Jean-Pierre Van Elslande, L'imaginaire pastoral du XVIIe siècle, 1600-1650, Paris, PUF, 1999, 218 pages.

 

Ce livre, issu d'une belle thèse soutenue à l'université de Genève se présente en fait comme un essai, brillant et érudit, sur la littérature pastorale. Il part d'un étonnement en face de l'importance de la production de littérature à thème pastoral dans la première moitié du XVIIe siècle. Cette importance supposait la présence de lecteurs qui prenaient intérêt et plaisir, comme l'attestent de multiples témoignages, à découvrir les ébats innocents, ou moins innocents, de bergers irréels. Ces lecteurs n'étaient pas rebutés, bien au contraire, par le côté conventionnel des personnages et des situations :  « D'une œuvre à l'autre, le lecteur de pastorales n'est pas seulement frappé par la ressemblance des scénarios proposés à son imaginaire. Il retrouve aussi les mêmes noms : Philis, Cloris, Damon, Iris, Philène finissent par désigner moins tel ou tel individu que par inscrire chacun de ces individus dans de vastes paradigmes onomastiques où toute identité propre tend à s'estomper » (p. 149). La thèse du livre est que la pastorale propose ainsi un lieu commun (il faut prendre le terme dans sa polysémie) où peuvent se mettre en scène des contradictions, des tensions idéologiques. La co-présence, en ce lieu, du profane et du sacré, du dévot et du « libertin », permet de faire une place à la représentation stylisée de la violence, de l'érotisme, de la contrainte sociale, morale, politique, dans l'utopie d'une harmonie qu'ont tenté de représenter les peintres du Concert champêtre ou des Bergers d'Arcadie.

 

 Jean-Pierre Van Elslande insiste, page après page, sur la dimension foncièrement théâtrale de cet imaginaire pastoral et sur la dimension configurante du jeu dramatique autour duquel s'organise cet imaginaire. Il mentionne au passage l'hostilité ironique de Charles Sorel dans son Berger extravagant, à cause même de cette dimension théâtrale.  Le modèle « entre cour et jardin » que décrit J.-P . Van Elslande est bien un modèle courtisan. On se rappelle à ce propos les pages magnifiques de Norbert Elias à la fin de La société de cour, dans lesquelles il évoque le double front sur lequel s'organise la lutte sociale des tenants et des héros de la pastorale. Contre la puissance des grands et contre la menace des bourgeoisie, un idéal nobiliaire du lieu stable se représente dans les aventures bucoliques des bergers retirés du monde socio-politique.

 

Les cinq chapitres de L'imaginaire pastoral du XVIIe siècle s'ordonnent donc autour de l'opposition principale des modèles dévot (élaboré avec le succès que l'on sait dans l'œuvre de François de Sales) et « libertin » (le terme est plus dangereux), exprimant deux courants de « sensibilité » antagonistes. Ces modèles interagissent dans l'espace de la fiction : la pastorale en interrogerait le bien-fondé comme les limites. La démarche, qualifiée d'"herméneutique culturelle", consiste alors à décrire et analyser, dans le monde ludique des bergers, les figures textuelles engendrées par l'actualisation littéraire des modèles dévot et libertin. Le premier chapitre permet de présenter quelques traits spécifiques du jeu pastoral (peut-être trop strictement cantonné à d'Urfé et Racan). Le second contextualise la pastorale du côté des écrits dévots (François de Sales et Jean-Pierre Camus, d'ailleurs peut-être eux-mêmes inspirés par le modèle pastoral) ; le troisième procède à cette contextualisation du côté libertin. Le quatrième et le cinquième chapitres procèdent, au contraire, à la mise en tension de ces deux modèles dans le texte pastoral, autour des notions de règle versus liberté et de theatrum mundi (chrétien) versus comédie humaine.

 

Les termes « mentalité », « sensibilité », « imaginaire » sont familiers à l'historien qui entend leur résonance febvrienne. A mon sens, une question demeure : cette « herméneutique culturelle » est-elle une herméneutique culturelle de la littérature ou une herméneutique littéraire de la culture ? Cette distinction n'est pas vaine. La littérature sert-elle d'outil herméneutique pour restituer la vivacité des idéologies dévotes et libertines (elle les interprète ;  elle est alors notre fenêtre contemporaine sur le passé) ou bien le texte littéraire est-il un objet historique qui a mis en action à un moment précis du passé, dans le cadre d'une communication (littéraire) historiquement située, des tensions traversant les idéologies dévotes et libertines ? Dans le second cas, l'objet visé serait bien davantage - précisément - les procédures de mise en action, les effets du texte sur des contextes socio-culturels disparus (et qui donc ne se tiennent pas derrière le texte) que des "sensibilités collectives" extérieures au texte et simplement repérables sur lui comme autant d'empreintes. L'enjeu, c'est évidemment l'échelle de la contextualisation. Mais peut-être la pastorale est-elle aussi une scène où mettre en tension, et représenter la mise en tension, de ces deux démarches ? Le beau livre de J.-P. van Elslande proposerait ainsi un objet fécond pour poser à nouveau l'inévitable question : de quoi fait-on l'histoire quand on prend la littérature comme objet ?

 

Christian Jouhaud