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Daniel FABRE (éd.), Ecritures ordinaires , Paris, Centre
Georges Pompidou-P.O.L., 1993, 378 pages. Armando PETRUCCI, Jeux de Lettres. Formes et usages de
l'inscription en Italie, 11°- 20° siècles , traduit de l'italien par
Monique AYMARD, Paris, Editions de l'Ecole des Hautes Etudes en Sciences
Sociales, 1993, 272 pages. Ce qui rend l'ouvrage collectif dirigé par Daniel Fabre si séduisant -outre la qualité des différentes contributions, à commencer par celle du maître d'oeuvre- c'est qu'il évoque un grand nombre de pratiques d'écritures ordinaires et les décrit volontiers, usant modestement de la théorie, de l'analyse et du commentaire. Espaces domestiques et espaces professionnels, lieux de cultes et divan du psychanalyste, ordinateurs et salons villageois: tous ces lieux sociaux si contrastés sont scrutés du point de vue des pratiques d'écriture qu'ils autorisent, qu'ils encadrent ou qu'ils engendrent. Evidemment on peut aussi se demander si le concept d'"écriture ordinaire" n'est pas, en l'occurrence, taillé un peu large, incluant aussi bien les paperolles sur lesquelles s'inscrivent les courses du ménage, que les correspondances ou la mise au point d'un scénario pour une "passion" représentée en public. En fait, le livre apporte lui-même des réponses à cette objection. Comment séparer, discriminer des pratiques d'écriture éminemment poreuses, qui s'interpénètrent constamment, se copient ou se repoussent? Il est
clair que ce livre fera date dans le domaine qu'il initie, même si la menace du
disparate est la contrepartie du grand nombre de pistes de recherches
proposées. La menace est tenue à distance
par la cohérence et la proximité frappante des différentes contributions
malgré la très grande diversité des objets étudiés. Le souci de
la description juste peut évidemment tenir à la posture ethnographique des
auteurs. Deux dimensions viennent en nuancer l'"innocence". C'est
aussi une écriture qui donne à voir ces pratiques d'écriture, une écriture
certes professionnelle mais qui, visiblement, d'un bout à l'autre du livre, a
voulu estomper l'aspect académique de la démarche. Le plaisir du lecteur n'en
est que plus grand. On n'arrive cependant pas toujours à distinguer ce qui
relève du nécessaire effacement de l'observateur en face d'un objet en lui-même
éloquent et ce qui tient à une conception non dite de l'écriture des sciences
sociales. Et grâce, ou à cause, de la séduction au fond littéraire (il faudrait
s'en expliquer...) de cette éciture-là, on a du mal parfois à faire la part de
l'analyse des pratiques elles-mêmes -comme faits sociaux et
"culturels"-, de celle des discours sur les pratiques, et de celle
aussi des objets écrits eux-mêmes, porteurs certes de ces pratiques mais qui
mériteraient peut-être une approche spécifique (comme objets et comme textes).
S'agissait-il seulement d'éviter la fastidueuse présentation systématique des
corpus? Peut-on situer sur le même plan l'évocation des témoignages oraux sur
les pratiques et l'analyse des
résultats matériels de ces pratiques (les supports écrits)? Ces
questions peut-être futiles pour des analyses délibérément situées dans le
présent, où se synchronisent les pratiques étudiées et celles de l'enquête,
deviennent plus embarrassantes dans une perspective historienne. Regardées sous
cet angle, les différents chapitres de ce livre laissent voir des différences
d'abord inaperçues: le temps, la durée, les filiations, les ruptures, n'y
tiennent pas la même place. Si les signes des bergers (D. Fabre) ne prennent de
sens que saisis dans leur épaisseur temporelle, les correspondances des
lycéennes (D. Blanc) n'auraient apparemment guère de rapport à l'histoire, et,
par là, leur inscription dans le temps guère de pertinence. Il n'est pas sûr
que cette présence ou cette absence de l'histoire n'interfère pas avec la manière
dont est construite, ou n'est pas construite, d'un texte à l'autre, la question
du ra--6rt scripteur à une collectivité (la famille, la classe de lycée, la
profession, les pélerins d'un sanctuaire donné etc.), et aussi la question de
l'identification de ce groupe comme lieu dans lequel l'écriture prend sens aux
yeux même de celui ou de celle qui la produit.. Comment
toutes ces écritures ordinaires, même les plus éphémères, les plus subjectives,
entrent-elles dans une histoire de la "raison graphique" et
prennent-elles sens par rapport à elle? Les historiens des pratiques d'écriture
auront évidemment le plus grand intérêt à confronter leurs analyses à celles de
ce beau recueil. Le livre
d'Armando Petrucci paraît à première vue aux antipodes de celui qu'a dirigé
Daniel Fabre. Ses "jeux de lettres" sont ceux des écritures exposées
dans des espaces publics: inscriptions monumentales dans la pierre, le bois ou
le métal, affiches, "toutes les manifestations graphiques, en somme, dans
lesquelles l'écriture assume une fonction consciente d'extériorisation et de
solennité". Des pratiques d'écriture, donc, qui seraient du côté d'une
extrême et immédiate socialisation, produites de surcroît par des
professionnels et surveillées par de puissants commanditaires. D'autre
part, Petrucci s'attache, lui, aux seuls objets, survivants d'un passé parfois
lointain puisque son enquête commence au haut moyen-âge. Il s'agit donc, au
fond, du parcours inverse de celui des ethnologues des écritures ordinaires. Au
lieu d'être conduit à des objets par l'étude des pratiques, il est parti de son
expérience de paléographe et d'une étude formelle des écritures exposées pour
apercevoir finalement des usages. Travaillant dans la longue durée, il a, en
outre, été particulièrement attentif aux évolutions et aux ruptures. Et d'abord
aux ruptures formelles: forme et dessin des lettres, rapports complexe au cadre
et à l'environnement monumental, esthétique classique, renaissante, baroque,
néo-classique etc. Ce parcours mène le lecteur des modèles antiques aux
réalisations du fascisme et aux détournements des écritures monumentales par la
contestation étudiante des années 1960 et 1970. Chemin faisant, à travers
l'histoire des formes graphiques, on découvre l'histoire complexe des statuts
symboliques des écritures exposées, point indépendants des encadrements sociaux
et des luttes politiques. Et, de ce point de vue, le moment baroque (surtout
romain et vénitien) tient une place tout à fait particulière, tranchant sur les
continuités saisissantes d'une histoire longue. Mais il
n'est pas aisé de définir où s'arrêtent les écritures monumentales, à moins de
limiter l'enquête à un support particulier (le marbre par exemple), ce que ne
fait pas A. Petrucci. Dès lors, apparaissent toute une série d'hybrides, allant
des monuments éphémères des fêtes baroques aux placards clandestins affichés la
nuit sur les portes, en passant par "les pierres d'interdiction" du
prélat de la curie responsable à Rome de la voirie ("épigraphie sui generis "), en passant aussi
par "l'usage d'apposer sur les portes ou sur les fenêtres des maisons plus
ou moins pauvres de petits villages de montagne des inscriptions votives et des
devises en latin et en langue vulgaire" (p.174). Et il y a aussi, après
l'apparition de l'imprimerie, le va-et-vient constant avec le livre, ses mises
en pages, ses frontispices, ses recherches typographiques: une contaminaiton
réciproque et permanente des modèles. Les imprimeurs imitent les inscriptions
monumentales qui imitent à leur tour les typographies d'apparat. A. Petrucci
parle ainsi volontiers de "mise en page" des inscriptions publiques. A partir de
l'histoire formelle et matérielle des écritures exposées, on arrive finalement
à la question des usages de la "monumentalité" et de l'histoire de ces
usages dans une société donnée. En ce domaine, la rencontre des pratiques
d'écriture ordinaires est inévitable. On pourrait inventorier une multitude de
relais entre écritures exposées et pratiques singulières de l'écrit: pensons
aux ex-voto des églises, aux cartes postales, aux affiches publicitaires, aux
faire-part, aux menus des repas de noces, ou, pour une période plus ancienne,
aux chartes de mariage lyonnaises étudiées par Roger Chartier, tous supports se
prêtant à des appropriations privées, des détournements, des réemplois et
servant de modèles à tant d'autres écrits. Petrucci
consacre un chapitre aux phénomènes déviants, proposant en préalable un
classement de ces pratiques, de la déviance par inaptitude à la déviance par
"recherche consciente de formes graphiques d'apparat nouvelles et
différentes des formes habituelles et dominantes". Quant au détournements,
"les signes du non", ils oscillent entre la volonté de destruction
-voire de profanation- et la récupération de formes expressives ainsi appropriées
par une intention presque toujours contraire à celle des premiers et légitimes
producteurs. Les questions posées par ces deux livres ne sont donc pas sans rapports. Tous deux stimulants et convaincants, ils témoignent que l'étude des pratiques d'écriture, qu'il s'agisse d'histoire, de sociologie ou d'anthropologie est un domaine prometteur. On pourra de moins en moins se passer de cette dimension dès lors qu'on traitera de l'écrit, fût-ce du point de vue d'une histoire de la lecture, voire d'une histoire de la littérature. Christian Jouhaud
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