Compte rendu de Claudine Nédélec

Antoine Furetière, Nouvelle allégorique, ou Histoire des derniers troubles arrivés au Royaume d'Éloquence (1658) , Toulouse, Société de Littératures classiques, 2004, édition établie, présentée et annotée par Mathilde Bombart et Nicolas Schapira.

Poursuivant sa très utile entreprise de « rééditions de textes rares du XVII e siècle », la Société de Littératures classiques nous procure, dans une édition établie, présentée et annotée par M. Bombart et N. Schapira, un texte dont Alain Viala, dans Naissance de l'écrivain (Paris, éd. de Minuit, 1985) avait signalé toute l'importance pour l'histoire de la littérature au XVII e siècle. Une des réussites de cette allégorie plaisante est en effet, comme le disent les auteurs, « d'entrelacer étroitement la représentation de notions intellectuelles ou de données esthétiques avec celle des espaces sociaux où se joue au XVII e siècle la carrière des hommes de lettres. » (p. XV).

La présentation éditoriale, très soignée, apporte tous les renseignements utiles, au moins en une première intention, car il est vrai que ce texte pourrait susciter une débauche d'explicitations, heureusement évitée ici. On apprécie tout particulièrement, dans l'établissement du texte, le choix de « conserver les principales caractéristiques graphiques de l'édition originale du fait de la forte spécificité visuelle » (p. XXXIII) de l'ouvrage ; on pourrait ajouter que cette recherche, voire ce raffinement, typographique est une caractéristique de nombreuses « pièces galantes », ce qui ne fait que confirmer les remarques de l'introduction sur les lecteurs visés, lecteurs mondains « aptes à déchiffrer les présupposés esthétiques et idéologiques [du] récit » (p. XVI). Dans la bibliographie, elle aussi limitée à l'essentiel, on peut regretter seulement la bizarre absence de l'ouvrage de Jean-François Sarasin intitulé Attici secundi G. Orbilius Musca, sive Bellum parasiticum, satira [G. Orbilius Mouche, ou la Guerre parasitique, satire, par Atticus second - surnom de Sarasin], dont la cible est le fameux Montmaur - ou Montmort selon l'orthographe moqueuse de Furetière (cf. p. 30-31), publié en 1644, apprécié de Balzac, et incontestablement un des modèles de Furetière, en tant que récit épique d'une guerre entre les bataillons du Parnasse et ceux du général des troupes parasitiques.

Les enjeux de cette représentation du monde des (belles) lettres comme lieu social traversé de conflits de hiérarchies et de valeurs sont précisément et finement décrits, sans céder à la tentation d'en simplifier les significations complexes, que permettent en particulier le dynamisme narratif de l'allégorie, et la nature de compromis diplomatique, entre puissances à peu près égales, traversées toutes deux de dissensions internes, du traité de paix. Est notamment soulignée la dimension satirique, voire « libertine » (p. XI, p. XXVIII) de ce détournement « ludique » du genre allégorique. Les pages XX-XXII décrivent ainsi l'ambiguïté de la représentation des « usages mondains de la littérature », entre valorisation ( la Pédanterie du Capitaine Galimatias servant de repoussoir) et satire. Celle-ci se conjugue avec une représentation mi-figue mi-raisin des « quarante Barons » de l'Académie (cf. p. 38, sur ses modes de recrutement), et avec une différenciation entre bon et mauvais usage d'un savoir humaniste qui reste partagé par tous (p. XVII). Il est également juste de remarquer que le texte, « tissé de références sociopolitiques à la France du XVII e siècle » (p. XXVI), décrit tout autant ces réalités historiques, notamment celle de la situation complexe des auteurs , entre autonomie et hétéronomie - situation inconfortable que Furetière évoque avec une certaine ironie - que les valeurs esthétiques en débat.

Bien sûr, une introduction ne saurait tout dire ; on a donc malgré tout quelques regrets, à propos de certaines analyses qui auraient pu être approfondies. Celle des questions de langue, entre purisme et encyclopédisme, archaïsme et mode, et des choix esthétiques et stylistiques, notamment à propos du burlesque et de ces figures (équivoques, allusions, pointes…) à la fois décriées et mises en œuvre. Celle du choix d'une forme de récit épique, non antique comme d'habitude en pareil cas, mais « moderne », en un mélange de références médiévales - en relation avec l'intérêt ambigu porté aux « vieux romans » (cf. Chapelain) ? - et contemporaines (description d'une guerre de siège, p. 38 sq.  ; Aristote en chef de guerre rebelle à la Condé ), qui ne sont probablement pas sans rapport (mais lequel ?) avec l'importance du « sème de la noblesse » (p. XVIII). Celle enfin de la figure d'Aristote, constamment présent dès le début (pourquoi la reine du pays d' Éloquence reste-t-elle Rhétorique , alors qu'il semble qu'il s'agisse de fonder, sur Bon sens , une nouvelle éloquence « qui se moque de l'éloquence » ?) et dont la participation au combat (p. 35-36 et p. 43-44) est décisive : Furetière appellerait-il, à la fois contre les anciens et contre les modernes, à une nouvelle lecture d'Aristote, au moins dans le domaine des Lettres ? Au-delà, quelle est la signification de l'absence de toute référence aux débats physiques et philosophiques, qui n'a pas échappé à Sorel, dans sa réponse à Furetière (cf. p. XXIX-XXX) ? Ce qui mériterait que l'on s'interroge sur les frontières, explicites et implicites, de l'espace où se situe cette guerre, qu'on ne saurait sans examen désigner comme celui de la « littérature » dans sa définition moderne.

En tout cas, cette publication, outre qu'elle offre à lire une manière « galante » de faire tout ensemble de la théorie, de l'histoire et de la sociologie littéraires qu'on souhaiterait parfois chez les doctes de ce temps, doit permettre de revenir sur des chantiers à réexplorer, et en tout premier lieu celui (des querelles) de la modernité.

 

Claudine NEDELEC