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Yves Charles Zarka (éd.), Jean Bodin.
Nature, histoire, droit et politique, PUF, Fondements de la politique,
1996, 25 p. Cet
ouvrage collectif couvre presque toute l'étendue de l'uvre protéiforme de
Bodin. L'ensemble des études réunies ici montre cependant que cette diversité
s'accompagne d'une très forte cohérence. F. Berriot présente le Théâtre
de la nature universelle comme un tableau du monde ,
inséparable d'une apologétique vétéro-testamentaire et néo-platonicienne,
considérablement hétérodoxe, en opposition à l'aristotélisme, à l'épicurisme et
au manichéisme, qui livrent le monde au hasard ou au combat du Bien et du Mal
(p. 11). L'ordre du monde, o๙ l'homme continue à jouer un r๔le proprement
central ( mesure de la nature elle-même ), ne cesse pourtant de
renvoyer à Dieu ( objet véritable du traité ), pensé dans les
termes de l'omnipotence comme cause libre absolue. Cette
notion d'ordre est sans doute au centre de la réflexion du recueil entier. M.-D. Couzinet
en traite dans une contribution consacrée à la Methodus ad facilem
historiarum cognitionem : la méthode chez Bodin a pour finalité la
construction d' une vision d'ensemble de l'histoire, synthétique et
ordonnée, qui doit permettre aux lecteurs son bon usage (p. 26),
l'histoire étant elle-même conçue comme mémoire de l'humanité,
conservatoire de toutes les connaissances sans exception (p. 25).
L'entreprise de Bodin, dans la Methodus, mais aussi dans le Colloquium
heptaplomeres, répond ainsi à un
double souci : théorique (présentation méthodique du savoir) et pratique
(classification par lieux, rendant l'histoire utilisable). P. Magnard
traite précisément du Colloquium, et montre comment l'ordonnancement des
religions y apparaît suivant le modèle musical de la discordia
concors : Dieu ne se peut célébrer qu'à plusieurs voix
consonantes, selon les règles de la polyphonie, sans qu'il faille privilégier
l'une d'elles
(p. 86). Aucune réalité n'échappe à l'ordre universel ainsi conçu,
suspendu à l'infinie liberté divine, pas même, comme le montre N. Jacques-Chaquin,
les maléfices et les sabbats (Démonomanie des sorciers), qui
s'inscrivent dans le schéma général de la justice harmonique
définie dans le Theatrum. Ainsi ne saurait-on considérer cette uvre, o๙
le souci politique est très prégnant (la sorcellerie corrompt les hautes
sphères de l'Etat, parce que l'Etat est affaibli dans le fondement
religieux de sa souveraineté , p. 66), comme une simple
excroissance monstrueuse . La notion d'ordre est évidemment
aussi au centre de la théorie juridique et politique, abordée sans aucune
rupture avec la contemplation du théâtre de la nature, s'il est vrai que Bodin,
à travers l'effort de rationalisation de l'expérience politique, manifeste le
souci constant d'inscrire le droit politique dans l'ordre du
monde , selon les termes de S. Goyard Fabre (p. 148). Au terme
de son étude consacrée au statut de la magistrature dans la République, S. Goyard Fabre montre d'ailleurs très
bien quelle est la spécificité de cette conception de l'ordre politique :
non l'ordre-commandement d'une souveraineté une et indivisible
toute puissante, mais l'ordre-ordonnancement d'une pyramide de fonctions
qui accommodent' les droits et les devoirs au modèle de l'harmonie
cosmique (p. 148). Cl.-G. Dubois, qui examine l'idée de
nation dans la Methodus et la République, montre
également comment les différenciations des peuples et des nations sont
appréhendées au sein de l'unité organique du genre humain, chaque nation étant
comme un organe concourant à l'harmonie physiologique de
l'ensemble (p. 106). Bodin est ainsi le dépositaire de l'ensemble
de la pensée politique renaissante fondée sur l'harmonie des rapports et
l'institution d'une proportion idéale . Mais chez lui, très
significativement, l'accent est mis sur le principe
unitaire : il inaugure ainsi l'ère politique baroque
o๙ devient déterminante la reconstitution unitaire, par voie
autoritaire, du monde, de la société et de l'homme éclatés
(p. 110). Dans cette perspective de la
modernité du penseur politique Y. Ch. Zarka étudie la portée de la
distinction entre Etat et gouvernement à la fois dans l'uvre de Bodin elle‑même
et pour les doctrines de la raison d'Etat (en particulier celles d'Ammirato et
de Botero) qui vont bient๔t se constituer. Celles‑ci opèrent un
déplacement décisif, abandonnant la théorie du droit gouvernemental de
la république à une théorie de l'Etat comme domination.
D. Quaglioni poursuit une réflexion similaire à partir de la traduction
latine de la République, mais cette fois pour y déceler, à travers la
définition de l'Etat et l'importance attribuée à la dérogation, la racine
idéologique de la raison d'Etat. Cette confrontation avec la postérité de la
pensée politique bodinienne est prolongée par les études de
H. M. Salmon et de M. Senellart, consacrées à la réception de
Bodin, en Angleterre et surtout en Allemagne au XVIIe siècle. F. Berriot remarque que Bodin,
dans le Théâtre, parle volontiers et fort souvent de lui-même :
en annexe, M.-D. Couzinet présente une très utile Note
biographique et bibliographique. Peut-être, tout au plus, manque-t-il
à l'ensemble quelques contributions pratiquant une approche véritablement
transversale de l'uvre, même si l'on doit reconnaître que le jeu des
correspondances y supplée pour une bonne part. Il serait aussi très intéressant
de poursuivre une réflexion, ici peu abordée, sur les différences énormes dans
la circulation matérielle des uvres de Bodin (publication imprimée et
manuscrite) : il est par exemple dommage de présenter le statut clandestin
de l'Heptaplomeres seulement comme une source de malentendus. Jean-Pierre Cavaillé
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