Bussy-Rabutin, Discours à sa famille, 1- Les illustres malheureux, Edition de D.-H. Vincent, 2- Le bon usage des prospérités, suivi des Lettres au roi, Editions de l'Armançon, Edition de Christophe Blanquie, 310 pages.

 

Roger de Rabutin comte de Bussy (1618-1693) est surtout connu pour son magnifique château Bourguignon et son Histoire amoureuse des Gaules qui le mena à la Bastille. Christophe Blanquie et Daniel-Henri Vincent ont choisi de rééditer les œuvres de la fin de la vie du comte, celles qui ont incité Antoine Adam à parler du « Bussy flagorneur et papelard des dernières années ».  En effet, l'ancien frondeur, « libertin », esprit fort et acéré finit assagi, converti, thuriféraire de Louis XIV à qui il devait surtout une longue et coûteuse disgrâce. Il fallait y regarder de plus près et c'est ce qu'ont fait les deux perspicaces éditeurs qui présentent un dossier très intéressant pour l'histoire politique, l'histoire de l'édition et l'histoire de la littérature.

 

Ces œuvres, très difficiles à définir en termes de genre (Les illustres malheureux, par exemple, se présentent comme une galerie qui conduit de Job à Bussy lui-même, dont le portrait occupe à peu près la moitié du manuscrit, en passant par Saint-Louis et François 1er !) avaient été imprimées après la mort de Bussy, mais expurgées, corrigées, augmentées aussi, par les enfants du comte et l'ami de la fin de sa vie, le célèbre Père Bouhours. Nos éditeurs sont revenus aux manuscrits retrouvés à la Bibliothèque mazarine et à la BNF, c'est-à-dire aux textes tels qu'ils ont circulé du vivant de l'auteur dans un cercle dont on saisit mal l'extension mais qui comprenait, outre les Pères Bouhours et La Chaise, madame de Maintenon, la marquise de Sévigné, le roi lui-même. Il est indéniable que cette circulation manuscrite a été une forme de publication : celle que Bussy a souhaitée. A partir de là peut être posée la question du statut de ces textes, d'ailleurs assez disparates, mais tous écrits dans la fiction d'une transmission familiale et pourtant conçus pour être présentés au roi comme moyen d'abréger la disgrâce.

 

Si L'histoire amoureuse des Gaules avait Pétrone pour patron, ces écrits doivent beaucoup au modèle d'Ovide, ce qui trahi une certaine posture littéraire : une écriture supposée spontanément adressée à des proches et qui semble largement autobiographique puise une part de son inspiration dans des modèles antiques. Comme Ovide, Bussy ne cesse d'évoquer les exils et la disgrâce sans jamais en mentionner la cause, en leur donnant donc le statut de mystère fondateur du rapport de l'écrivain au souverain (en rapprochant implicitement par ce moyen Louis XIV d'Auguste, il pense en outre faire délicatement sa cour). Mais c'est là que naissent malentendus et détournements, lesquels importent grandement à l'historien de ce qu'était alors la littérature.

 

Le jésuite Bouhours a lu, et voulu diffuser, ces derniers textes de Bussy comme la profession de foi d'un converti. Le projet de les publier était donc pour lui un projet d'édification chrétienne. De là sont venues les nécessaires  « améliorations », qui contribuaient à grandir la figure de l'ami disparu et à assurer sa réputation. Fidélité ? En tout cas, le côté conventionnellement édifiant ainsi introduit ne servira pas la figure d'écrivain de Bussy. Or, comme le montre Christophe Blanquie dans les belles pages qui servent à introduire les Lettres au roi (joliment intitulées « Pour lire par-dessus l'épaule du roi ? »), c'est en tant qu'écrivain que Bussy a tenté de recouvrer la grâce royale : « ce n'est plus en soldat ni même en courtisan que Bussy espère dissiper la royale défiance, mais en écrivant dans un style adapté à sa condition » (p. 246). Et il s'agit d'un calcul, d'une opération réalisée par l'intermédiaire d'une écriture. Avec un certain succès d'ailleurs, puisque Louis XIV accepte de lire ces lettres comme des textes et non comme des placets. Et cette lecture royale contribue grandement à façonner l'espace élargi d'une première réception. L'auteur se donne alors en spectacle comme celui qui fait le récit de ses malheurs au roi. Le souverain apprécie la virtuosité littéraire de celui qui réussit à traiter un thème unique sans jamais se répéter et sans jamais dévoiler le secret (politique) de ses malheurs. Bussy invente et impose ainsi (au roi comme aux autres) une inédite figure littéraire de favori, le disgracié favori du souverain : la disgrâce du courtisan devient partage d'une complicité avec l'écrivain. Avec les mêmes textes, et leur édifiante figure d'auteur pieusement résigné, les héritiers et Bouhours n'ont évidemment pas servi le même projet littéraire, ou plutôt n'ont pas fait servir la littérature au même projet.

 

Christian Jouhaud