour une maladie ou un trépas, vœux de guérison et remerciements scandent un ouvrage qui retentit des petits et grands événements de la vie domestique et publique des maisons de ses protecteurs. Au fil de la lecture se dessinent aussi les traits de la posture si particulière de Tristan dans l'accomplissement de sa tâche encomiastique : la capacité à une réflexivité envers sa propre position, contemplée avec l'ironie amère qui donne son ton original à la mélancolie tristanienne (voir notamment les fameuses stances de La Servitude , p. 133-137). Une étude sur la « dimension poétique » de l'œuvre, accompagnée d'un tableau récapitulatif des différentes formes métriques et strophiques (p. 15-22), montre de manière suggestive que la virtuosité dans la versification est proportionnelle aux difficultés rencontrées dans la relation avec les patrons et destinataires des différentes pièces. A cela s'ajoutent des propositions interprétatives portant notamment sur la fonction d'« héroïsation poétique » (p. 13) remplie par Tristan dans ses vers, pistes que l'on pourrait prolonger par une réflexion sur le travail du code, du lieu commun (bien mis en évidence dans l'annotation, qui insiste sur les sources antiques mais aussi les emprunts à Ronsard et surtout Théophile), comme mode d'inscription du « héros » célébré dans une mémoire collective, où la mythologie se fait instrument du discours politique. On regrettera cependant le manque de précision dans l'histoire éditoriale du livre et de celles de ses pièces qui avaient déjà été publiées, parfois sous divers supports, avant leur mise en recueil. Une présentation plus complète des éditions anciennes de ces textes aurait permis de mieux mesurer les opérations de choix et de composition opérées par Tristan dans l'agencement de son livre ; de mieux comprendre aussi, par exemple, la place qui y est faite aux illustrations gravées, pour certaines reproduites, mais sans indication sur leur nombre et leur mode d'insertion dans l'ouvrage original. L'Office de la Sainte Vierge et Les Hymnes de toutes les Fêtes solennelles , respectivement édités par Jean-Pierre Chauveau et Marcel Israël, présentent un aspect moins connu de Tristan, celui de sa poésie religieuse et dévotionnelle. Essentiellement constitués de traductions ou « paraphrases » de textes sacrés, ces recueils ne pourront guère toucher les lecteurs qui cherchent dans la poésie les marques d'une inspiration originale. Les introductions respectives de ces deux volumes n'éludent pas la question, mais leurs auteurs montrent en revanche tout le profit historique à tirer de l'étude de ce type d'œuvre. « Manuel de piété pour gens du monde » (J.-P. Chauveau, p. 278), l' Office (signé du reste de manière inhabituelle par Tristan qui utilise son véritable patronyme de François L'Hermite plutôt que son nom de poète) fond l'écriture de Tristan dans le texte impersonnel des formulaires traditionnels destinés à accompagner la vie quotidienne du chrétien. C'est aussi un beau livre, richement illustré de gravures d'Abraham Bosse réalisées à partir de dessins de Jacques Stella (reproduit dans l'intégralité), qu'il faut ressaisir en fonction d'un « ‘plan de carrière' poétique » (p. 280), où la composition de vers spirituels vient témoigner de l'ensemble des compétences d'un poète toujours en quête de nouveaux protecteurs - Anne d'Autriche, notamment, à qui le livre a été offert. De leur côté, redécouvertes fortuitement en 1957, après une publication posthume en 1665, les Hymnes présentent une histoire éditoriale quelque peu énigmatique, que M. Israël expose en expliquant clairement les complexes opérations de librairie dont le nom et la réputation de Tristan ont pu être l'objet après sa mort (p. 497-506, avec, en particulier, l'identification convaincante de François Colletet comme maître d'œuvre de l'édition du texte). Chacun à sa manière, ces deux ouvrages et les études qui les présentent invitent ainsi à prêter une attention renouvelée aux formes prises par la publication des textes poétiques à l'âge classique, à leur modalités d'inscription dans les livres et aux problèmes de signature et d'attribution qu'ils soulèvent. En clôture du volume, vient la section des Vers épars , présentée par Amédée Carriat, « vers de circonstance » (p. 587) pour certains restés manuscrits jusque-là. Les pièces rassemblées ici offrent un riche terrain d'investigation pour suivre toutes les inflexions de la carrière de Tristan : elles permettent de ressaisir ses relations avec ses pairs (pièces liminaires en tête de l'œuvre de tel ou tel écrivain) ou ses patrons, mais aussi, constituées de tout ce que Tristan a laissé de côté dans l'élaboration de ses recueils, elles font mesurer le travail de construction de son image d'auteur à l'œuvre dans ceux-ci. Présentés par ordre chronologique, les Vers épars sont distribués en quatre sections, depuis les poèmes imprimés par Tristan, mais jamais repris, à ceux qui lui sont attribués de manière incertaine. Stances encomiastiques, vers de ballet (voir notamment le ballet grivois de 1627, écrit pour Gaston d'Orléans, p. 602-615), tombeaux, chansons…, les pièces sont annotées de manière toujours claire et complète par Amédée Carriat qui, resituant avec la plus grande précision le contexte éditorial et social de chacune, nous donne les clés indispensables à sa compréhension. Cette section est complétée par les poèmes manuscrits découverts en 1997 sur un exemplaire des Amorum emblemata d'Otto Van Veen (Bibliothèque universitaire de Glasgow : SMAdd. 392). Pièces aux circonstances de composition encore quelque peu mystérieuses, et à la main (aux mains ?) incertaine(s), elles témoignent une fois de plus de la force d'inspiration de l'iconographie emblématique sur Tristan, en même temps qu'elles montrent une poésie en train de se faire, se modifiant, se complétant, « un travail de composition en progrès » nous dit Laurence Grove (p. 695). L'intérêt d'ensemble de cette édition rendra dès lors ses défauts d'autant plus sensibles : tout d'abord, il est dommage que dans une édition de référence (et de prix, pourrions-nous ajouter), subsistent un certain nombre d'imperfections formelles, coquilles ou négligences (oubli de ponctuation, p. 165, v. 60, p. 282, d'espace, p. 502, 507 ; références incomplètes, p. 56, n. 3 et 163, n. 2, etc.), doublées d'un manque d'harmonisation éditoriale, notamment pour la présentation des éditions anciennes, bibliographies critiques, index et glossaires. Dans le même sens, l'autonomie de l'édition de chacun des recueils, malgré son caractère assumé, amène des redites ou des incohérences (d'un côté, répétition entre les bibliographies particulières et la bibliographie générale, d'un autre, oubli dans celle-ci de titres mentionnés dans celles-là), et rend difficile le maniement de l'ouvrage, du fait de l'absence d'un index général des noms propres, et de tables générales des incipit et des titres. Enfin, après d'autres, nous ne pouvons à notre tour que nous plaindre de la modernisation de l'orthographe imposée par l'éditeur, principe totalement inadapté à la poésie (imposant de plus des annotations supplémentaires : voir par exemple, p. 85, n. 1, l'explication d'une homophonie qui disparaît, ou encore le problème de rime, p. 126, n. 1), et d'une manière générale à l'édition de textes anciens, surtout à une époque où la question de l'orthographe est elle-même objet de débats. L'attention aux formes matérielles d'inscription des textes manifestée par la plupart des éditeurs de ce volume (jusqu'à chercher, comme l'explique J.-P. Chauveau, p. 290, à reproduire la disposition sur la page des vers de l' Office à proximité des images auxquelles ils se rapportent) n'est-elle pas, du reste, contradictoire avec une modernisation qui, en donnant aux textes anciens l'aspect d'une fausse familiarité, les coupe en fait d'une part de leur histoire ? Mathilde Bombart
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