Antonella Del Prete, Bruno, l'infini et les mondes, PUF, 1999, 127 p. Compte rendu de Jean-Pierre Cavaillé paru dans la Revue Philosophique, CXXVII, 2002-4, p. 437-438.

 

 

            Ce petit ouvrage est non seulement une présentation très consistante de la cosmologie brunienne, mais encore une introduction aux débats sur l'infinité de l'univers, depuis les Grecs jusqu'au XVIIe siècle (1). En effet l'auteur résume avec grande précision les positions finitistes et infinitistes des anciens, s'arrêtant surtout sur Aristote, que Bruno réfutera point par point, et sur les épicuriens, avec lesquels le Nolain entretient une complexe relation. Il est ensuite rendu compte des débats médiévaux : en particulier Thomas d'Aquin, qui conçoit l'univers comme un tout ordonné, fini et unique à partir de la collaboration entre sagesse, puissance, bonté et volonté divines, et Occam, lequel, en opérant la séparation des attributs de Dieu et en mettant en avant la toute-puissance, ouvre largement le champ des possibles, mais renonce du même coup à une véritable science cosmologique.

            Contre les médiévaux et à travers la reprise critique de la cosmo-théologie de Nicolas de Cuse, mais aussi de ses contemporains néoplatoniciens Palingène et Patrizi, Bruno s'emploie à prouver l'infinité de l'univers. Ces preuves longuement développées en De l'infini (2), puis dans le De Immenso, reposent sur l'ontologie de De la cause “où Bruno a fondé une métaphysique dans laquelle l'acte et la puissance, la forme et la matière, le vouloir et le pouvoir s'unissent dans l'Un” (p. 44). Il parvient ainsi à affirmer “l'identité de la liberté et de la nécessité”, qui repose sur l'unité en Dieu de la puissance, de la volonté et de la bonté. Dès lors, “si Dieu crée tout ce qu'il peut faire, l'univers ne saurait être fini” (p. 46). “Simulacre” de ce Dieu un, l'univers de Bruno est homogène et uniforme : sa matière est partout la même, il n'est pas divisé en sphères et lieux différenciés, “les mêmes lois expliquent les changements des corps terrestres ainsi que le mouvement des corps célestes” (p. 56). Tout en maintenant la distinction entre Dieu et l'univers, “Bruno élimine la transcendance, en faisant de ces deux êtres les faces d'une même réalité, qui ne sauraient exister indépendamment l'une de l'autre” (p. 74).

            L'auteur montre alors ce que ce monisme a de radicalement incompatible avec le christianisme : Bruno trouve Dieu “à travers son omniprésence dans sa véritable image, l'univers” (p. 73), lequel occupe en fait la place du Christ, que le Nolain sera accusé d'avoir traité de “triste personnage” lors du procès, et dont il se présente lui-même comme la figure antithétique (p. 72) (3).

            L'ouvrage se termine par l'examen des réactions à la cosmologie brunienne au cours du XVIIe siècle, avec d'une part les auteurs qui rejettent l'infinité sur la base de l'astronomie (Kepler, Campanella) et d'autre part ceux qui réfutent d'abord la théologie et la métaphysique du Nolain, en faisant valoir la liberté de Dieu, comme Gassendi, Mersenne et Charles Sorel. De ces deux derniers, l'auteur présente opportunément quelques extraits à la fin de l'ouvrage, tirés, pour le premier de l'Impiété des déistes, et pour le second de la Science universelle et de la Perfection de l'homme.

 

 

Jean-Pierre Cavaillé

 

 

(1) A. Del Prete est également l'auteur d'un ouvrage récent, beaucoup plus développé, sur les questions de l'infinité de l'univers et de la pluralité des mondes à l'apoque moderne : Universo infinito e pluralità dei mondi. Teorie cosmologiche in età moderna, Naples, 1998.

 

(2) Deux traductions de ce dialogue sont désormais disponibles en Français : celle de B. Levergeoi, Beerg International, 1987 (2 : 1992) et la mienne, aux Belles Lettres, préface de M. A. Granada et notes de J. Seidengart, 1995 (bilingue), dans le cadre de la publication en cours des Oeuvres complètes, sous la direction de Y. Hersant et de N. Ordine.

 

(3) Cf. la très utile biographie du Nolain (la seule en Français) due à B. Levergeois, Giordano Bruno, Fayard, 1995.