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Antonio Castillo Gómez, Entre la pluma y la pared. Una historia social de la escritura en los Siglos de Oro, Madrid, Akal: Serie Historia moderna, 2006, 298p.
Compte rendu publié par Héloïse Hermant
Entre la pluma y la pared met en recueil une série d'articles d'Antonio Castillo Gómez articulés autour d'une réflexion sur les pratiques quotidiennes de l'écriture qui déploie un large spectre d'écrivants, du monde des courtisans aux couches les plus humbles. L'ouvrage témoigne de la vitalité en Espagne de l'histoire de la culture écrite, dont Antonio Castillo Gómez, professeur à l'université d'Alcalá de Henares est l'un des chercheurs les plus prolixes. Partant du constat de la dimension incontournable - envahissante- de l'écrit, à l'époque moderne, qui s'inscrit dans le paysage urbain avec ostentation et prend la population en étau «entre la plume et le mur», l'auteur veut livrer une histoire sociale de l'écriture. Il s'agit, dans le sillage de Fernando Bouza [1] , et à la lumière de l'historiographie italienne (Armando Petrucci) et française (Roger Chartier), de voir dans quelle mesure les pratiques multiples d'écriture transforment l'individu et la société.
Pour ce faire, l'auteur accorde une grande importance au geste de l'écriture indissociable des conditions sociales et matérielles spécifiques de production des textes. Il apparaît aussi soucieux de la diversité des cas exposés afin d'éviter de prendre les recueils de codification de l'écrit pour le reflet unique de la réalité et de pouvoir confronter théorie et pratique. Des inconnus qui émergent au hasard des archives, côtoient donc des figures devenues depuis longtemps illustres grâce à l'abondante documentation les concernant. Ainsi, l'ouvrage consacre de longs développement à sœur María de Ágreda, confidente et conseillère de Philippe IV ou à Antonio Pérez, qui, accusé de trahison, orchestre une campagne contre Philippe II depuis l'Aragon dont les lois le protègent, afin de défendre sa cause en 1591.
Antonio Castillo Gómez croise la question de l'écriture avec plusieurs champs historiographiques qui s'éclairent de leurs lumières respectives (l'histoire des genres, l'histoire de la vie privée, l'histoire religieuse par le biais de la mystique) et divise son propos en quatre volets: les pratiques quotidiennes de l'écriture, les écrits en prison, les femmes et l'écriture, l'écriture dans la ville.
Le premier volet étudie les écritures quotidiennes. Après avoir donné la mesure de l'importance du phénomène épistolaire, l'auteur explore la dimension matérielle et la mise en circulation des missives. Les lettres sont ensuite analysées pour elles-mêmes selon deux axes: la présence en creux des destinataires et les jeux entre d'une part, les normes et les usages de civilité qu'imposent les manuels de rédaction de lettres, et d'autre part, la pratique. L'édification d'une mémoire personnelle constitue un second moment. L'historien passe en revue les écrits qui luttent contre l'effacement du temps, du livre de mémoire, aux livres de raison en passant par les mémoires qui édifient un monumentum familial. L'auteur souligne la porosité de la frontières entre les genres, qui recoupe celle qui sépare mémoire personnelle et mémoire collective dans la mesure où la mémoire familiale tourne parfois à la chronique sociale dès lors que le scripteur nourrit son texte de tout ce qu'il a vu, entendu et lu.
Le deuxième volet ancre certaines pratiques d'écriture dans un lieu particulier: la prison. Le prisme carcéral permet de mettre au jour une écriture spécifique, forgée par les conditions extrêmes dont elle émerge. Pour évoquer la question de la communication, l'auteur procède par cercles concentriques, de la communication entre prisonniers par l'échange de billets, à la communication avec l'extérieur. La rigidité des règlements incite les prisonniers à déployer des trésors d'ingéniosité pour contourner les contraintes carcérales dont l'auteur rend compte à l'aide de manuels d'inquisiteurs. Antonio Castillo Gómez rappelle l'épisode d'Antonio Pérez qui, depuis sa prison, écrivait pasquins et manifestes qu'il transmettait à ses visiteurs pour qu'ils les diffusent. Dans un second temps, l'auteur étudie la spécificité des écritures carcélaires: les lettres de défense que rédigent les prisonniers et qui tournent souvent aux récits de vie, les lettres de supplique et leur rhétorique et enfin, les graffiti. L'écriture présente alors une double face. Elle devient un moyen disciplinaire de soumission tout en permettant de résister contre la dissolution de l'identité.
La troisième partie change de focale en croisant histoire des genres et écriture sous la rubrique intitulée «femmes et écriture». A travers le cas d'Isabelle Ortiz auteur d'un «livre de doctrine chrétienne» livrant une glose des prières les plus quotidiennes, et dont le procès en Inquisition lègue une manne documentaire conséquente, l'historien se confronte à la question de la possibilité pour une femme d'être auteur. Il reconstitue la teneur de l'ouvrage aujourd'hui disparu, qui valut à Isabelle Ortiz d'être suspectée d'illuminisme. Il retrace sa biographie pour voir comment l'écoute de certains sermons a pu l'inciter à prendre la plume et entre quelles mains son manuscrit a circulé. María de Ágreda, elle, montre une conscience d'auteur en dépit d'une stratégie de «désautorisation» qui constitue la condition de possibilité d'une écriture mystique féminine: directement inspirée par Dieu et contrainte d'obéir à son commandement, elle «s'autorise» à prendre la plume en dépit de l'ignorance propre aux femmes, sous la tutelle de son confesseur. Ainsi, elle est attentive à la diffusion de ses manuscrits, à la question de la copie et au problème que pose la circulation simultanée des versions successives d'un même écrit.
Le dernier mouvement étudie les écritures urbaines. L'historien analyse les processus de publicité des écrits officiels à travers une description minutieuse des étapes de la diffusion, de la lecture du texte proféré en des lieux symboliques rassemblant l'oligarchie, qui conditionnent la réception de ces écrits, jusqu'à l'affichage du texte. Puis l'auteur traite de l'écriture exposée, sous le titre «les murs prennent la parole». Cette rubrique brasse des écrits aussi divers que les pamphlets, les manifestes et tout texte visant à susciter l'infamie aux dépens d'un individu, sans oublier les inscriptions monumentales immortalisant le roi ou une lignée nobiliaire.
Il faut saluer le travail d'archives sur lequel repose cet ouvrage. La mise en regard des sources variées, bien que puisant largement dans les fonds de l'Inquisition, confirme si besoin, la nécessité de briser les frontières entre oralité et écriture, manuscrits et imprimés, mémoires et chroniques, suppliques et récits de vie… Ce livre complet aurait encore gagné en ampleur si les interrogations qui le traversent (le problème de l'auctorialité, la question de l'opinion publique, les modalités de l'uniformisation des pratiques d'écriture et au-delà de la domination de l'État) avaient nourri des développements plus substantiels. Ainsi, les pasquins n'obéissent pas à un même régime de publicité et de publication que les inscriptions monumentales. Dans ce cas, l'unité du lieu (les murs de la ville) ne fait que masquer leur spécificité respective. Ce constat n'ôte rien à la richesse de ce travail rigoureux et stimule au contraire les énergies pour tenter de mieux saisir l'entrelacs de ces logiques complexes.
[1] Bouza Álvarez, Fernando, Corre manuscrito. Una historia cultural del Siglo de Oro, Madrid, Marcial Pons, 2001.
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