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Stephen
Greenblatt, Ces merveilleuses possessions. Découverte et appropriation du Nouveau
Monde au XVIe siècle, traduit de l'américain par Franz Regnot, Paris, Les
Belles Lettres, 1996, 299 pages [Marvelous
Possessions. The Wonder of the New World, Oxford University Press, 1991].
Le
titre est beau ; le sous-titre est trompeur dans la version française par
ailleurs très réussie. Il s'agit bien, en effet, d'une tentative de penser
historiquement le Nouveau Monde comme « wonder » et nullement d'une
histoire de la découverte et de l'appropriation du Nouveau Monde au long du
XVIe siècle. Mais, si les éditeurs ont souvent du mal à se passer du sous-titre
de trop, il arrive aussi que les auteurs ne puissent retenir la phrase ou le
paragraphe final qui vient casser le lien fragile entre le passé et le présent
patiemment filé au long du livre, tout en croyant en rehausser l'éclat. Il est
vrai qu'un lien qui casse, c'est peut-être l'issue inévitable d'une lecture qui
n'a pas été déçue. Greenblatt termine
l'avant dernier paragraphe du livre en invoquant pour la seconde fois une
phrase tirée du Voyage autour de la terre
du pseudo Mandeville (auquel il consacre un chapitre entier). C'était d'abord
une citation qui servait à nous faire comprendre comment l'émerveillement
pouvait conduire, vers le milieu du XIVe siècle, à l'expression et donc à
l'expérience d'une dépossession (p. 82) : « On ne doit mépriser aucun
des peuples de la terre pour leurs diverses religions ni juger personne, car
nous ne savons pas lesquels Dieu aime et lesquels il hait ». Presque deux
siècles et demi plus tard et 150 pages plus bas, quand, au contraire, la plus
grande aventure émerveillée de la Renaissance a conduit à la plus féroce des
prises de possession, la rencontre de la figure de Montaigne « qui a
renoncé au désir de posséder les âmes des autres et, d'ailleurs, de se posséder
lui-même » permettait une conclusion dramatiquement optimiste :
« Par ce renoncement, Montaigne parvient à exprimer et à réaliser ce que
le texte des voyages de Mandeville pouvait seulement exprimer sous le couvert
d'une imposture. Nous sommes incomplets et instables, nous sommes des
intermédiaires, nous ne savons pas qui Dieu aime et qui Il hait ».
L'histoire poussait donc, pour finir, ses limites incertaines vers le présent
d'un « nous » qui englobait l'auteur des Essais, celui des Merveilleuses
possessions et leurs lecteurs communs.
Peut-être
la convocation finale de l'amour et de la haine de Dieu (avec une majuscule)
faisait-elle une fin équivoque pour un lecteur pressé qui n'aurait pas pris
garde à la mise à distance de tout ethnocentrisme, affirmée dès l'introduction,
par exemple dans un résumé très ethnographique des dogmes du
christianisme (p. 27) : « Leur culture se caractérisait par (...) une
idéologie religieuse centrée sur la représentation diffusée à l'infini d'un
dieu d'amour torturé et assassiné. Le culte de ce dieu - une divinité dont
l'enveloppe terrestre était issue de la matrice d'une vierge et que son père
céleste sacrifia en expiation de la désobéissance des hommes - s'articulait
autour d'un rituel (fort contesté, bien entendu, dès la seconde décennie du
XVIe siècle et diversement interprété) où l'on absorbait symboliquement la
chair et le sang du dieu » ? En tout cas, Greenblatt termine par un
dernier paragraphe où il met en scène sa propre position d'intermédiaire
assumée au long du livre (entre autres par les marques souvent discrètes mais
récurrentes d'une énonciation à la première personne, - soudain rayonnante d'un
léger et attendrissant pathos page 184 : « moi, Stephen Greenblatt,
j'ai vu de mes propres yeux » - qui rejoint fraternellement
l'émerveillement des voyageurs anciens dans un partage rhétorique de leur
« naïveté »). On l'aura compris, il s'agit aussi d'une position
méthodologique qu'on pourrait qualifier d'herméneutique de l'anecdote.
L'ultime
anecdote, à la première personne, évoque une découverte dans l'église de
Tlacochahuaya. Comment d'ailleurs ne pas s'arrêter sur ce nom d'un village
de la vallée d'Oaxata ? Le prononcer à haute voix, c'est déjà éprouver
phonétiquement l'expérience de l'altérité, comme le faisait Jean de Léry
analysé par Michel de Certeau quand il prenait soin de transcrire les paroles
d'un refrain tupi : « heu, heuaüre, heüra, heüraüra, heüra,
heüra,
oueh », « moment d'un ravissement, un instant volé, un souvenir hors
texte », « trou dans le temps » apte à traverser le temps dans
l'intégrité de son non-sens (1). Donc, dans l'église de
Tlacochahuaya, Stephen Greenblatt, « un jour, par
curiosité », regardait la figure de Jésus mort placée dans une niche. Mais
« là, fixée dans le plâtre du plafond, invisible depuis la nef, il y avait
une pierre sculptée représentant le dieu mixtèque de la mort ». Et il
conclut, abandonnant le lecteur sur ce constat solennel : « Cela fait
plus de quatre cents ans que les divinités échangent ce regard aveugle, cette
circulation perpétuelle ». L'image du regard aveugle ne parle guère de
l'émerveillement, que celui-ci conduise à l'école de la dépossession ou qu'il
prélude à la rage de posséder et l'accompagne. La présence dans la même niche
d'une église mexicaine de Jésus et de l'idole renvoie à la fois à l'histoire
d'une hybridation culturelle et d'une résistance à cette hybridation, à
l'histoire d'une évangélisation qui a échoué et qui a réussi. Serge Gruzinski
nous a déjà initiés à cette histoire (2). Le regard croisé bien qu'aveugle des deux représentations objective, grâce à la
longue vie apparemment immuable de la matière, le rêve ou le fantasme d'une
permanence dans laquelle l'observateur d'aujourd'hui serait pris. Cette
illusion de toucher le passé ne fonde-t-elle pas la poétique et la politique de
l'intermédiaire qui réunit, dans le dernier chapitre, les témoins oculaires du
passé et l'historien témoin de la force de leur témoignage ? Dans une fin
étrangement proche de celle de Greenblatt dans Ces merveilleuses possessions, Jacques Proust, dans son livre
magnifique L'Europe au prisme du Japon
XVIe-XVIIIe siècle (3)
insistait davantage sur la fragilité de la rencontre des objets. Et aussi sur
le silence que cette fragilité inspirerait, car peut-être les meilleures causes
de méditation ne sont-elles pas les plus propices aux effractions
« scientifiques » ? Proust a assisté à Tokyo, dans une salle de
musée, à la rencontre fortuite d'une ancienne figure de proue de navire
représentant Erasme et de statues « des sages et des saints du
pays » : « On dirait que l'auteur des Colloques a toujours été
là, parmi les siens. Le passant européen qui surprend leur dialogue muet
s'arrête, et garde lui aussi le silence ».
Echange
de regards aveugles, dialogue muet : ces intermédiaires là, qui ont pour
eux l'évidence pesante de leur matérialité, ne prennent donc pas précisément en
charge la communication à travers les siècles. Ils se contentent peut-être de
se poser comme lieu d'où affirmer a
posteriori la double certitude d'une réalité du passé (au-delà des traces,
au-delà du récit) et de son irrémédiable absence. Il s'agirait donc de fétiches
facilitant le va et vient des signes entre le présent et le passé, entre les
traces de vie du passé et le récit de cette vie dans une écriture au présent,
et évitant que se pose constamment la question de la légitimité des choix
d'écriture retenus pour évoquer le passé. Chez Greenblatt, c'est le choix d'une
écriture par anecdotes qui est revendiqué. Les anecdotes sont à la fois les
objets du passé travaillés par une analyse, des témoignages « bons à
penser » les rencontres anciennes du Nouveau Monde, et une manière
actuelle d'approcher la réalité ancienne. Il y a donc pour lui superposition
d'une herméneutique et d'une poétique de l'anecdote : « Il
n'échappera à aucun de mes lecteurs que les chapitres de ce livre s'articulent
en grande partie autour d'anecdotes, d'historiettes, par opposition au grand
récit de l'histoire progressive, intégrée, totalisante, une histoire qui sait
où elle va » (p. 17). Or les découvreurs, précisément, ne savaient pas où
ils allaient, tout au plus croyaient-ils le savoir : c'est le point de
départ et la ligne de force du livre. Car tout change, bien sûr, dans la
circulation des signes et dans le rapport de l'émerveillement à la possession,
à partir du moment où l'on sait où l'on va. « En effet, l'anecdote, qui
est liée à l'inédit, étymologiquement du moins, est le registre principal de
l'inattendu et donc de la rencontre avec la différence qui est amorcée et
résumée par le débarquement merveilleux de Christophe Colomb dans un hémisphère
inimaginable qui lui barrait l'accès à l'extrémité orientale du monde
connu ». Et à la page suivante :
Les
anecdotes figurent donc parmi les principaux produits des techniques de
représentation d'une culture, elles se situent à mi-chemin entre la succession
indifférenciée des événements isolés et une stratégie générale qu'elles ne
peuvent que signaler. On les saisit au vol dans le tourbillon des expériences
et elles reçoivent une forme dont le caractère provisoire continue d'en marquer
la contingence (...) mais cette forme permet aussi de les raconter et de les
répéter. Mes propres anecdotes de voyageur sont étroitement liées à celles que
j'étudie, façonnées par un désir similaire de la réalité ponctuelle et, sur un
plan plus général, par une intention historicisante qui est à la fois provoquée
et repoussée.
L'anecdote
passée peut avoir été écrite comme récit d'une expérience ou collectée à partir
d'un récit oral. Elle était destinée à circuler pour faire comprendre, ou
saisir, quelque chose de difficilement compréhensible ou saisissable. Et,
circulant, elle se transformait, s'adaptait. En ce sens, toute anecdote fixée
par l'écrit offre au lecteur la force potentielle d'un récit suspendu, apte à
l'appropriation, serait-ce même dans le rejet. Elle permet donc un passage, une
communication, entre les représentations qu'elle mobilise dans son récit - et
qu'elle déplace par son récit - et des schèmes représentationnels spontanément
mobilisés par les lecteurs d'une époque et d'un lieu donné. C'est pour cela
(ouverture, mobilité, plasticité) qu'elle capture si bien et redistribue les
énergies représentationnelles (évoquées surtout dans ce livre comme
« reproduction et circulation du capital mimétique »). Elle s'offre
au déchiffrement comme l'un « des principaux produits des techniques de
représentation d'une culture », et cela même à distance, des siècles plus tard,
à condition que le déchiffrement soit habité par une « intention
historicisante » qui pourra elle-même se mettre à l'épreuve dans la
production d'anecdotes à finalité heuristique. Il me semble qu'on aborde ainsi,
par ce chemin de l'anecdote, le coeur
du projet « néo-historiciste »
Le
new historicism a paru se constituer
comme mouvement, ou, s'est, en tout cas, affirmé comme posture de travail en
face des textes littéraires du passé autour de la revue Representations publiée à Berkeley. Stephen Greenblatt a été l'une
des chevilles ouvrières de cette histoire. C'est même à son nom qu'a d'abord
été associé le « néo-historicisme », même s'il a manifesté qu'il
n'entendait pas être considéré comme un chef d'école et a même nié qu'il puisse
y avoir école. On ne tranchera pas ici la question de savoir jusqu'à quel point
le néo-historicisme existe vraiment, on remarquera simplement que l'usage du
nom a eu des effets dans le champ presque clos de la critique littéraire
américaine, a créé des clivages, manifesté des sympathies et des antipathies
intellectuelles. Dans le travail de Greenblatt
il y a une volonté constamment affirmée de découvrir dans les textes
(généralement littéraires) les modalités complexes de l'inscription des
"discours sociaux". Le texte devient ainsi le lieu où repérer les
"négociations" (et donc les compromis) entre un auteur, ou un groupe
d'auteurs, et le monde social (4). Roger Chartier rendant compte de Ces
merveilleuses possessions cite cette phrase de Greenblatt :
« l'œuvre d'art est le produit de la négociation d'un créateur, ou d'une
classe de créateurs, qui partagent un répertoire de conventions complexe et
commun, avec les institutions et les pratiques de leur société » (5).
Une des difficultés de cette entreprise de contextualisation des oeuvres par et
dans le social tient, d'un point de vue historien, à l'absence de clarification
de l'échelle à laquelle s'analysent ces rapports entre le travail d'écriture et
le monde social. Quels segments de réalité faut-il prendre en compte, selon
quels découpages et quelle cohérence? Comment les médiations s'organisent-elles
entre un individu et « la culture de son temps » ? Les notions
d'"énergie sociale", et donc de circulation de cette énergie dans le
texte, ne permettent pas de toujours résoudre ce problème.
Avec
Ces merveilleuses possessions,
Greenblatt déplace fortement la démarche adoptée dans ses Shakespearean Negotiations. Il ne cherche pas à mettre au jour
l' « énergie sociale » (c'est à dire au fond les discours non
littéraires), mobilisée et recomposée par un ou des textes littéraires. Il
analyse au contraire un ensemble de discours de la découverte aux statuts
textuels divers (on se rappelle la force spécifique de l'anecdote de ce point
de vue), par l'intermédiaire de représentations de l'altérité qu'on peut dire
littéraires (fortement élaborées donc), de Mandeville à Montaigne (... et
Greenblatt). Ce faisant il soulève la question de la « force
d'attraction » propre à la littérature (pour reprendre le titre d'un beau
livre de J.B. Pontalis (6)) et de sa puissance herméneutique dans la culture occidentale (7).
Il croise ainsi une question fortement posée par Claude Reichler :
« On sait aujourd'hui mieux que naguère, que les sociétés se légitiment et
se refondent continûment au moyen de certaines pratiques symboliques, dont
beaucoup impliquent la violence. L'observateur qui veut pénétrer dans une
culture doit prêter la plus grande attention à ce discours métasocial
accessible à travers les représentations collectives, reconstruire les
compréhensions de soi que les sociétés mettent en scène figurativement. Pour
saisir adéquatement cette figuration, il doit d'une certaine manière être
absorbé par elle, fût-ce fugitivement et momentanément. Mais que se passe-t-il
si je m'intéresse à la sorcellerie au Moyen Âge, ou aux phénomènes de
possession sous l'Ancien Régime? J'ai à ma portée des études historiques, des
statistiques, des descriptions, des compte rendus de procès... Mais je ne
dispose d'aucun processus actif auquel m'intégrer, et c'est une trivialité de
dire que jamais je ne connaîtrai de l'intérieur la possession et les sorts, que
jamais je ne "vivrai" la sorcellerie d'autrefois. Pourtant, si je lis
La sorcière de Michelet, ou La
religieuse de Diderot, j'ai le sentiment de m'approcher mieux d'une
connaissance personnelle, intime, d'une connaissance par le sujet, de la possession et de l'exclusion. Je suis entré en
littérature (plus exactement dans un mode littéraire de lecture) (...) : le
temps suspendu, les différences mises entre parenthèses, je suis pris , amené à m'identifier non à ce que
l'autre a connu, mais à la manière dont son expérience est représentée
(...) » (8). Le propos
de Reichler pourrait rejoindre plus directement encore celui de Greenblatt par
l'intermédiaire d'une phrase de Pontalis qui, parlant de tout autre chose,
évoque le « transfert en nous de l'étranger » (p. 91).
On
peut discuter la manière dont Greenblatt sépare les textes littéraires des
textes non-littéraires par la seule référence à la fiction et au rapport à
l'imagination, quand il parle « d'opérations de l'imagination qui sont
d'habitude profondément enfouies (contrairement aux oeuvres littéraires où ces
opérations sont déployées ouvertement) ». Elle lui permet cependant, non
seulement de faire appel aux « préoccupations de la critique
littéraire », mais d'investir une forme particulière de symbolisation dans
la culture occidentale (l'écriture à ambition esthétique, consciente ou
inconsciente) de potentialités morales et politiques dont l'évocation trace une
véritable hypothèse historique. Il y aurait diverses manières de mobiliser et
de faire servir les schèmes représentatifs (savoirs accumulés, modèles de
pensée, images, idéologies religieuses etc.), les unes porteraient à la
négation radicale de l'altérité, les autres à sa reconnaissance par la
représentation de l'étonnement qu'elle a suscité. Certaines stratégies
rhétoriques inventeraient une « expression des liens cachés qui relient
des manières d'être antagonistes », mais d'autres permettraient aux
découvreurs de devenir des conquérants, rendrait le rêve de possession pensable
par la formulation « de différences radicales qui autorisent la
renomination, la transformation, l'appropriation ». La route qui permet de
sortir du temps suspendu de l'émerveillement se divise ainsi « pour aller
dans deux directions très opposées ».
Il
me semble que Jean-Pierre Faye dans sa Théorie
du récit. Introduction au langages totalitaires travaillait déjà la même question (9). Mais, avec l'émerveillement Greenblatt
soulève le problème historiographique spécifique du « temps
suspendu » et des écritures qui tentent de lui faire une place, de le
décrire. Comment faire l'histoire, ou plutôt faire une place dans l'histoire à
ce qui, par définition, n'a laissé aucune trace : un état (d'âme ?) qui
suspend l'action (et le temps) et dont il faut sortir pour faire place à
l'action qui produit des effets et des archives ? Ainsi le moment à la
durée très incertaine du débarquement de Colomb, du premier face à face avec un
« indien », et de quelques autres occasions comme la première vision
de la capitale aztèque « à ce moment où le temps est suspendu, juste avant
que les Espagnols ne s'embarquent sur le chemin de la
pénétration » (p. 206). Tout se joue peut-être là, dans la
désorganisation soudaine, fugitive, des représentations qui permettaient de
penser l'autre et de le nier. Parfait moment d'entre-deux, dont il n'est certes
pas illégitime de vouloir faire l'histoire. Mais c'est une histoire dont les
sources ne sont que littéraires ou ne prennent en compte que ce qu'il y a de littéraire
dans des textes non littéraires,une histoire dont les sources sont à distance,
produites dans la remémoration, le récit rapporté, éventuellement la nostalgie.
Dans cette fragilité même, ces sources indirectes ont une force : elles
prennent, comme récit de l'inutile, du périmé, du radicalement fugitif,
dimension et fonction de « petites résistances textuelles » à la
brutalité du rêve de possession. Ce dernier trouve, lui, son premier soutien
dans le formalisme de la langue de l'Etat, dans la décision du recours à ce
formalisme « force qui informe » le discours de Colomb, qui lui
permet « de mettre en scène un rituel légal, qui prend en compte la
possibilité formelle de la contradiction sans la permettre pour autant ;
c'est-à-dire qu'elle permet à Colomb d'évacuer l'existence des indigènes, tout
en reconnaissant officiellement qu'ils existent » (p. 110).
Mais
que changent les « petites résistances textuelles » ? Et pour
qui changent-elles quelque chose ? Greenblatt ne fait pas partie de ceux
qui pensent que le monde et l'histoire ne sont que langage, textes,
représentations. Si son « intention historicisante » a un sens, c'est
bien, au contraire, qu'il croit nécessaire de ne pas abolir la distinction
entre représentations et réalité des actions et des effets (ce qui ne signifie
évidemment pas que les représentatrions ne sont pas à leur manière des actions
et des réalités : elles ne sont pas le tout de la réalité passée). Ceci
est rappelé avec vigueur : « « Cette triste histoire, l'histoire
d'un déni absolu du consentement, n'est-elle pas déjà écrite dans le premier
éternuement espagnol, avec ses millions de projectiles invisibles ? »
(p. 107). Les microbes, la violence, le sang, l'or. « Ne faut-il pas dire
alors que les mots n'ont pas d'importance, que les tactiques linguistiques sont
interchangeables, que le langage n'est qu'un paravent pour la réalité brutale
du pouvoir ? »
Dans le Nouveau Monde, dans
la permanente institution de l'exceptionnel qu'il provoque, les mots semblent
décidément venir toujours à la traîne des actions, après, pour donner à
comprendre a posteriori, justifier,
expliquer, autoriser la prise de possession ou la condamner. Cette réalité
observable doit protéger contre l'illusion que « comprendre le discours
c'est comprendre l'événement ». Cependant « posséder des armes et
être prêt à les utiliser contre des peuples sans défense sont des
caractéristiques culturelles intimement liées au discours : les histoires
qu'une culture se raconte, sa conception de la responsabilité individuelle, son
système de règles. Et si l'or est un phénomène naturel, la soif inextinguible
de l'or n'en est certainement pas un » (p. 108).
L'or
est, si l'on ose dire, la pierre d'achoppement de cette histoire.,
manifestation concrète et palpable de la valeur abstraite des choses dans une
économie monétaire (qui monétarise ses signes et ses images). L'or est un signe
plein, rempli de discours dans la culture chrétienne et juridique
traditionnelle, qui est le signe d'une possession élargie : le posséder
permet de continuer à élargir ses possessions jusque dans les merveilles de
l'immatérialité. Comment ce signe monétaire va-t-il devenir la valeur sur
laquelle s'indexe les surprises merveilleuses d'un monde à peine
découvert ? L'or chez les «indiens » est un signe presque vide :
il peut s'échanger contre de la verroterie, des babioles. L'émerveillement
tient en partie à l'incertitude sur ce qui est vide et ce qui est plein dans
les signes et les représentations de l'autre. L'entre deux existe tant que dure
cette incertitude. Puis l'or comme signe pénètre de sa plénitude l'ensemble des
signes de l'autre culture. L'imaginaire de l'or dit évidemment beaucoup sur le
fonctionnement réel des sociétés occidentales à la Renaissance. C'est l'or qui
permet l'engloutissement de l'autre et qui sert aussi, plus tard, de révélateur
à partir duquel se conçoit et se dit un discours de dénonciation, une
résistance à cet engloutissement, à la mauvaise foi (qui explique par exemple
l'engloutissement des richesses de l'autre par la peur de l'engloutissement
cannibale par l'autre sanguinaire) : il trahit ce qui l'entoure et devient
alors, véritablement, une pierre d'achoppement du discours missionnaire. Il est
évidemment la rançon du langage de l'autre kidnappé (le langage kidnappé c'est le titre du chapitre IV du livre), une
rançon qui n'a jamais été finie de payer.
On
comprend à lire Greenblatt que la mise à distance du désir de possession, de la
pulsion d'engloutissement de la richesse de l'autre aurait pu passer, est
passée quand elle à eu lieu, par la substitution d'un échange de signes
équivoques à l'échange inégal des signes vides contre les signes pleins. L‘un
des plus beaux passages du livre raconte les rencontre de l'Anglais Martin
Frobisher avec des esquimaux, dans les années 1570. Dans la toundra de l'Ile
Baffin il y a certes des richesses, mais pas d'or. Des échanges inégaux sont
pratiqués : « babioles » contre manteaux en peau de phoque, mais
le rapport de force reste incertain. Les Esquimaux capturent cinq Anglais, les
Anglais un Esquimau. A partir de là se met en place un « engrenage
représentationnel ». Au retour de l'expédition, l'Esquimau est exhibé
comme une merveille, puis il meurt. On le dessine dessiné, et le dessin est
gravé et reproduit. Lors du voyage suivant, Frobisher cherche à récupérer ses
hommes faits prisonniers. Il capture à nouveau un indigène qui pourrait servir
d'intermédiaire. Un jour celui-ci dressa sur le rivage « cinq petits
bâtons en cercle, l'un après l'autre, avec un petit bâton juste au
milieu ». Les Anglais tentent d'interpréter et de qualifier cette action
et en arrivent, après avoir pensé qu'il pouvait s'agir d'un sortilège, à la
conclusion qu'il s'agit d'une représentation symbolique à destination des
Esquimaux. De leur côté, ils montrent à leur prisonnier le
« portrait » du captif de l'année précédente ramené en Angleterre.
L'Esquimau commence par prendre cette représentation pour la réalité puis
comprend après un moment d'émerveillement qu'il ne s'agit que d'une
représentation. Cette découverte provoque d'abord une désillusion violente à
l'égard d'un objet aussi trompeur, puis, dans un second temps, à la
reconnaissance émerveillée de la puissance magique qui permet aux Européens de
faire vivre ou mourir un homme par la représentation. Greenblatt conclut :
« les Anglais sont passés de la peur de la sorcellerie indigène à une
compréhension conjecturale de la représentation indigène ; l'indigène est
passé de la représentation anglaise à une crainte conjecturale de la
sorcellerie anglaise ». L'analyse ne s'arrête pas là, car cette
conclusion, ce sont les Anglais à travers leur récit qui l'ont fournie.
Apparaît donc finalement, au miroir de l'autre, l'expression d'une certaine
conception des pouvoirs de la représentation et « surtout de la représentation
esthétique » ajoute Greenblatt : « dans cette conception,
l'artiste est à la fois le donneur de vie et le maître de la tromperie, l'art
est ce qui ressuscite les morts et l'art est une tromperie habile, le signe est
plein et le signe est vide » (p. 179). Ce rapport du vide au plein
fonctionne non seulement pour l'Esquimau, mais aussi pour les Anglais : le
plein conforte leur confiance dans le système de représentation symbolique
qu'ils transportent mais les renvoie aussi au vide de la fiction qui échoue à
saisir le réel et ne représente que l'autre détruit, et continue à le détruire
par la représentation à travers des images soigneusement fictives qui n‘ouvrent
que sur un vide. Il ne reste qu'à lire,
à interpréter les représentations comme représentations, comme le souligne une
belle coquille typographique page 154, à propos de Las Casas : « Et
l'absurdité dangereuse de ce principe apparaissait clairement à un observateur
sérieux et informé comme La Casas, qui dit ne pas savoir ‘ s'il faut lire
(sic) ou pleurer ‘ ».
Il
convient de ne pas oublier que le jeu des représentations malheureuses est pris
lui aussi dans un rapport de forces. Jacques Proust dans son Europe au prisme du Japon en offre une
frappante illustration (10). Il évoque un paravent peint, destiné à montrer aux Japonais la puissance de
l'Europe chrétienne par une représentation de la bataille de Lépante contre les
Turcs (1571). Mais cette vision de Lépante est, en fait, largement inspirée
d'une gravure qui représentait la bataille de Zama où les Romains, dix-huit
siècles plus tôt, avaient battu l'armée d'Hannibal. C'est ainsi une
"république chrétienne" unie, puissante, groupée autour du pape, son
chef, héritière sans transition de la puissance romaine, qui était dessinée.
Cette image de puissance exportée réussit si bien à impressionner ses
destinataires japonais qu'elle contribua à la décision de persécuter les
chrétiens et de se débarrasser des missionnaires.
(1) Michel de Certeau, L'écriture de l'histoire, Paris,
Gallimard, 1975, Chapitre V : Ethno-graphie, l'oralité ou l'espace de
l'autre : Léry, p. 221.
(2)
Entre autres, La Colonisation de l'imaginaire : sociétés indigènes et
occidentalisation dans le Mexique espagnol, XVIe-XVIIIe siècles,
Paris, gallimard, 1988.
(3)
Paris, Albin Michel, 1997.
(4)
Stephen Greenblatt, Shakesperean Negotiations. The Circulation of Social
Energy in Renaissance England, Berkeley, University of California Press,
1988. Aussi Aram VEESER (éd.) The New Historicism, New-York et Londres,
Routledge, 1989.
(5) « Greenblatt entre
l'autre et le même », Le Monde des
livres, 29 novembre 1996.
(6)
La force d'attraction, Paris, Le Seuil, 1990.
(7) Par exemple, page 47 :
« .. la rencontre européenne avec le Nouveau Monde, avec la mutation
radicale des procédures habituelles qu'il suppose, a fait remonter à la surface
des textes non littéraires des opérations de l'imagination qui sont d'habitude
profondément enfouies (contrairement aux oeuvres littéraires où ces opérations
sont déployées ouvertement). Par conséquent, on pourrait tirer parti de
certaines préoccupations de la critique littéraire pour éclairer des textes
sans ambition littéraire et des gestes accomplis sans intentions théâtrales -
des textes et des gestes qui marquent non pas les plaisirs de la fiction mais
les pouvoirs irrésistibles du réel. »
(8) « La
littérature : pour une anthropologie historique interprétative », Lettres Actuelles, N°3, octobre-novembre
1993, pp. 61-65.
(9)
Paris, Hermann, 1972
(surtout 1ère partie , II Critique de la raison narrative et 3ème
partie, I Poétique et narratique).
(10) Op. cit. note 3, pp. 150-152.
Christian
Jouhaud
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