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Peter N.
MILLER, Peiresc's Europe. Learning and Vertue in the Seventeenth Century. New Haven and London, Yale University Press, 2000,
234 pages. Le titre
de ce livre peut susciter le malentendu. Le célèbre érudit provençal
Nicolas-Claude Fabri de Peiresc (1580-1637) n'y sert que de porte d'entrée pour
approcher de larges questions - spontanément posées à l'échelle de l'Europe
savante - comme la philosophie politique de l'érudition ou l'histoire longue
des rapports entre études antiquaires, théologie et archéologie de la pensée
démocratique. En cinq chapitres l'auteur s'efforce d'embrasser cette ample
matière. Après avoir d'abord évoqué « l'esprit libre » et la
conception de l'amitié non pas tant de Peiresc lui-même que de son milieu
intellectuel, tel que conduisent à l'envisager les plus célèbres de ses
correspondants, il s'attache à repérer, principalement dans la
« biographie » donnée par Gassendi, les influences subies par Peiresc
et les pensées avec lesquelles sa vie ainsi racontée permet d'établir un lien. De
là semble surgir la silhouette d'un antiquaire (ce terme pour traduire
antiquarian) exemplaire et se dessiner une introduction à l'histoire d'un éthos
savant en Europe au XVIIe siècle, et même plus tard. Dans les
chapitres suivants, P. Miller explore les contrées - réduites à un paysage
intellectuel - de cet éthos savant, déroulant les thèmes principaux mis en
débat et les valeurs que partageaient ces complices dans la science antiquaire.
Après un arrêt sur la constance, la conversation et l'amitié,
vient une étude sur les antiquaires et « l'ancienne constitution »
qui tente d'esquisser les contours d'une philosophie politique de l'érudition,
suivie d'un chapitre ambitieux sur « la théologie d'un chercheur »
(scholar), centré sur l'opposition entre néo-stoïcisme (optimiste et savant) et
augustinisme (pessimiste). D'un côté Guillaume Du Vair, Sarpi, le jésuite Ricci, La Mothe le Vayer,
de l'autre Antoine Arnauld bien sûr, mais, plus surprenant , Jean-Louis
Guez de Balzac ou Jean-François Senault. Un dernier chapitre enfin, intitulé
« l'histoire comme philosophie » mobilise un grand nombre d'auteurs
(d'Erasme à Hegel, d'Edmund Spenser à Keats, en passant par Grotius, Martin
Opitz et beaucoup d'autres) pour cerner l'idéal antiquaire comme philosophie de
vie, interprétation du monde, vision progressiste du temps historique, ces
idéaux (mis en pratique dans et par les échanges savants) sombrant - assez
brutalement - quand s'imposent de nouvelles figures, celles du scientifique et
du philosophe dont le succès renvoie l'antiquaire à des études érudites
déclassées et marginalisées. Peter
Miller a réussi un bel essai sur « l'histoire intellectuelle des premières
décennies du XVIIe siècle », comme il le précise dans sa conclusion (et
pas du tout sur « Peiresc et son cercle » comme annoncé dans
l'introduction). Mais l'histoire intellectuelle de qui ? de quoi ?
où ? L'étendue de sa culture, son aisance à se déplacer dans les textes
éventuellement ardus, l'élégance parfois de son écriture construisent un
édifice séduisant. On admire donc la virtuosité de l'architecte. Mais on
s'inquiète aussi de la solidité du bâtiment et de son utilité. Peiresc
est connu comme auteur d'une plantureuse correspondance. Qui sont ses
destinataires ? La question n'est pas posée. Un certain nombre de noms
sortent de cet ensemble complexe et sont vite qualifiés d'amis (c'est
d'ailleurs l'occasion d'une longue digression sur les représentations de
l'amitié). L'échange de lettres vaut comme témoignage de la complicité
intellectuelle : il est donc possible de passer d'une œuvre à l'autre, et
des amis aux amis des amis et à ceux qui les ont influencés. Dans cette
opération ce n'est pas Peiresc qui se trouve au centre d'un réseau de
correspondants (qu'il aurait fallu d'abord repérer dans sa globalité et
cartographier), mais le critique actuel qui retrouve et recrée une complicité
qu'il invente et place pourtant dans la position de présupposé de toutes ses
analyses. On reconnaît ici l'idéologie de la république des lettres conçue
comme un univers pacifié d'échanges désintéressés : démocratie
transhistorique des bons esprits. La vie de Peiresc n'est pourtant pas absente
du livre de Peter Miller puisqu'il utilise beaucoup le récit qu'en a donné
Gassendi. Mais il n'est nulle part question d'analyser ce qu'était vraiment ce
texte de Gassendi en son temps, comment il marchait, ce qu'il voulait faire.
Gassendi n'est, dans cette vision, qu'un passeur d'informations (dans sa
conclusion, l'auteur identifie d'ailleurs sa propre démarche à celle de Gassendi).
A partir de là, la question de l'histoire de la réputation de Peiresc - dont
l'ampleur est décrite - ne pouvait pas être posée comme problème historique. Du
coup les liens avec un Jean-Jacques Bouchard, par exemple, qui organisa
pourtant la célébration de la mémoire de Peiresc à Rome n'apparaissent pas.
Mais il est vrai que Bouchard n'était pas un érudit convenable, ancêtre
présentable des idéaux démocratiques. Le saut
constant de la « vie » écrite par Gassendi aux pensées européennes de
l'érudition entre XVIe et fin du XVIIe siècle rend la présence de Peiresc peu
claire : entrée rhétorique pour traiter des philosophies implicites de
l'érudition ? emblème ? figure exemplaire ? La contextualisation
de la pensée ne va jamais très loin. Le peu de goût que manifeste Peter Miller
pour cette démarche le conduit d'ailleurs à d'assez désinvoltes approximations
(les « élus », envoyés pour « gouverner » la Provence,
Antoine Arnauld « abbé de Port-Royal », le salon de la marquise de Rambouillet
comme première « scène » d'une « vernacular ‘pop
culture' » ! ), à des rapprochements dangereux (par exemple entre le
parlement anglais et les parlements français) à des oppositions factices :
Guez de Balzac parangon de l'auteur mondain ne saurait apparaître comme le
poète latin et l'érudit féru d'antiquité qu'il était pourtant aussi, ou durcies
(entre néo-stoïciens et augustiniens qui apparaissent comme des sortes de clubs
ou de partis politiques avant la lettre). Bref, le point de débat est en fait
de savoir si l'on peut prétendre traiter de « l'Europe de Peiresc »
en ne consacrant pas un minimum d'attention aux pratiques savantes des érudits
comme pratiques sociales. Et d'abord à leurs pratiques d'écriture : par
exemple s'il est beaucoup parlé de la philosophie de l'histoire dont seraient
porteurs les idéaux antiquaires, l'écriture historique - les différentes et
contradictoires formes d'écritures historiques - de ces érudits n'est pas
étudiée. En ne s'intéressant nullement à la manière dont ces hommes organisaient leur temps de travail et de loisir, à ce qu'ils faisaient quand ils ne se consacraient pas à l'érudition, on prouve facilement que l'érudition désintéressée et les échanges lettrés étaient au centre de leur vie. De quoi vivait Peiresc ? Comment finançait-il ses nombreux achats d'œuvres d'art et de manuscrits ? Question triviale, incongrue sans doute. Peiresc était conseiller au parlement de Provence : Peter Miller reprend les informations que donne Gassendi à ce propos et étudie quelques interférences possibles entre cette fonction et la pratique de l'érudition. Mais que faisait vraiment Peiresc avec Guillaume Du Vair, son patron, à part subir son influence intellectuelle ? Qu'était-ce donc au fond qu'un magistrat érudit aux yeux de ses contemporains ? Si Peiresc disposait dans ses papiers de mille pages sur les affaires de Valteline était-ce seulement comme savant soucieux de sources historiques ? Et quand il recevait le cardinal Francesco Barberini neveu du pape à dîner en 1626 était ce vraiment en comparse érudit pour un « tour d'horizon of learning ». Il faudrait nous le prouver avant de l'affirmer comme évidence. Et si par hasard, dans ce dîner, il avait été aussi question - précisément - des affaires de Valteline, et dans une toute autre perspective que celle de l'éthique du désintéressement érudit, la belle « Europe de Peiresc » n'en apparaîtrait-elle pas alors sous un jour un peu différent ? Christian Jouhaud
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