Katia Béguin, Les Princes de Condé. Rebelles, courtisans et mécènes dans la France du Grand siècle, Champ Vallon, 1999, 464 pages, Avant-propos de Daniel Roche.

 

Le livre de Katia Béguin commence par une phrase qu'on relit avec surprise quand on a suivi analyses, réflexions, démonstrations, récits avec l'intérêt qu'ils méritent, au long des quatre cents pages de l'ouvrage. « Le destin des princes de Condé ouvre une page de l'histoire des vaincus. Rebelles, puis courtisans : leur conversion résume la mutation politique accomplie au détriment de la haute noblesses, entre la régence de Marie de Médicis et le règne de Louis XIV ». Mais où est donc cette défaite ? Le livre raconte au contraire l'histoire d'une puissance conquise, menacée, sauvée, consolidée. Assez souvent, Katia Béguin utilise ainsi un vocabulaire, et des notions, que sa recherche rend par ailleurs caducs, ou dont elle démontre tout simplement la fausseté. En effet, il devient vite évident au lecteur de cette thèse que le premier mérite du travail est, précisément, d'ôter l'histoire de la puissance socio-politique des Condé au dilemme si convenu du succès ou de l'échec, mesurés à l'aune de quelques vieilles lunes historiographiques, comme les présupposés éculés sur la « domestication de la noblesse » à l'époque de Louis XIV, dont la version la plus moderne repose sur une lecture erronée ou simplette de La société de cour de Norbert Elias. Katia Béguin, au-delà des Condé, propose en fait une fondamentale mise au point sur la question du patronage et du clientélisme au temps de l‘absolutisme. En ce sens, son livre a l'importance de l'ouvrage désormais classique de William Beik Absolutism and Society in Seventeenth Century France qui, centré sur le Languedoc, renouvelait profondément l'histoire socio-politique du lien centre-périphérie dans la France de Louis XIV.

 

Cette comparaison prend d'ailleurs tout son sens sur un point précis (et fondamental) : comme Beik, K. Béguin démontre, avec d'autres sources et dans une autre perspective, l'importance des prélèvements locaux sur le flux fiscal qui va des régions vers les caisses de l'Etat, et, parallèlement, l'importance des redistributions locales de mannes fiscales diverses qui contribuent sûrement à souder le monde des dominants. Les Condé dans leurs gouvernements (et surtout en Bourgogne) ne sont pas les derniers à en profiter et à en faire profiter (« Leur dispositif clientélaire apparaît là dans sa double finalité, protectrice et prédatrice, puisqu'il organise le détournement effectif d'une partie du produit des impositions au profit des princes, de leurs agents et des représentants influents de l'Etat », p. 391). En faire profiter : c'est le ciment efficace du réseau clientélaire qui prend aussi bien au temps des triomphes louis-quatorziens (et de « l'abaissement » supposé des grands) que de celui de l'alliance profitable avec le cardinal de Richelieu. Avec cette question de la circulation de l'argent, et des effets de toutes sortes de cette circulation, on est au cœur du livre, dans sa deuxième partie (« Les clientèles, un mode presque clos ») et les deux premiers chapitres de la troisième (« Les fondements du crédit princier » et « Puissance princière et pouvoir royal »), grosso modo une moitié de l'ouvrage, à mon avis de loin la plus importante. C'est là que sont traités des points fondamentaux comme l'organisation de la clientèle en réseau (construit jusque dans son extension maximum par « dilatation » d'un groupe originel stable), le fonctionnement de la maison (pages magnifiques sur l'hôtel parisien), l'ascension sociale dans et par la clientèle. Autant d'analyses neuves et absolument convaincantes.

 

La question du crédit croise constamment celle de la cohérence du groupe clientélaire. Les princes de Condé empruntent continûment à leurs clients. Ils leur constitue ainsi des rentes dont la valeur peut évidemment fluctuer (la dépréciation de la livre tournois compte) mais qui manifestent la pérennité d'un lien (dans un tout autre contexte social, Laurence Fontaine avait montré l'importance de la créance comme lien symbolique entretenu et transmis de génération en génération). K. Béguin étudie la circulation des créances qui, de transaction en transaction, semblent sortir du réseau clientélaire (la recherche aurait pu s'arrêter là) mais qui, au tour suivant (la recherche a été poursuivie), finissent par y revenir.

 

             Des pages tout aussi convaincantes sont consacrées à deux moments fondamentaux dans l'histoire de la puissance des Condé. Du second, K. Béguin écrit pour la première fois l'histoire : c'est celle du rétablissement de la fortune (et donc de la puissance) après le retour du Grand Condé dans la royaume au lendemain de la paix des Pyrénées. Les fidèles de Louis II de Bourbon avaient sauvé pendant son exil tout ce qui pouvait l'être (l'efficacité du lien, de ce point de vue là, saute aux yeux). Mais le crédit du prince s'affaissait sous le poids de la dette et l'incertitude du retour de la faveur royal. Certes, l'essentiel demeurait : une fortune foncière colossale, la charge de grand maître, et bientôt le retour des commandements militaires qui, au prestige (immense) du général  vainqueur de tant de batailles, ajoutaient le contrôle d'un grand nombre de charges militaires. Mais l'action d'un homme - Jean Hérauld  de Gourville, un quasi ministre des finances du prince - ancien « partisan » qui avait naguère servi Foucquet fut déterminante. Le Grand Condé appuyé sur Gourville fit preuve d'autant d'intelligence gestionnaire et de rapacité qu'en avait eu son père Henri II de Bourbon.

 

L'établissement de la fortune et la conquête de la puissance furent l'œuvre de ce dernier. L'ascension qui, certes, ne partait pas de rien puisque être prince du sang assure une place solide dans l'Etat monarchique, constitue le premier des deux moments déterminants étudiés par K. Béguin, celui-ci mieux connu depuis un article important de Daniel Roche (Revue d'Histoire moderne et contemporaine, 1967). Les chiffres évitent en la matière de longs discours : au moment de son entrée dans l'âge adulte, Henri II de Bourbon disposait de 10 à 12000 livres de revenus, à sa mort, il en avait au moins cent fois plus. Il laissait une fortune énorme à son successeur. Cette richesse avait été construite en une vingtaine d'années avec une efficacité, une méthode, une habileté, une rapacité qui ne trouvent d'égales que dans celles des deux cardinaux-ministres.

 

            En outre trois facteurs ont été déterminants : l'héritage des Montmorency (fortunes, réseaux, charges), l'acceptation du pouvoir de Richelieu puis l'entrée dans son alliance, le « bonheur » à la guerre du duc d'Enghien futur Grand Condé (Rocroy, 1643). La chance a favorisé les Condé mais les choix politiques judicieux et déterminés d'Henri II l'ont grandement aidée. La formation, la construction du rayonnement, la célébration des premiers succès du duc d'Enghien doivent peu au hasard : c'est un projet concerté entre le prince et Richelieu. Probablement Katia Béguin aurait-elle pu aller plus loin dans l'analyse de cette face de la puissance. De même, si le phénomène d'extraordinaire gonflement, mais aussi d'instabilité de la clientèle pendant la Fronde est mis au jour, l'action quotidienne du prince, ses choix, ses prises de décision ne sont abordées qu'à très grand trait, à partir d'une chronologie, comme s'il était impossible de réussir l'articulation de l'étude des réseaux et de celle de l'action politique. On peut regretter, sur ce plan, que K. Béguin n'est pas utilisé une source aussi riche que le procès criminel intenté au prince au lendemain des troubles.

 

Les mêmes regrets valent pour la fin du livre où le « mécénat » de Condé est abordé trop rapidement.. Le terme lui-même pose d'ailleurs problème surtout quand il est accompagné de l'adjectif « privé ». On comprend, bien sûr, qu'il s'agit de distinguer la protection accordée par le prince à des hommes de lettres, des artistes, voire son médecin Bourdelot qui tient académie, de la politique royale en la matière. Mais le prince du sang Louis de Bourbon, même politiquement affaibli, n'a rien d'un particulier qui se livrerait aux plaisirs de la retraite et de l'otium privé dans son château de Chantilly. Et bien des phénomènes sont confondus qui mériteraient d'être distingués. C'est, en fait, la dimension politique - une politique du livre d'abord, des premières aux dernières dédicaces, en passant par la « propagande » du temps de la Fronde - qui, à mon sens, se trouve ainsi largement sous-estimée. Là encore, K. Béguin apparaît parfois piégée par une historiographie qu'elle contribue pourtant grandement à remettre en cause. En revanche, la comparaison des dépenses du grand Condé et de celles de son fils Henri-Jules en matière « culturelle » est pleine d'intérêt. 

 

On aura compris que ces critiques portant sur l'aspect le plus directement politique de l'histoire de la puissance des princes de Condé s'adressent à un travail de grande valeur. Elles ne doivent évidemment pas dissimuler l'importance du livre de Katia Béguin qui appartient au petit groupe des meilleures et plus stimulantes études concernant l'histoire sociale de l'absolutisme disponibles aujourd'hui.

 

Christian Jouhaud