Gérard Mauger, Claude F. Poliak,
Bernard Pudal, Histoires de lecteurs, Paris, Nathan,
coll. Essais et Recherches, 1999.
Ces Histoires
de lecteurs rassemblent une série d'enquêtes destinées à rendre compte de
la diversité des pratiques de lecture dans notre société contemporaine, qui
déjoue la catégorisation socioprofessionnelle des lecteurs - ceux d'une même
catégorie lisant des textes différents et un même texte pouvant être lu par des
lecteurs de catégories différentes. L'étude est explicitement portée par un
double contexte, l'un, politique, de lutte culturelle contre la désaffection de
la lecture, et l'autre, scientifique, de travaux sur la sociologie de la
lecture menés aussi bien par des sociologues, des historiens ou des
littéraires.
Mais l'ouvrage se pose, au sein de cette conjecture,
dans un triple affranchissement. D'abord vis-à-vis des enjeux politiques qui
animent le plus souvent les enquêtes sociologiques sur les pratiques de lecture
- dont la plupart sont menées par l'INSEE ou le Ministère de la Culture -,
destinées à sanctionner le succès ou l'échec des politiques culturelles en
cours. L'indépendance politique dont se prévalent ainsi les auteurs doit
s'accompagner d'un surcroît de scientificité des enquêtes, lesquelles
prolongent le traditionnel questionnaire préformé d'une recherche sur le
terrain, à la manière « des études de cas des historiens basées sur les
inventaires après décès des bibliothèques » (p. 13). Pour chaque personne
interrogée, à l'aide du recensement des livres possédés (mais aussi de
l'observation de leur mise en scène dans l'espace domestique) complété par un
questionnaire interrogeant tant les pratiques de lecture que celles de vie, les
auteurs se proposent ainsi de mettre en perspective les étapes d'un
« itinéraire de lecture » avec celles d'une « trajectoire
biographique (1) » afin
d'étudier leurs déterminations réciproques.
Dans cette opération de mise en rapport des pratiques
avec des données biographiques, les auteurs prétendent à nouveau s'affranchir
d'un travers récurrent consistant à superposer étroitement les clivages
culturels observés dans les pratiques de lecture avec le capital scolaire et la
position socioprofessionnelle des lecteurs. L'ouvrage conteste au contraire
cette correspondance trop stricte au nom d'une grande labilité des pratiques
effectives de lecture obéissant à des principes de différenciation (comme l'âge
ou le sexe) qui transcendent l'opposition culturelle ou la décentrent : au
clivage entre capital culturel bas ou élevé, les auteurs substituent une opposition
entre capital littéraire et scientifique ; à la dichotomie dominants/
dominés, ils opposent la distinction d'Emile Durkheim entre « monde des
choses matérielles » (l'industrie) et « monde des choses
humaines » (le tertiaire) (2).
Le choix de ces critères d'analyse structure
fortement la démarche, puisqu'il préside aussi bien à l'élaboration de
l'échantillonnage des lecteurs (choisis, par variation des autres critères, sur
la base d'une appartenance commune à la même génération de 1968) qu'à l'organisation
de l'ouvrage : quinze études de cas sont réunies en trois parties qui
privilégient chacune un critère comme outil principal - mais non exclusif -
d'intelligibilité. La première partie met ainsi en évidence les effets
différenciés sur les pratiques de lecture, de l'engagement politique d'une
génération, et notamment l'influence de l'investissement militant sur l'accès à
la culture lettrée d'individus au faible capital scolaire. La deuxième partie
se centre sur l'incidence de l'inscription dans le « monde des choses
matérielles » ou celui « des choses humaines », le premier
orientant plutôt vers des lectures spécialisées (professionnelles ou
techniques) ou occasionnelles, le second incitant à la lecture d'ouvrages de
psychologie, de romans et de la littérature en général. Mais cette polarisation
recouvre en fait la division sexuelle masculin/féminin, dans la mesure où la
société prédestine encore les individus selon leur sexe à des positions
distinctes dans la division du travail (l'espace domestique et le monde des
choses humaines étant dévolu aux femmes, celui des choses matérielles réservé
aux hommes). C'est là l'objet de la dernière partie qui s'attache à montrer
comment la connotation sexuelle qui s'attache aux diverses positions
professionnelles agit sur les pratiques de lecture, y compris lorsqu'elle ne se
superpose pas à l'identité sexuelle de l'individu, qui tend alors à
intérioriser les dispositions majoritairement attribuées à l'autre sexe.
En rendant ainsi compte d'une multiplicité possible
et effective des lectures dans l'espace social contemporain, cette enquête
entend finalement s'affranchir d'un « ethnocentrisme lettré » qui
tendrait à privilégier un type de lecture unique, esthétique essentiellement,
soit en refusant d'imaginer tout autre usage possible du livre, et donc en
créditant tous les lecteurs d'une « lecture esthète », soit au
contraire en érigeant celle-ci comme modèle idéal et élitaire à l'aune duquel
apprécier les autres usages. Usages que les auteurs regroupent en conclusion en
trois catégories. La « lecture de divertissement » se caractérise par
l'adhésion immédiate et non distanciée du lecteur. Moins dépendante du capital
scolaire et de la position sociale, que du degré d'engagement dans le monde
professionnel, elle est le plus souvent un substitut par procuration à
l'action. Complémentaire ou exclusive des deux autres, la « lecture
didactique » est avant tout orientée vers un but utilitaire (acquisition
d'un savoir, recherche d'un guide, etc). Enfin la « lecture de
salut » appréhende le texte comme une ressource pour se construire une
identité politique, éthique, religieuse, culturelle, etc.
Ce
souci de donner à lire la diversité des pratiques de lecture contre la tyrannie
d'un mode unique de lecture est si prégnant qu'il s'attache à préserver
l'ouvrage lui-même du danger qui le guette d'une saisie restreinte à des
spécialistes, au profit d'usages multiples par des acteurs variés. Ainsi ce
livre se présente-t-il comme une double invitation à la diversité :
diversité des parcours de lecture, du fait de l'autonomie de chaque enquête -
qui permet à chacun de glaner ce qui l'intéresse - et de la hiérarchisation
typographique de l'information à l'intérieur de chacune d'elles ;
diversité des lecteurs, car, tout en revendiquant son identité scientifique et
sa spécificité sociologique, l'ouvrage se veut aussi ouvert à un public élargi
(d'où un souci récurrent d'explicitation de la démarche suivie qui offre au
spécialiste une attestation de sérieux scientifique et au lecteur profane une
lisibilité didactique). Les auteurs jouent ainsi sur une variation permanente
de focalisation entre les études de cas singuliers - propres à susciter une
lecture d'adhésion par reconnaissance ou non de sa propre expérience de lecteur
- et la prise de distance généralisante du discours critique. Ce jeu de
variations apparaît à la fois dans l'architecture du livre - qui ponctue les
enquêtes de textes introductifs ou conclusifs- et au sein des comptes-rendus
mêmes d'enquêtes par le traitement des citations qui fait alterner les
commentaires fortement marqués du sceau du particulier des personnes
interrogées et des extraits de textes critiques à dimension généralisante.
Dans cette tension renouvelée réside peut-être à la
fois la force originale du livre et sa faiblesse. Originalité séduisante d'un
ouvrage qui, en livrant ainsi le matériau brut de témoignages, invite à
prolonger l'étude à la fois par une exploitation analytique des données et par
un retour réflexif sur sa propre expérience de lecteur. Ces Histoires de lecteurs ne cessent de se
faire et de se poursuivre à la lecture. Mais on voit aussitôt la limite de ce
phénomène : le sentiment d'un prolongement possible à l'analyse peut vite
se transformer en sensation de manque ; on a parfois l'impression que les enquêtes
n'ont de fin qu'elles-mêmes et la conclusion, par son effort de récapitulation
transversale, vient heureusement - mais peut-être trop tard - pallier cette
déception. Par ailleurs, le souci de ménager des lectures multiples, voire
fractionnées, conduit à des répétitions qui grèvent quelque peu l'efficacité du
propos ; surtout la pratique du mélange des citations provoque souvent un
parasitage des voix qui perturbe la lisibilité, sape l'autorité du discours
dilué dans une multitude d'instances énonciatrices et finit par nuire à la
cohérence en formant un florilège de systèmes de pensée. Là serait peut-être le
défaut essentiel d'un livre par ailleurs informé et stimulant.
(1) Le
« biographique » ici prend en compte aussi bien les événements
personnels que les structures sociales traversées et les événements historiques
qui les ont marquées.
(2) L'Evolution pédagogique en France, Paris, PUF, Quadrige, 1990.
Claire CAZANAVE