Tommaso Campanella, Monarchie d'Espagne et Monarchie de France, textes originaux introduits, édités et annotés par Germana Ernst, textes traduits par Serge Walbaum et Nathalie Fabry, PUF, Fondements de la politique, Paris, 1997, 631 p. + XLVIII.

 

            Les tribulations des œuvres de Campanella se poursuivent au long des siècles, et il est sûr que la difficulté de leur édition posthume est liée à l'extrême complexité des diverses rédactions, réécritures, pertes et altérations qu'elles ont subies durant la vie tourmentée de leur auteur. Aussi faut-il saluer le travail des traducteurs et d'abord de G. Ernst (1), qui a établi et présente ici deux des textes politiques majeurs de l'irréductible calabrais.

            La composition de la Monarchie d'Espagne, l'un des premiers écrits de Campanella, pose d'abord des problèmes de datation, abordés avec grande compétence par G. Ernst, dont la solution influe nécessairement sur l'interprétation globale de l'œuvre : ce «livre secret», où Campanella entend enseigner au roi d'Espagne comment atteindre la monarchie universelle, fut-il écrit avant la conjuration de Calabre (1598) ou bien au moment le plus dur de la détention du philosophe (1600) et antidaté dans un but défensif ? La question a son importance pour l'évaluation des relations qui unissent dans les écrits politiques du moine de Stilo les stratégies de défense et de promotion personnelles, dans les situations les plus extrêmes, l'inspiration prophétique et la théorie politique proprement dite. D'autant plus que l'ouvrage présente, à l'autre bout de cet itinéraire de souffrance et d'écriture ininterrompues, l'un des derniers textes campanelliens, laissé en chantier et sans titre, et que G. Ernst choisit judicieusement d'appeler La Monarchie de France. Dans cette œuvre, composée alors que l'auteur a trouvé un refuge précaire à la cour de Louis XIII (1635), les rôles politiques des deux nations antagonistes apparaissent inversés ; Campanella se montre alors d'une extrême virulence à l'égard du pays dont il eut tout à subir pendant les vint-sept années de ses prisons napolitaines. Cependant le fond du discours n'est pas la vindicte, mais une analyse souvent remarquable des raisons du déclin de l'Espagne, avec une attention particulière à la situation économique, et il peut en effet se poser en conseiller-théoricien parfaitement crédible. Mais surtout, si l'on fait retour au premier texte, quand on connaît la situation dans laquelle se trouvait l'auteur, sinon lors de sa première composition, en tout cas lors de ses réécritures, on ne peut qu'être médusé par la radicalité et l'ampleur des critiques déjà formulées à cette époque à l'égard de la politique espagnole, sous le couvert du projet de monarchie universelle ; celle-ci, loin d'être d'ailleurs une simple couverture, impliquant une réforme radicale, à la fois politique et spirituelle dans l'art de gouverner des Espagnols, dont les consonances avec la Cité du Soleil sont multiples. On est alors frappé, comme G. Ernst, par les multiples «homologies et analogies» entre les deux textes, et l'on peut constater que, foncièrement, la doctrine théologico-politique reste substantiellement inchangée.

            C'est d'ailleurs au niveau de la théorie proprement dite que l'incroyable mélange d'opportunisme et de résistance critique, de prophétisme idéaliste et de réalisme sans concession du rebelle dominicain trouve véritablement son sens. G. Ernst montre très bien comment se résout le paradoxe des multiples éléments de machiavélisme chez ce penseur qui ne cesse de rejeter Machiavel : car si Machiavel est dénoncé ce n'est pas tant pour le contenu de ses analyses politiques que pour les insuffisances du cadre théorique, qui ne font qu'une avec l'impiété du secrétaire florentin. Machiavel ne prend en compte que les causes strictement humaines, alors qu'il faut réintégrer celles-ci, pour donner à l'action politique toute sa dignité mais aussi toute son efficacité, dans l'unité providentielle qui les contient et gouverne. Ainsi Campanella peut-il maintenir, avec Machiavel et contre Machiavel, que la religion, «indépendamment de sa valeur de vérité (...) s'impose comme le lien principal et le plus puissant du corps politique», selon les mots de G. Ernst (p. XXV). Le politique véritablement sage, homme de vraie prudence et non d'astuce (celui-là est l'homme de la — mauvaise — «raison d'État», chap. V) est en effet celui qui est capable de considérer le corps politique organique en son entier et en son unité, et qui se montre capable de promouvoir les «liens appropriés» (p. XXVI), à chacun des trois niveaux qui le composent : celui des âmes (religion et sciences), celui des corps (armée) et celui des biens de fortune (économie).

            S'ajoutant aux Aphorismes politiques, traduits et présentés par P. Caye et C. Monet au Centre de philosophie politique et juridique de l'Université de Caen (1993) et aux rares traductions disponibles de la Cité du Soleil (2), ces deux grands textes constituent enfin un premier corpus politique campanellien, disponible pour amateurs, chercheurs et étudiants (3).

 

 

(1) G. Ernst est connue pour ses nombreux travaux sur Campanella, dont Religione, ragione e natura, richerche su Tommaso Campanella e il tardo Rinascimento, Milan, Franco Angeli, 1991. En Français : «La mauvaise raison d'Etat : Campanella contre Machiavel et les politiques» Raison et déraison d'état, théoriciens et théories de la raison d'Etat aux XVIe et XVIIe siècles, sous la direction de Y.-Ch. Zarka, PUF, Essais, 1994 (voir notre compte rendu, Revue Philosophique, 1996-3).

 

(2) Cf. la traduction récente de l'ouvrage in Adelin Charles Fiorato (dir.), La cité heureuse : l'utopie italienne de la Renaissance à l'âge baroque, Paris, Quai Voltaire, La République des lettres, 1992 (cf. Revue Philosophique, 1994-3).

 

(3) Cf. également l'ouvrage de M.-P. Lerner, Tommaso Campanella en France au XVIIe siècle, Istituto Italiano per gli Studi Filosofici, Bilbiopolis, Naples, 1995.

 

Jean-Pierre Cavaillé