|
Bibliothecae Selectae, da Cusano a
leopardi, éd. Eugenio Canone, Lessico Intellettuale Europeo, Leo S. Olschki
Editore, 1993,
p. 631 et XXXI. Il s'agit d'un gros ouvrage collectif sur les
bibliothèques privées des hommes de science et philosophes du XVe au
XIXe siècle, contenant pas moins de 16 essais et de 14 notices. Il émane
du Lessico Intellettuale Europeo de Rome qui, outre ses travaux de lexicologie,
se propose de recueillir et de traiter une vaste documentation (inventaires
autographes, inventaires après décès, catalogues de vente, etc.) dans le but de
reconstruire les bibliothèques d'érudits et savants de toute l'Europe. Presque
tous les travaux sont en langue italienne, quelques uns en Allemand et en Anglais. Aucun Français
n'a participé au volume (un signe des carences des travaux sur le sujet ou
d'une coordination insuffisante des chercheurs ?), alors même que
plusieurs études, certaines remarquables, concernent des auteurs d'expression
française (Naudé et Sorel, Cyrano de Bergerac, Bayle, Lavoisier...). Les deux séries, essais et notices, suivent l'ordre chronologique, de la bibliothèque de Nicolas de Cuse (C. Bianca) à celle de Léopardi (G. Landolfi Petrone) pour la première, en passant par Erasme (P. Armandi), Francesco Patrizi (M. Muccillo), Grotius (E. Rabbie), Cassiano del Pozzo (S. De Renzi), Naudé et Sorel (L. Bianchi), Jungius (Chr. Meinel), Pierre Bayle (H.H.M. van Lieshout), Speners (R. Breymayer), Locke (A. Clericuzio), Leibniz (M. Palumbo) et Lavoisier (M. Beretta). Suit une seconde série, constituée de notes et de documents, où l'on rencontre successivement Ulisse Aldrovandi (I. Ventura Folli), Possevin (C. Carella), Johan Faber (S. De Renzi), Gracián (F. Perugini), Cyrano de Bergerac (L. Luconi), Magliabechi (G. Totaro), Muratori (F. Negri), Voltaire (C. Carella), Lichtenberg (H. L. Gumbert), Franciscus Hemsterhuis (C. Melica), Hamann, Herder et Hegel (G. Landolfi Petrone). Dans
ce premier volume d'une bibliothèque des bibliothèques (l'entreprise, comme
celle du lexique, n'est pas sans posséder une certaine saveur borgésienne), il
n'est pas étonnant de trouver en bonne place les auteurs bibliothécaires, comme
Naudé, Magliabechi, Muratori, Leibniz... et l'un des mérites de l'ouvrage est
de faire apparaître le lien étroit qui unit chez tous la conception de la
bibliothèque et l'engagement intellectuel : cela est vrai de l'érudition
libertine d'un Naudé ou d'un Sorel (L. Bianchi : per una biblioteca libertina), ou du projet encyclopédique de
Leibniz (la bibliothèque doit être «détail des moindres replis de touts les
sciences, arts et exercices», cité par Palumbo : la biblioteca lessicografica di Leibniz), mais aussi du tri et de
la censure chrétienne promue par l'ouvrage de Possevin qui donne indirectement
son titre au présent ouvrage : Bibliotheca
selecta; bibliothèque choisie (C. Carella : Antonio Possevino e la biblioteca selecta del principe cristiano).
On pourrait d'ailleurs trouver choquante cette évocation, dans le titre du
recueil, d'un ouvrage dont les premiers principes de sélection sont la censure
et l'expurgatio, mais elle permet
précisément de montrer la multiplicité des critères de choix (parmi lesquels le
désir de posséder des livres interdits, en vertu même de la prohibition qui
pèse sur eux, n'est pas à négliger) qui coucourrent à la constitution d'une
bibliothèque privée au début de l'époque moderne et fait bien apparaître
l'importance des enjeux culturels et politiques dans l'acquisition, et la
conservation souvent difficiles d'ouvrages mis à l'index. L'un des acquis permis
par la confrontation de cet ensemble d'études est la présence massive, dans les
bibliothèques savantes, d'auteurs suspects, interdits ou frappés d'infamie
(Machiavel, Cardan, Bacon, Bruno, Vanini etc. Voir, en particulier, pour Bruno,
l'étude liminaire de E. Canone, p. XXIX et suivantes). Ainsi cette
histoire des bibliothèques est-elle tout autant celle des livres manquants,
recherchés avidement et introuvables, parfois même parce qu'ils n'existent pas,
mais qui finissent alors par exister vraiment, comme engendrés par la
bibliothèque même qui en désirait la possession. C'est tout particulièrement le
cas du célébrissime traité des Trois
imposteurs, dont G. Totaro retrace l'histoire chimérique, jusqu'à sa
production matérielle, au début du XVIIIe siècle (Da Antonio Magliabchi a Philip von Stosch : varia fortuna del De
Tribus Impostoribus e de L'Esprit de Spinoza a Firenze). On
remarquera, tout particulièrement, le bel ensemble sur la Rome baroque, où se
côtoient une bibliothèque libertine comme celle de Naudé, les riches
collections des académiques Lincei
Cassiano del Pozzo et Johan Faber — le premier en rapport étroit avec Naudé,
qui achète des livres du second après sa mort —, les bibliothèques de cardinaux
(dont le bibliothécaire est parfois lui-même un libertin, cf. encore
Naudé...) que se propose d'expurger Possevin, la bibliothèque de G. Carpani au
service des académiques Intrecciati,
et encore la bibliothèque astrologique, scientifique et polique de l'abbé
gazetier Don Orazio Morandi, riche de livres interdits, saisie sur ordre
d'Urbain VIII (cf. la belle étude que lui consacre
G. Ernst). Un
important et imposant ensemble donc, enrichi en notes de bas de page d'une
multitude de références bibliographiques, où l'on regrette cependant le trop
rare intérêt pour l'histoire sociale des hommes de bibliothèque et pour
l'histoire matérielle du livre et de la bibliothèque, telles que la pratique,
de ce côté-ci des Alpes, des chercheurs comme R. Chartier ou
D. Roche. Enfin il manque à ce volume-bibliothèque, qui contient tant
d'informations précieuses, un index des noms propres et des œuvres... Jean-Pierre Cavaillé
|