Jean-Claude WAQUET, La conjuration des dictionnaires. Vérité des mots et vérités de la politique dans la France moderne, Presses universitaires de Strasbourg, 2000, 268 pages.

 

 

Michel de Certeau aimait à dire que les dictionnaires insinuent des pratiques langagières, jouant sur le double sens du terme insinuation qui désigne aussi bien une pénétration subreptice que l'enregistrement d'un acte. Cette équivocité du terme permettait de souligner la complexité et presque la contradiction des opérations réalisées en même temps par un dictionnaire. Cette remarque de M. de Certeau aurait pu figurer en épigraphe du livre de Jean-Claude Waquet.

 

La conjuration des dictionnaires s'attache à observer ce qu'il advient, entre XVIe et XVIIIe siècle des termes conjuration, complot, cabale, conspiration, « quatre mots à problèmes ». Définitions, gloses, exemples d'usage, entourage lexical de ces mots y sont suivis dans les grands dictionnaires français-latin du XVIe siècle (1539, Robert Estienne), dans les lexiques bilingues du XVIIe, mais surtout dans les trois « grands » de la fin de ce siècle : Richelet, Furetière, Académie, et, pour le XVIIIe dans le moins célèbre Grand vocabulaire français, ou le Dictionnaire critique de la langue françoise de Féraud. Autour de cet échantillon de dictionnaires ont été également mobilisés la base de données frantext (composée de phrases découpées par le critère de la présence d'un terme donné) mais aussi des ouvrages de théoriciens politiques de l'époque ou des mémoires. Dans ces deux derniers cas, bien qu'il s'agisse d'une autre sorte de textes, l'échelle des séquences utilisées reste la même que celle des définitions et des exemples d'usages des dictionnaires ou de la base de données : il s'agit de citations, c'est-à-dire de phrases « dépaysées ». Ce que vise J.-Cl. Waquet derrière cette collection de phrases, c'est évidemment un témoignage à la fois sur une pensée politique banale et une réflexion sur le type d'ordre, voire de contrainte idéologique, que produisent les dictionnaires dans leur travail d'explicitation, de construction de simulacres d'usages, de production de normes.

 

Le livre apporte des réponses mesurées et ne gomme nullement les incertitudes, insistant surtout sur les hésitations et sur ce qu'on pourrait nommer le « tremblé » de la langue qui ressort avec éclat de cette entreprise de juxtaposition d'intentions normatives divergentes et étalées sur une longue durée. De cela témoignent, par exemple, les titres retenus pour chacune des trois parties de l'ouvrage : « l'universelle confusion des mots », « l'illusoire clarté des dictionnaires », « la discrètes officine des vérités précaires ».  Bien sûr la langue et ses ambiguités - voire son désordre - investit la politique qui croit l'investir de son ordre (et, à un certain moment la contrôler). L'universelle réprobation des dictionnaires pour tout ce qui ressemble à de la sédition ou même à un simple désordre menaçant le pouvoir monarchique, indique, autant qu'une adhésion, le vide d'une vision conventionnelle (et comment un dictionnaire de langue ne pourrait-il ne pas être conventionnel ?) qui échoue à effacer la trace de ce qui n'est pas là : c'est ainsi que la mise en place d'une norme linguistique qui construit des inventaires d'usages capturés produit la figure désincarnée d'une doxa politique (d'autant que le découpage en citations, pratiqué par les dictionnaire comme par l'étude qui complète leur collection, gomme la dimension éventuellement équivoque du flux discursif). Pourtant, comme le souligne Jean-Claude Waquet : « Il ne suffit pas… d'observer que les auteurs des trois dictionnaires [de la fin du XVIIe siècle] sont favorables à la monarchie. Il faut encore préciser la forme de monarchie à laquelle va leur préférence, détailler les arguments dont ils se servent pour la recommander, relever les variations que cette argumentation subit d'un dictionnaire à un autre, identifier enfin la position tenue par chacun d'eux à l'intérieur d'une culture multiforme qui charrie avec elle quantité de façons différentes de penser la royauté et, au-delà, la politique ».

 

Etait-il vraiment possible de tenir ce programme à l'échelle de trois siècles et de huit cent cinquante citations construites finalement comme un corpus clos ? Ou bien n'aurait-il pas été préférable de mettre en rapport à plus petite échelle tel dictionnaire avec les textes dont il porte, recompose, mutile la présence ? Car les dictionnaires procèdent bien, en effet, à « une réduction raisonnée » de la langue (par tri et par condensation), comme l'écrit J.-Cl. Waquet. Mais pour mesurer la violence de cette opération politique il fallait sans doute pouvoir confronter ses résultats à ce qui lui a d'abord servi de matière première et comme de pré-texte. Cette inflexion de l'étude n'aurait très probablement pas remis en cause la force d'une conclusion comme celle-ci : ce que les dictionnaires rendent manifeste « c'est la permanence et la concurrence en plein règne de Louis XIV, d'une pluralité de vocabulaires dont la réunion ne forme en aucune façon un ensemble consistant. Ainsi éclate la difficulté dans laquelle se trouve le prince de faire prévaloir même sur le plan de la politique, et même parmi ses partisans, une orthodoxie langagière : les lexicographes, quelque amis du roi qu'ils soient, contrarient le projet de faire triompher dans l'Etat une seule et unique langue royale ».

 

La juxtaposition fonctionnelle des paroles normatives sur laquelle repose pour partie l'autorité des dictionnaires - et cela jusqu'à nos jours dans l'usage que nous faisons, par exemple, du splendide Furetière - révèle ainsi une faiblesse qu'elle paraissait avoir au contraire vocation à conjurer ou plutôt à colmater. C'est sans doute le plus net enseignement qu'on peut tirer du livre de Jean-Claude Waquet. On se prend parfois à rêver que cette stimulante étude sur le pouvoir dans et sur la langue pourrait être complétée un jour par une autre, peut-être infaisable faute de sources, qui retracerait l'histoire de la fabrication intellectuelle d'un des grands dictionnaires de la fin du XVIIe siècle et aborderait celle des usages faits par des lecteurs confiants ou défiants, car c'est bien ces usages qui en ont finalement construit l'autorité. Un plus modeste souhait serait qu'on puisse trouver dans une édition ultérieure les principaux articles de dictionnaire travaillés dans le livre, qui seraient donnés à lire dans leur mise en page ancienne, leur typographie, leurs système de rubrication, de renvois, de hiérarchisation des définitions et des exemples d'usages.

 

Christian Jouhaud