Jean-Dominique MELLOT, L'édition rouennaise et ses marchés (vers 1600-vers 1730). Dynamisme provincial et centralisme parisien. Préface de Henri-Jean Martin, Mémoires et documents de l'Ecole des Chartes, 48, Paris, Ecole des Chartes, 1998, 816 pages.

 

 

Il faut se garder d'emblée d'un malentendu . Si l'édition rouennaise est bien l'objet de l'étude, il ne s'agit pas pour autant d'une monographie régionale. Rouen est une porte qu'utilise Jean-Dominique Mellot pour repenser l'histoire socio-économique et socio-politique de l'édition et de la librairie française entre début du XVIIe siècle et mi-XVIIIe.

 

Tout au long de cette période, la grande ville normande reste le troisième centre éditorial français, mais surtout c'est sa position spécifique (d'abord géographique) à l'égard de Paris et du marché parisien qui est déterminante. A la fois concurrente et sous-traitante, porte d'entrée des importations souvent clandestines et capitale de la contre-façon, conservatoire des solidarités corporatives et laboratoire pour les nouvelles formes de contrôle étatique ou, au contraire, quelques décennies plus tard, de desserrement du contrôle étatique.

 

Le livre suit un plan chronologique. Ses trois parties correspondent à trois moments nettement individualisés par l'analyse de J.-D. Mellot : le temps de l'expansion (vers 1600-vers 1670), un moment de crise, de remise en cause et de mutation (vers 1670-vers 1700), une nouvelle donne dans les trois premières décennies du XVIIIe siècle. Cette division fonctionne parfaitement pour les trois lignes de force principales mises en évidence : le répertoire de la production rouennaise, la communauté des gens de l'imprimé et du livre dans la prospérité et dans la crise, les rapports à l'Etat.

 

Les productions sont longuement étudiées, présentées dans de nombreux tableaux statistiques. Il faut évidemment rappeler que tous les imprimés ne sont pas des livres et que la fabrication des livres ne se limite pas à l'impression. Pour s'en tenir cependant à l'édition, on soulignera d'abord, à très gros traits, l'importance dans les années d'expansion de la « littérature » (et des moyens et petits formats) à côté des disciplines de savoir traditionnelles. La première vise le marché parisien (et national), les secondes sont davantage tournées vers le marché provincial (ses juridictions et ses institutions religieuses). Deux constats supplémentaires : en s'adaptant rapidement à la demande parisienne, les imprimeurs rouennais n'en négligent pas pour autant la qualité (contrairement à une légende tenace), d'autre part la liste savamment établie, avec divers recoupements, des auteurs les plus massivement édités et réédités à Rouen montre l'importance des polygraphes (Jean-Pierre Camus avec ses romans et ses homélies arrive alors largement en tête) : les classements traditionnels de la production de livres par thèmes dissimulaient cette réalité. Quand arrive la crise - sévère - Rouen tente de résister en se repliant sur le marché local et la manne des collèges, des ordres religieux et des travaux de ville. Et bientôt en jouant la carte des livres publiés frauduleusement : contrefaçons, ouvrages importés clandestinement ou fabriqués sur place avec de fausses adresses. Cela représente à la fin du XVIIe siècle plus de 40 % de la production rouennaise ! Ces développements très neufs donnent envie d'en savoir plus sur les rapports de l'économie du livre à l'économie rouennaise. Y-a-t-il, par exemple, une conjoncture propre au livre ?

 

Seconde ligne de force, J.-D. Mellot a écrit une très belle histoire des « métiers du livres dans la ville ». Histoire d'abord d'une communauté solidaire, très tôt fermée, ou presque (peu ou pas d'apprentis et de compagnons, mais un certain nombre de maîtres salariés chez d'autres maîtres), gardienne efficace de son autonomie. Certes, comme ailleurs, les écarts de fortune, de prestige, de pouvoir sont très grands entre les riches et les pauvres, les puissants et les faibles. Pourtant le « corps » résiste aux menaces de dissolution. Seules les tensions suscitées par l'exclusion des protestants au moment de la révocation de l'Edit de Nantes, leur départ qui désorganisait des réseaux traditionnels d'affaires (et cela dans une conjoncture pour le moins médiocre), ont réussi à l'ébranler. Ce qui surprend davantage, c'est que le dynamisme économique de l'édition rouennaise, dans la phase d'expansion comme dans celle de la reprise, loin d'être freiné par ce que l'on considère comme les traits les plus archaïques de l'organisation corporative (solidarité imposée dans l'accès aux commandes, contrôle tatillon des productions, allégeance aux juridictions locales) semble au contraire en tirer une bonne partie de sa vigueur. Les solidarités corporatives sont fondamentales pour la fabrication et l'écoulement des ouvrages clandestins, pour produire à meilleur compte que les éditeurs parisiens et résister leurs contre-attaques, pour faire le gros dos en face de la volonté de contrôle de la Chancellerie qui tourne à l'offensive policière dans la seconde moitié du règne de Louis XIV.

 

Le sous-titre du livre (« Dynamisme provincial et centralisme parisien ») insiste bien sur l'un des apports essentiels de l'enquête. Pour ne retenir qu'un aspect, je voudrais souligner combien le cas de l'édition rouennaise rejoint les conclusions d'autres travaux récents (sur des objets tout différents) à propos des limites et des impasses du centralisme louisquatorzien. La politique étatique, qui culmine avec l'enquête de 1701, consiste à imposer la seul contrôle de la grande Chancellerie sur la production d'imprimés. Extension et systématisation du régime du privilège, choix par l'intendant des syndics de la communauté, dessaisissement systématique et désaveu des juridictions locales en matière de librairie sont les instruments de cette politique.  Et le pouvoir finit par arriver à ses fins. A un détail près : l'explosion de la production clandestine. On voit alors fonctionner à Rouen ce qui caractérisera plus tard dans le XVIIIe siècle (pensons à Malesherbes), l'attitude des autorités à l'égard de la police du livre : une extraordinaire ambiguïté. Les meilleurs et plus directs agents de l'Etat semblent gagnés par des manières de penser et d'agir qui fragilisent les politiques qu'ils appliquent loyalement. Le cas fascinant de Boisguilbert, lieutenant de police à Rouen  (parent par ailleurs des Corneille et de Fontenelle) et auteur d'ouvrages clandestins, finalement exilé, ne doit pas dissimuler l'embarras des intendants, les  hésitations et les désarrois de la censure centralisée qui se met en place avec la création du bureau de la librairie à la Chancellerie., l'essai du système paradoxal de la permission tacite d'éditer (dans une logique évidemment plus mercantiliste que policière), sans grand succès d'ailleurs auprès de la communauté, et finalement le retour à une délégation d'autorité aux juridictions locales et surtout au parlement, défenseur « naturel » des intérêts économiques locaux (et donc indirectement de ceux du fisc) et peut-être, finalement, mieux à même d'exercer une coercition efficace sur les plus téméraires des libraires. Comment ne pas penser ici à l'aphorisme proposé naguère par Denis Richet  : « plus l'absolutisme se renforce et plus il s'affaiblit » ?

 

On pourrait exposer longuement le contenu du livre de Jean-Dominique Mellot. Issu d'une thèse monumentale, il propose une mise au point fondamentale rigoureusement pensée, construite, écrite, fruit d'une longue recherche mobilisant une information impressionnante. C'est déjà un ouvrage classique dans la discipline histoire du livre, qui fait date à hauteur du modèle : Livre, pouvoir et société à Paris au XVIIe siècle de Henri-Jean Martin.  

Christian Jouhaud