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Myriam MAITRE, Les précieuses. Naissance des femmes de lettres en France au XVIIe
siècle, Paris, Champion, « Lumière classique », 25,1999,
800 pages. La thèse
de ce gros livre - qui fut une thèse de lettres (mais il ne sera pas envisagé
en tant que tel dans ce compte rendu) - est dans le sous-titre : naissance
des femmes de lettres en France au XVIIe siècle. L'épisode « précieux » représenterait un moment où, par
la langue, la civilité, la littérature, des femmes, nobles et surtout
parisiennes, ont participé à la naissance et à l'installation d'un espace
public construit autour d'une certaine conception et de certaines pratiques des
belles lettres, avant d'en être chassées, pour ne plus rester dans la vision
des critiques du XIXe siècle (Sainte-Beuve ou Victor Cousin) que comme le
souvenir suranné et pittoresque d'un anodin scandale « grand
siècle ». Comme ses
prédécesseurs, Myriam Maître a d'abord dû faire face à l'absence de sources
positives : les précieuses apparaissent avant tout dans la satire et la critique.
Il fallait donc inévitablement revenir à la question de savoir si elles avaient
bien existé ailleurs que dans ces simulacres. Et ensuite chercher en creux dans
les traits satiriques des éléments qu'il serait possible d'associer avec des
noms de « précieuses », des pratiques et des prises de position. Des
écrits aussi. La recherche a donc été installée dans cette tension :
recréer un groupe qui, à l'époque, refusait d'être considéré comme tel,
c'est-à-dire refusait de se reconnaître dans la malveillance satirique,
jusqu'au point d'ailleurs d'y adhérer comme si cela ne le concernait pas, et de
la diffuser (dénonciation des « fausses précieuses »).
Significativement, le défi n'était pas au fond très différent pour
l'historienne des précieuses de celui que rencontrent les historiens des
« libertins ». Fort
logiquement donc, Myriam Maître a consacré une première partie de son livre à
la mise en place de son objet, en un parcours qui n'est pas introductif mais
indique le cheminement de la recherche, de la question des termes :
« précieux », « précieuse », « préciosité », à
celle des repérages du groupe comme une réalité sociale (on trouve à la fin du
volume un répertoire bio-bibliographique qui dessine « la nébuleuse
précieuse », sans offrir une prosopographie mais en inventoriant les
apparitions des précieuses dans l'ensemble des sources bibliographiques
utilisées). Sur ce parcours, la satire offre une étape fondamentale. On
découvre que la figure de la précieuse est, en réalité, un lieu (commun) où une
société pose à un certain moment de son histoire la question de l'obscénité. La
dénonciation des pudibonderies précieuses (soit bêtise, soit frustration, soit
hypocrisie) par des énoncés qui jouent sur l'équivoque, ou par la moquerie
directe, propose un discours direct ou indirect sur la norme sexuelle et ses
transgressions : les précieuses font parler de ce qu'on leur reproche de
nier (soit parce qu'elles en seraient ignorantes, soit parce qu'elles en
seraient obsédées). Dans une
seconde partie, M. Maître affronte directement la question des rapports entre
« précieuses » et littérature. Quels sont les effets du nom de
précieuse sur le « champ littéraire » et sur le destin des
femmes-auteurs que l'on peut identifier à ce nom de précieuses ? Un long
chapitre est consacré aux stratégies, non pas de carrière (ou très
marginalement) mais d'affirmation de soi. La question des espaces réels,
imaginaires ou fantasmatiques se retrouve au cœur de la problématique. Espace
privé de la « ruelle » où se joue la possibilité, l'autorisation, de
tenir un rôle dans les espaces plus publics, et alors extraordinairement
mouvants, de l'auctorialité. De là, les célébrations ou les dénonciations d'un
« empire » que se seraient taillé les femmes de lettres. Cet empire
exprimerait sa légitimité ou trahirait son essence tyrannique par un imaginaire
et une poétique de la territorialité : campagnes enchantées (dans la veine
pastorale), villes imaginaires, architectures rêvées, cartographies de
territoires galants, dont la plus célèbre est la « carte du tendre ».
C'est ainsi que s'invente un jeu de positions qui puise son sens dans une
spatialisation (et donc une géographie) des comportements sociaux et éthiques
(voire politiques), susceptible de faire une place à la nouveauté, mais aussi de
marquer la présence de bastions, protégés et exposés à la fois, dans le monde
des lettres. Dans cet imaginaire, « le nom de précieuse fonctionne comme
le signal d'une condition de possibilité nouvelle : être une
« femme-auteur », au moment même où la définition de l'auteur est en
vif débat » (p. 241). La
dernière étape du parcours conduit des « précieuses » à la
« préciosité », en trois
chapitres (Le sens des formes : éthos mondain et loisir lettré, Une
éthique de l'esthétique, L'amour geste langagier) qui continuent de
partir des pratiques (de sociabilité et d'écriture) pour aborder la question
des valeurs, de leurs effets de sens, de leurs formes d'inscriptions dans des
œuvres littéraires et dans les objets manuscrits ou imprimés qui les portent. L'attention
est alors centrée sur « l'interaction des formes et des valeurs », où
la recherche peut de manière convaincante « esquisser une spécificité
féminine » qui donne un sens à l'usage historien du terme
« préciosité ». Le lien de pratiques de civilité au centre desquelles
se trouve la conversation et « d'une conception féminine de
l'amour », qui s'investit dans une écriture, trouve sa dimension
pleinement historique dans le contexte spécifique de l'essor de la littérature
(dans la pluralité de ses aspects sociaux et esthétiques) comme lieu privilégié
de symbolisation pour une société donnée : « ultime formulation, sur
la scène de l'Ancien Régime, d'un idéal durable de civilisation des mœurs dans
lequel l'élan amoureux façonné par la parole choisie jouait un rôle central,
sous l'égide des femmes et des jeunes filles » (p. 644). Sans doute
pourrait-on discuter certaines des contextualisations politiques que propose
Myriam Maître, dans le court terme de la remise en ordre post-frondeuse, mais
le prix de ce livre important, fruit d'une longue et minutieuse recherche,
tient d'abord à sa visée anthropologique et à l'usage constamment stimulant des
textes littéraires dans cette perspective. Il y a donc, d'un bout à l'autre de
ce travail, une discrète mais efficace leçon de méthode qui culmine dans les
passages remarquables consacrés à Madeleine de Scudéry. Christian Jouhaud
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