Sylvie ROBIC-de BAECQUE, Le salut par l'excès. Jean-Pierre Camus (1584-1652), la poétique d'un évêque romancier, Paris, Champion, « Lumière classique », 23,1999, 456 pages.

 

« Evêque romancier », Jean-Pierre Camus publie entre 1620 et 1632 quatre ou cinq récits par an, « variant entre trois cents et plus de neuf cents pages chacun ». C'est cette production plus qu'abondante qu'a étudiée Sylvie Robic-de Baecque dans un livre magistral, dont l'écriture dense, élégante et précise sert heureusement un projet de critique littéraire qui conduit à quelques questionnements historiens de première importance (qui seront seuls envisagés ici). Ce travail conçu dans la proximité intellectuelle de Louis Marin s'inscrit aussi dans la continuité des questionnements qui furent ceux d'Henri Bremond dans son Histoire littéraire du sentiment religieux. Mais là où Bremond manifestait surtout par le terme « littéraire » un souci d'ouverture de ses sources, à la recherche d'idées et de postures pour une histoire de la spiritualité (sans accorder d'autre importance à l'écriture même des textes qu'il étudiait), ce livre consacré à Jean-Pierre Camus fait des agencements poétiques et rhétoriques des textes l'objet même de l'analyse historique. Les choix d'écriture de Camus sont considérés comme autant d'actions tournées vers des destinataires. Et cela à partir d'un premier étonnement : comment Camus a-t-il pu emprunter « ses formes les plus manifestes au registre profane des romans » pour produire une œuvre d'édification et de conquête spirituelle ?

 

Cette « apologétique romanesque » transforme la littérature, dont on connaît la montée en puissance dans cette première moitié du XVIIe siècle, en terre et instrument de mission. Le « classicisme » de la génération suivante, avec ses choix théoriques, génériques et « politiques », a repoussé dans l'oubli de telles tentatives qui reposaient sur une conception militante de l'utilité de la littérature. Sylvie Robic-de Baecque va au cœur de ce problème en étudiant « les machineries textuelles » qui devaient permettre l'accomplissement d'un projet si volontariste.

 

Est-il possible de faire son Salut dans le monde, et, si oui, comment ? Cette question repensée par François de Sales fonde le projet d' « apologétique romanesque ». Camus inscrit son apostolat dans la lignée de la « dévotion civile », et dans la conviction qu'il y a place pour une civilité proprement chrétienne. La lecture d'œuvres profanes n'est pas, dans cette perspective, par avance condamnée. Il faut simplement faire servir cette lecture à des fins dévotes, en en faisant un instrument du lien chrétien aux autres et de la connaissance de soi, opposée (déjà par Fr. de Sales) à l'amour propre, cette « philautie » qui trompe, égare, conduit à la perdition. Les procédures romanesques doivent être tournées contre le roman de simple plaisir : l'édification doit faire succomber l'identification (du lecteur au héros, ou à l'héroïne).

 

De là, une théorie et une pratique de la « réformation dévote de la lecture » dont l'opération la plus centrale (à la fois théorique et pratique) consiste à inventer le moyen de « divertir d'elle-même la lecture de divertissement » : « versant le bien dans leurs âmes [des lecteurs] avec les mêmes agencements et les mêmes attraits dont se servent les mauvais livres », écrit Camus. L'histoire dévote telle qu'inventée par Jean-Pierre Camus fut à la fois le laboratoire et l'arme de ce projet. Elle se voulait d'abord une fiction « vraie », non fabuleuse, écho vraisemblable d'une vérité, d'une action réellement advenue (en ce sens « historique ») enrobée d'éléments fictionnels prétendument destinés à dissimuler l'identité des protagonistes (comme dans les « histoires tragiques »), mais aussi à favoriser la lecture dévote de l'histoire, tout en permettant « l'amuissement » de la présence de l'auteur dans son énonciation incessamment et excessivement explicitée (lui-même devait performativement manifester dans et par son écriture, la mise à l'écart de son propre amour propre).

 

Sylvie Robic-de Baecque dresse un inventaire des figures d' « encernement » du lecteur ainsi destinées à conduire la lecture vers le but dévotieux qui lui est assigné, comme (et ce comme est interrogé) en une relation de directeur de conscience à dirigé(e). Déterminants dans cette entreprise paraissent les « dispositifs d'escorte des récits », qui désignent aussi bien les péritextes théoriques, voire méthodologiques, que les fictions des effets virtuels des histoires dévotes elles-mêmes, le tout contribuant à ruiner « les composantes narcissiques d'une reconnaissance du même », c'est-à-dire à détruire par avance les lieux d'éventuelle renaissance de l'amour propre infatigablement à la recherche de son propre reflet.

 

Les histoires dévotes ont été conçues dans bon nombre de cas, au dire même de Camus, comme des « paraboles historiées ». La dimension de paraboles de ces romans conduit Sylvie Robic-de Baecque à une réflexion sur l'allégorie (au cœur du livre un bref et superbe chapitre intitulé « les ressources dévotes de l'allégorie »). L'allégorie apparaît tout à la fois comme le voile qui permet un enseignement moral riche de plusieurs niveaux de sens et comme un objet de délectation, comme un des lieux donc du plaisir du lecteur, un plaisir certes sensuel (la « civilité » y conduit) mais tourné vers le pur amour de Dieu, ou plutôt, comme le suggère l'image du voile, au contact entre ces deux réalités : le plaisir et le pur amour. Cela n'exclut d'ailleurs pas qu'à travers l'allégorie, Camus poursuive quelques objectifs polémiques, mais dans le cadre moral, sinon rhétorique, d'un débat « civilisé », posé, par exemple, comme valeur dans La conférence académique sur le différent des belles lettres de Narcisse et de Phyllarque (1630), à la jonction de l'espace public politique et de l'espace « privé » où des particuliers (qui sont « au repos » mais détiennent des charges publiques) discutent, à propos de belles lettres, de ce que c'est qu'une discussion « civile ».

 

Outre l'allégorie, la machinerie scripturaire de Camus mobilise ensemble deux procédures apparemment contradictoires : l'apparence du témoignage unique sur un événement qui vient d'arriver (« J'étais à Paris lorsque ceci arriva, et j'en sais les circonstances par tant de véritables preuves… ») et le réemploi, selon une technique familière au prédicateur, de textes appartenant à un éventail large de formes d'écriture, de publication et de circulation, attirant ainsi « un très grand nombre de lecteurs par l'illusion - sinon l'assurance - d'une reconnaissance ». D'où le terme « d'alluvions narratives » employé par S. Robic-de Baecque qui, sur le modèle des « allusions vives » ou « allusions mortes », lui permet de proposer un repérage dynamique des pratiques de réécritures de l'évêque-romancier. Mais au bout du chemin, le lecteur (et souvent la lectrice) des histoires dévotes, d'abord rassuré, finit par être déconcerté, voire agressé dans ses habitudes et ses attentes. Il subit de conclusives effractions narratives dans son attente et son plaisir, lesquelles marquent solennellement la fin du parcours, dans un imaginaire de pèlerinage (ce pèlerinage littéraire aurait sûrement intéressé Alphonse Dupront). C'est dans cette ultime étape que la séduction, à laquelle le lecteur s'est supposément, trouvé pris est convertie en « mouvement contrôlé de rédemption » : face à face le tableau édifiant où éclate la rédemption finale du héros de l'histoire et l'accomplissement, dans la contemplation de cette image (rhétorique), du « lire pèlerin » qui ouvre sur l'éclat d'une conversion (toujours recommencée…). L'exposition de corps lacérés, martyrisés, d'où s'écoulent des fleuves de sang, provoque dans un grand nombre de ces dénouements un déplacement final, de l'histoire humaine des victimes à celle de la passion du Christ, seul héros véritable de l'Histoire, dans un retour romancier à la tradition de dévotion « aux cinq plaies ». 

 

La démarche de Sylvie Robic-de Baecque propose une double contextualisation de l'œuvre de Camus : dans une histoire des formes littéraires et dans une histoire des représentations religieuses à visée apologétique. L'historien retiendra la construction des pratiques d'écriture en objet d'histoire. Et en face de la pleine réussite du projet se persuadera, précisément, qu'une poétique (le concept englobe dans cette étude celui de rhétorique, en mettant l'accent sur des gestes d'écriture) est aussi le résultat d'une série de choix tournés vers un but et informés par un ensemble de représentations (et d'abord de ce que c'est qu'écrire) et que les pratiques d'écriture sont aussi des actions. Certes, ce livre n'aborde pas l'histoire des livres de Camus comme objets imprimés, dont la mise en forme et la circulation seraient susceptibles de compléter l'histoire de la réception des textes. La préoccupation de faire une place à la dimension matérielle des publications camusiennes apparaît cependant à plusieurs reprises (en particulier dans l'analyse d'une vignette d'imprimeur en harmonie avec le texte qu'elle accompagne). Mais ce livre restera avant tout comme une brillante étude de rhétorique de la lecture située en un moment précis de l'histoire, dans une configuration donnée. Et même si la narration en sa puissance autonome excède à coup sûr l'intention édifiante chez Camus comme chez tout romancier, le livre de Sylvie Robic-de Baecque redonne vie avec une grande force à un certain usage de la littérature, une certaine vision de l'intérêt d'écrire que l'histoire littéraire et spécialement celle du classicisme avait complètement oubliés, ou peut-être même cru supprimer.

 

Christian Jouhaud