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Jacques JACQUES, Le Faut mourir et
les excuses inutiles qu'on apporte à cette nécessité. Le tout en vers
burlesques. Edité par Claudie Costa,
Paris, Honoré Champion, coll. « Sources classiques », 1998, 406 p. Paru dans xviie siècle, n° 208, 3-2000 ,
546 p. Un article du Dictionnaire
des lettres françaises (xviie),
paru dans la « Pochotèque », dit
encore de Jacques Jacques qu'il fit paraître « un assez grand nombre
d'ouvrages de morale et de piété, bizarrement traités en vers burlesques. »
Morale et piété certes, puisqu'il s'agit ici, dans la tradition de La Grande danse macabre et des arts de
mourir, d'une série de tête-à-tête entre la Mort et un vivant ;
invariablement, la Mort annonce que « Qu'il FAUT MOURIR, MOURIR IL
FAUT » (p. 384) ; le vivant, surpris d'une telle annonce
imprévue, réclame, au nom de la vie qu'il mène et a menée un délai, que refuse
invariablement la Mort inexorable, le tout pour « édifier », pour
persuader tout un chacun que la Mort vient sans prévenir, et qu'il faut savoir
s'y préparer, et s'y préparer vraiment (même la religieuse, qui pourtant en
avait fait son étude, n'est pas prête, le moment venu) pour assurer son salut
en l'au-delà. Mais nulle « bizarrerie » là-dedans, sinon celle
induite par une histoire littéraire curieusement ( ?) aveugle et sourde à
tout ce que la notion de « classicisme » ne pouvait pas assimiler. Il
faut remercier Claudie Costa, qui, avec déjà de nombreux autres, nous donne à
relire des textes qui enrichissent et diversifient notre connaissance du vrai xviie. Car burlesque ici
désigne un choix de mètre (l'octosyllabe), et, comme le dit la préface de
Jacques Jacques, apothicaire devenu chanoine, natif et résident d'Embrun,
« la naïveté telle que demande la façon des vers burlesques » (p.
49), autrement dit le choix d'une écriture en prise directe avec le réel social
non des salons ou de la Cour, mais de la vie quotidienne des classes moyennes,
voire du peuple. Si la peinture des grands (le pape, le roi) confrontés, comme
le commun des mortels, à la nécessité de la mort, paraît assez pâle, les
portraits et les récits de vie du marchand, du médecin, du gueux, offrent en
effet au lecteur une sorte de petite encyclopédie du tiers Etat, des classes
« inférieures », de leur langage, de leur culture, de leurs modes de
vie, des questions qu'elles se posent, de leurs lectures aussi. Car ce tableau
« réaliste » est inextricablement mêlé de toutes sortes de références
lettrées, tant à la Bible, ou aux textes antiques, qu'à la littérature de
fiction italienne, espagnole, française du temps, composant ainsi un texte
« burlesque » en effet, comme le manteau rapiécé, bigarré, de son
mendiant. Ce texte est intéressant aussi en ce que Jacques Jacques s'y
montre attentif, en-dehors de la question de la mort et des conseils religieux
qui y sont liés (au fond très simples et fort peu originaux), à toute une série
de questions tout à fait d'ici et maintenant, qui finissent par constituer les
contours d'une doxa dont l'analyse
permettrait de mieux situer quelques grands auteurs : il s'interroge sur
la médecine, et sur ses controverses, qui sont à l'image des grandes
controverses scientifiques du temps, mais aussi engagent des questions de
préséances sociales ; il représente les difficultés liées à l'institution
du mariage (en particulier la question du veuvage et celle de
l'héritage) ; il témoigne du goût naissant, chez les aristocrates, pour
les jardins animés de jets d'eaux (en 1655, tandis que Fouquet, avant La
Fontaine ; songe à Vaux) ; il rend compte des débats sur l'utilité
morale du genre romanesque ; il met en scène, dans le
« traitement » appliqué aux pauvres (il est souvent question de cet
hôpital où vont mourir les misérables), les contradictions d'un Etat qui se
veut chrétien, mais où l'organisation sociale est de plus en plus une question
« civile », et qui crée la misère par les guerres incessantes … On apprécie d'autant plus cette réédition (suivant une
édition de 1657, l'édition originale de 1655 ayant été retrouvée tardivement)
que la forme éditoriale en est agréable, et que le texte est annoté avec
soin ; elle donne également deux lexiques utiles. Une petite
remarque : il est dommage, étant donné la présence d'un important
personnage de gueux, de ne pas souligner que « souffreteux » et
« malingre » (ou « malingreux ») désignent des catégories
de mendiants dans la littérature de la gueuserie, fort répandue vers 1630 et
ensuite constamment rééditée dans la Bibliothèque bleue. A ce propos, on
souhaiterait des précisions sur le statut éditorial de ce texte, et ses
éventuelles variations : il est dit p. 37 qu'il « entre » dans
la « littérature de colportage » à partir de son édition en 1724 à
Troyes. Or, de nombreux textes circulant ainsi ne sont pas troyens, et des
centres comme Rouen (7 éditions), ou Lyon (12 éditions, dont l'originale), sont
également des centres producteurs de textes de ce statut. D'où la
question : le texte apparaît-il dès son origine voué à ce type de circuit,
ou a-t-on affaire à un texte « rejeté » (les années 1655-1660 sont en
ce domaine cruciales) dans les circuits populaires, par la péremption de son
esthétique ? Cela pourrait être lié à la question que pose l'attribution
(signalée dans la note 11 de la page 11) à Jacques Jacques de La Passion de Notre Seigneur Jésus-Christ,
en vers burlesques (1649), dont parle Pellisson dans son Histoire de l'Académie, et dont il
signale qu'elle fit « justement horreur » bien que la pièce fût
« assez mauvaise, mais sérieuse pourtant ». Il faudrait travailler
cette question, car, même si elle se révèle controuvée, cette attribution met
au jour l'incapacité, ou la mauvaise volonté, à accorder, même en ce temps, une
place légitime à une littérature qui prétend non seulement parler en un vers
réputé « léger » et un style réputé « bas » de sujets
« sérieux », mais en parler avec sérieux, sérieusement et gaiement
tout à la fois (comme le montrent bien la double nature de ses définitions
bibliothécaires signalées p. 9, et l'intention déclarée de l'auteur p.
49) - n'y aurait-il pas quelque rapport (malgré l'apparence burlesque de
cette hypothèse) avec « l'enjouement galant » (ne retrouve-t-on pas
souvent La Fontaine et Molière dans les rapprochements proposés en
note ?): Jacques Jacques partage leur goût d'une langue riche, pittoresque
en ce qu'elle sert à caractériser le paysan comme le bourgeois, l'homme de loi
comme le gueux (qui est aussi le seul amateur de lettres du texte…),
savoureuse, mais sans aucune vulgarité, parce qu'elle est toujours juste, d'une
langue apte à retranscrire tous les tons.. Alors, ne faudrait-il pas lier le
choix d'une écriture « en vers burlesques », c'est-à-dire d'une
esthétique, avec une représentation de la vie (une éthique), comme mélange de
culture et de nature, de beauté et de laideur, de « sublime et de grotesque »,
ce qui ferait du gueux (expliquant ainsi son importance et la complexité de son
personnage) une sorte d'allégorie de tout être humain, puisqu'il défend
successivement l'idée que sa vie est la meilleure des choses possibles - et la
pire, et qu'il faut savoir en sortir « ainsi que d'un
banquet » ? Ne faudrait-il pas souligner et interroger son rapport
avec les romans comiques plutôt qu'avec le burlesque d'un Virgile travesti, et l'insérer dans un courant majeur, celui de la
« peinture des conditions » souhaitée par Diderot, et réalisée chez
Balzac - ce qui ne va pas, comme le dit Claudie Costa, sans « un certain
vent de fronde » (p. 30) : on pourrait alors voir dans ce texte,
où l'on parle tant de modes de vie, alors qu'il faut qu'il faut mourir, un maillon important dans la passage de La Divine comédie à La Comédie humaine. Claudine NEDELEC
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