Arlette Farge, La chambre à deux lits et le cordonnier de Tel-Aviv, essai,  Paris, Editions du Seuil, « Fiction et Cie », 2000,160 pages.

Cet essai d'Arlette Farge est autant un travail littéraire qu'historien. Il n'est d'ailleurs pas publié dans une collection historique. On voudrait cependant l'évoquer ici sous le seul point de vue qui le fait tenir à la question de l'écriture de l'histoire, même si cela revient à en détourner les intentions et même peut-être à en réduire la portée. Arlette Farge, dont on connaît évidemment les travaux consacrés à l'histoire sociale du XVIIIe siècle, ne prétend nullement dans ce petit livre ouvrir sa recherche à une nouvelle manière d'écrire l'histoire de l'Ancien Régime. Elle y aborde pourtant indirectement deux problèmes que rencontrent, sans presque jamais le dire, tous les historiens sensibles à la part d'arbitraire que comporte leur reconstitution du passé par une écriture, quelle que soit par ailleurs la rigueur de la démarche de connaissance qui a présidé au choix des sources, des faits, des analyses. Le premier, c'est l'accommodement des restes. Que fait-on avec ce qui est venu du passé au cours de la recherche et qui n'a pas trouvé de place dans l'histoire qu ‘on a écrite ? Le second, c'et la question des limites : quand sort-on de l'écriture de l'histoire pour entrer dans autre chose ? Ou se trouve la frontière ?

Arlette Farge ne théorise pas ces questions ; elle les affronte à travers l'expérience qu'elle conduit. Elle a choisi quelques photographies et observe que ces photos « par un détour surprenant » entrent pour elle en relations avec un savoir sur le XVIIIe siècle lentement et professionnellement construit. Quel savoir et quelles relations ? Le savoir a été constitué par une familiarité acquise avec le passé grâce à la fréquentation des archives, mais est aussi fait de « restes » qui ne trouvent pas de place ailleurs que dans une si étrange expérience. Quant aux relations, elles s'imposent à l'expérience subjective de l'historienne et ne se prêtent probablement pas à élucidation. Simplement « …archive du XVIIIe siècle et photographie prise, d'un autre siècle, s'appuient l'une sur l'autre, se relaient afin que se pose la question suivante, légèrement énigmatique : pourquoi était-ce autrement là-bas et ailleurs… » ( p. 115). Il s'agit « d'un large et souple système d'échos et de résonances ». Pareil propos n'est pas sans rapport avec certaines questions abordées de manière si stimulante par Georges Didi-Huberman, autour de la notion d'anachronisme, dans son livre Devant le temps (1).

Le rapport propre de la photographie au temps est évidemment fondamental pour que « jouent » ces « différentiels de temps » (Didi-Huberman) qui investissent la réception d'une image du XXe siècle d'un souvenir du XVIIIe. En effet la photo rend fortement présent un instant à jamais disparu : elle livre l'évidence d'une vie qui n'est plus là et dont il faut faire le deuil au moment même où on la découvre. Ce faisant, elle fait tenir ensemble ce que le travail d'ordinaire sépare : l'intelligence qui « lit » la photo, l'analyse, et l'émotion qui perçoit les « fondations invisibles » de l'image qui sont historiques. « Bien entendu, écrit Arlette Farge, ces photos ne me font pas souvenir d'un siècle que je n'ai pas connu (comment le feraient-elles ?) ni même ne viennent par différence ou ressemblance, l'illustrer. Elles s'imposent, et, en décalé, déclinent ma mémoire, provoquent une émotion qui dit quelque chose de ce qui ne se dit jamais sur l'histoire. Elles me rendent aux souvenirs (impossibles bien entendu) d'une humanité du siècle des Lumières qui s'est posée en fantôme dans mon intelligence et mon imaginaire » (p. 16).

Les photographies commentées par Arlette Farge rendent par ailleurs présent un autrefois dont l'existence temporelle semble pouvoir être considérablement allongée par le regard porteur de la réminiscence de cette durée. S'ouvre alors l'hypothèse d'une longue durée de certaines des attitudes captées par la représentation photographique : par exemple les Dockers faisant la sieste en 1922 transmettraient une image du corps des travailleurs manuels « en situation », et de la fatigue de ces corps, investie, dans son instantanéité même, de la présence d'un autre temps (pour Arlette Farge le XVIIIe siècle). La fatigue, la pauvreté, la souffrance, l'angoisse du déplacement, saisies par le temps très court du cliché, s'ouvriraient dans cette capture à la représentation de leur longue présence dans l'histoire. On peut remarquer au passage qu'à l'inverse telle description trouvée dans les Tableaux de Paris de Sébastien Mercier peut être saisie comme une photo (par un « regard photographique ») et livre alors un commentaire paradoxal d'une image fabriquée au XXe siècle.

Il n'y a, dans cette tentative, nulle volonté de poser un modèle d'interprétation, ni aucune prétention à remplacer les silences des archives par une telle subversion du temps historique. Pourtant Arlette Farge poursuit dans ce livre une réflexion amorcée dans Les fatigues de la guerre (2), travail fondé sur l'analyse de peintures et de dessins de Watteau (en partant de l'apparent « irréalisme » de ces images), et dans un bel essai sur Bouvard et Pécuchet historiens (3).  Les deux célèbres personnages de Flaubert lui permettaient, entre autres analyses, d'évoquer cette appropriation du passé que vivent tous ceux qui se livrent à l'étude de l'histoire, légitime ou illégitime, réussie ou vouée à l'échec. Confrontés à cette expérience, les deux compères n'hésitent pas à monter une expédition nocturne dans une forêt pour voler une « cuve celtique » : frénésie de posséder le passé de « s'en emparer de force dans une sorte d'hystérisation de l'acte d'appropriation » (p. 139). La tentative d'Arlette Farge dans La chambre à deux lits et le cordonnier de Tel Aviv est aux antipodes d'une telle entreprise d'appropriation collectionneuse du passé. Les rencontres entre ces supports matériels que sont les photos et une présence foncièrement immatérielle du passé dans un regard expriment clairement le refus de l'appropriation du passé comme « trésor » : on peut y voir une morale, et même une morale politique, d'une pratique historienne du passé, qu'un ouvrage d'histoire sociale consacré au XVIIIe siècle (Arlette Farge en a écrit plusieurs) n'aurait eu ni les moyens ni même le projet d'exprimer. Ce n'est pas un des moindres richesses de ce livre.

 

(1) Devant le temps. Histoire de l'art et anachronisme des images, Paris, Les Editions de Minuit, 2000, 288 pages. 

(2) Les fatigues de la guerre, XVIIIe siècle, Watteau, Paris, Gallimard, « Le Promeneur », 1996, 140 pages.

(3) « Des historiens Bouvard et Pécuchet », Des lieux pour l'histoire, Paris, Editions du Seuil, « La librairie du XXe siècle », 1997, 160 pages, p. 134-149.

Christian Jouhaud