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Compte rendu de Claudine Nédélec Philibert Joseph Le Roux, Dictionnaire comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial (1718-1786) , présentation et édition critique par Monica Barsi, Paris, Honoré Champion, « Lexica. Mots et Dictionnaires », 2003, clxxxvii - 718 p. Les amateurs du français non conventionnel, de ses idiotismes et de ses « proverbes » (au sens, très large, de l'âge classique : clichés et catachrèses, syntagmes figés, adages et sentences, « façons de parler »…), comme les savants lexicographes qui se penchent sur l'histoire de la langue, à condition qu'ils « entendent raillerie », ne pourront que se réjouir de la réédition du Dictionnaire de Le Roux, qui promet de « faciliter aux étrangers et aux François même l'intelligence de toutes sortes de livres » (p. 3), et, en lui-même, des lectures aussi sérieuses qu'enjouées, voire quelque peu transgressives. Cependant, si l'édition du texte et sa présentation typographique satisferont les attentes des uns et des autres, il faut bien dire que son introduction (notons au passage que sa pagination « romaine » n'est pas des plus pratiques) est plutôt décevante, pour ne pas dire plus, entachée de beaucoup d'imprécisions et d'approximations, voire d'incohérences et d'erreurs. Le choix a été fait d'éditer ce dictionnaire paru pour la première fois en 1718 (Amsterdam, Michel Charles Le Cene) dans sa dernière réédition « revue, corrigée & considérablement augmentée », parue en 1786 (À Pampelune [Paris] - l'éditrice l'attribue à C. Panckoucke, mais la mention d'un « M. Langlois, Lyon », demanderait enquête, p. xliii), tout en prenant en compte l' « Edition revuë, Corrigée & Considerablement augmentée » de 1735 (Lyon, Héritiers de Beringos Fratres) - les autres éditions connues n'étant que des réimpressions, avec quelques variantes, dont tout de même un « Avertissement » et une « Critique du dictionnaire comique », qui apparaissent dans celle de Zacharie Chastelain, Amsterdam, 1750, repris dans l'édition de 1786, qui y ajoute un « Avis sur cette nouvelle édition ». Éditer ensemble ces trois strates permet d'apprécier les variations des conceptions lexicologiques à l'œuvre dans ce « best-seller » un peu sulfureux, car « lu et acheté sous le manteau tout au long du XVIII e siècle » (p. xiii). Les trois éditions sont signalées par des signes diacritiques, les variantes des autres éditions (peu nombreuses) indiquées en note ; la liste des auteurs cités est celle de 1786. Les deux autres (1718, 1735) ne sont pas reprises, mais l'éditrice a constitué un index récapitulatif qui se veut exhaustif (« Appendice II », p. cxli-cli) des noms des auteurs et des titres d'œuvres, avec leur fréquence, cités dans les trois éditions. On peut repérer pourtant un oubli d'importance : sous « pointes burlesques » (p. 558-559), ajout de 1786, figure une réécriture quasi complète des Entretiens pointus de Cyrano de Bergerac (le nom est cité) - référence tout de même assez notable ! Ce choix se défend, puisqu'il prend en compte l'ensemble de la vie éditoriale sous ce titre et ce « nom d'auteur » (ce qui n'exclut pas des réutilisations plus ou moins plagiaires, contemporaines ou postérieures, voir le tableau en « Appendice I », p. xlix). Mais cette « identité » ne saurait masquer l'hétérogénéité intrinsèque de l'ensemble. On ne saurait dire, d'après l'analyse des ajouts (bien supérieurs en nombre aux suppressions) que les responsables des rééditions - peut-être Le Roux lui-même pour celle de 1735, mais sans certitude aucune, et probablement, pour celle de 1786, (mais cela reste une supposition plus ou moins bien étayée) François Lacombe, lexicographe lié à La Curne de Sainte-Palaye et à Barbazan, qui y introduit de nombreuses entrées issues de son Dictionnaire du vieux langage françois (langue et auteurs médiévaux) - cherchent à rester fidèles au projet lexicologique de 1718. Si tant est que l'on puisse vraiment dessiner dès l'origine « un » projet lexicologique à partir de ce qui semble bien relever d'un catalogage aussi hétérogène que son objet même, dans la veine des cabinets de curiosités. Ce sont donc plutôt les variations de ce qui peut être désigné (parfois à la rigueur !), dans la phraséologie, comme « comique, satyrique, critique, burlesque, libre et proverbial » qui sont ici données à étudier. Comment expliquer en effet les reprises sous le même titre, si, au XVIII e , on lit « les auteurs du siècle précédent sans plus cueillir le message subversif dissimulé dans les variétés linguistiques » (p. xcviii) ?
L'introduction se divise en deux parties, historique (« Un livre clandestin ») et lexicologique (« Le matériel lexicologique »), auxquelles s'ajoutent l'indication des critères d'édition, la bibliographie, et les index de cette introduction. La bibliographie est riche et assez bien informée ; trois remarques : Il est dommage de citer Les Observations sur la langue française de Gilles Ménage seulement dans l'édition de 1675 : l'édition originale date de 1650, et elle fut plusieurs fois reprise et enrichie (notamment par A.F. Jault, Paris, Briasson, 1750). L'attribution à Cramail (donnée par la BnF) des Illustres proverbes nouveaux et historiques (cités selon l'édition de 1665 ; mais il en existe une première édition chez P. David, 1655) devrait être soigneusement étudiée ; car, dans une réédition datant de 1656 (première éd. en 1653 selon Brunet) d'un ouvrage de Fleury de Bellingen intitulé L'Etymologie ou explication des proverbes français , qui ressemble fort à celui-ci (serait-ce le même ?), l'avis au lecteur précise qu'il doit beaucoup à la Comédie des Proverbes (Paris, Targa, 1634 ; elle ne figure pas dans l'index) ; mais celle-ci est seulement « attribuée » à Cramail. Il aurait plus généralement été intéressant de mieux dessiner cette « famille de recueils de proverbes et de locutions » (p. xii) auquel Le Roux 1718 est largement redevable. Il faudrait compléter aujourd'hui cette bibliographie par le mention de travaux très récents (sur Sorel, sur le burlesque, sur le Furetière…), qui ont beaucoup renouvelé la perception des représentations linguistiques au XVII e siècle (voir notamment les n° s 41 (Sorel), 47 (Furetière) et 50 (langages) de Littératures classiques ).
Venons-en à la partie « historique ». En ce qui concerne Philibert Joseph Le Roux d'abord, le mystérieux auteur de 1718. Mystérieux, puisque nous ne savons à peu près rien de lui. Pourquoi alors ne pas s'en tenir aux quelques rares faits avérés, et éviter d'aller d'hypothèses en suppositions (« on peut aisément supposer… », p. xii-xiii) bientôt devenues de quasi certitudes, d'autant plus gênantes qu'elles sont parfois incohérentes ? Ainsi, si on admet qu'il soit bien l'auteur de l' Histoire du Père La Chaize (mais Barbier n'est pas une autorité incontestable) qui déclare dans son « Avis au lecteur » : « j'ai pu être fort intrigué avec la Société [les jésuites] pendant plusieurs années », pourquoi le supposer devenu ensuite, par réaction, janséniste (ils ne sont pas les seuls à en vouloir aux jésuites…), ne recueillant les traits anticléricaux et antipapistes que pour cela ? Les ajouts d'auteurs jansénistes datent exclusivement de l'édition de 1735 (il serait utile de préciser pour quels termes), et ils sont empruntés à la réédition du dictionnaire de Richelet de 1728, mais celle-ci ne fait que reproduire celle de 1709 par Jean Claude Fabre : si Le Roux avait eu des sympathies jansénistes, qui l'auraient forcé à l'exil dès 1693 (p. xxiii), s'il avait eu des relations d'amitié (qu'on ne peut que « supposer », p. xxxii) avec le Parisien Fabre, pourquoi n'aurait-il pas fait ces emprunts en 1718 (c'eût été plus facile à publier à Amsterdam qu'à Lyon) ? Or la version de 1718 ne contient aucune mention d'auteur janséniste. D'ailleurs, un janséniste se serait-il donné le projet d'un dictionnaire où mots de gueule et de débauche sont légion, ainsi que certaines références qui sentent le soufre, sans aucune appréciation critique, et parfois même avec une certaine complaisance (je cite 1718, pardon de mon choix : « BRANLER . Mot libre pour avoir un commerce malhonnête avec une femme, la baiser, faire le déduit avec elle, la f… Monsieur branlait la chambriere. ( Cabinet satyrique ) »). Quatre définitions, cela n'en fait pas trois de trop ? Pour le dire clairement, je pense que Le Roux 1718, étant données ses sources (je cite quelques-unes de celles qui sont largement représentées : les Dialogues de Lucien traduits par d'Ablancourt ; Dassouci - qui n'est pas un burlesque « mineur », p. cxiii ; le Cabinet satyrique ; les Contes de La Fontaine ; Rabelais, dont la réputation reste bien mécréante ; le Francion de Sorel ; et surtout le Putanisme de Rome ), avait peut-être quelques sympathies libertines, ce que confirme l'analyse (trop souvent contestable) des références littéraires de 1718 (p. ciii sq. )… Les seuls passages vraiment « critiques » s'en prennent aux « mots à la mode », tandis que nombre d'allusions fort « libres » n'appellent aucun commentaire, voire en rajoutent. De plus, l' Histoire du Père La Chaize est publiée en 1693 à Cologne (fausse adresse ?), en 1695 en France (fausse adresse), et l'Avis de l'éditeur dit avoir reçu le manuscrit en provenance de Paris ; or l'éditrice suppose qu'en 1693 Le Roux se trouvait à Amsterdam puisqu'il y publie son dictionnaire en 1718 (mais entre temps il est dit avoir résidé à Bruxelles, p. xxviii)… Peut-on vraiment se fonder sur des lieux (mal connus, et assez souvent factices, d'où la mention des « Libraires narquois », p. xxxiii) d'édition pour décider de la résidence d'un auteur, et surtout y voir un exil pour jansénisme ? Quant au responsable des ajouts (d'auteurs jansénistes, et de Mme Deshoulières) de 1735, je ne suis pas persuadée qu'il ne s'agisse pas de l'intervention de quelqu'un d'autre (l'éditrice mentionne qu'un ouvrage paru sous la signature de Le Roux en Belgique en 1732-1735 est continué par un autre : serait-ce à cause de son décès ?). Seconde donnée historique : suivant une hypothèse déjà avancée et étayée par Yves Giraud et Laurent Bray (non sans imaginer ce que l'histoire ne dit pas), l'éditrice affirme que Le Roux serait entré en possession du manuscrit d'un Dictionnaire burlesque établi, selon quelques témoignages, par Richelet, et disparu à sa mort (1698). À son travail (dont on imagine ici, parfois bien imprudemment, le contenu, jusqu'à prétendre que Le Roux l'a « recopié sans discernement », p. xvii, ou encore l'a reproduit « avec fidélité », p. ciii ; quant à prétendre constater une « unité indissociable Richelet-Le Roux », et ce de 1718 à 1735, p. ciii, c'est beaucoup s'avancer), s'ajouteraient des notices rédigées par son ami Claude Le Petit (libertin brûlé en 1662), sur la foi du fait qu'il y est fait allusion au projet d'un Paris ridicule ; cette allusion aurait été « machinalement » recopiée par Le Roux, ce qui suppose au préalable que Richelet, qui n'a pas la réputation d'un libertin avéré, l'avait lui aussi recopiée machinalement, après la mort sur le bûcher dudit Le Petit… Et pourquoi Le Roux n'aurait-il pas eu ce même projet, après Le Petit, F. Berthod et F. Colletet, d'autant que sa mention apparaît dans des articles qui s'en prennent à un type assez fin-de-siècle (cf. p. cxxxi sq. ), quoi qu'en dise l'auteur, de la satire et de la comédie, le « petit-maître » (ce qui est bien loin du contenu du Paris ridicule de Le Petit) ? L'histoire d'un manuscrit perdu et retrouvé est certes pittoresque, mais paraît tout de même fragile. Admettons pourtant, puisque Richelet s'intéressait effectivement aux « expressions propres, figurées et burlesques » - mais il était très loin d'être le seul, et même s'il en a constitué un répertoire, celui-ci ne pouvait qu'être redevable aux nombreux répertoires précédents édités, sans compter qu'après tout Richelet aurait pu lui-même (au petit jeu des hypothèses…) hériter des notes de Saint-Amant, qui s'était proposé pour rédiger la « partie comique » du dictionnaire de l'Académie, selon Pellisson (qui emploie à ce propos le terme de burlesque, ce qui prouve que l'idée était dans l'air) ; après les Curiosités françaises d'Antoine Oudin, en paraît à peu près un tous les dix ans, et l'éditrice note elle-même l'influence finale du Dictionnaire des proverbes françois de George de Baker (Bruxelles, 1710), fabriqué à partir des dictionnaires existants. Le Roux 1718 s'en prenant à plusieurs reprises au langage parisien à la mode (cela signifierait-il qu'il préfère la verdeur des façons de parler comiques, satyriques… aux dérives « précieuses » du bel air ?), on pourrait y ajouter l'influence de Callières (mentionné p. lxxii). Bref, il serait bien plus intéressant de confronter Le Roux 1718 (qui ne dut pas paraître si nouveau que cela, cf p. lxxvii, et qui n'était pas si original) à l'ensemble de ces répertoires, sans oublier le Furetière, très riche en « on dit proverbialement, on dit dans le burlesque, on dit figurément… » (ses critiques contre le Dictionnaire de l'Académie à ce sujet ne sont pas de très bonne foi), notamment au Dictionnaire des Halles , lui aussi d'auteur mystérieux (Bruxelles, 1696) ; sa préface, qui le situe nettement, mais avec beaucoup d'ambiguïtés, dans la querelle des dictionnaires, est commentée p. xci-xciii, mais il n'est jamais mentionné comme une source possible (cf tableau p. xlix). Enfin, toujours sur un plan historique, on aimerait des précisions sur les saisies policières (évoquées p. xii, xxxiii) auxquelles l'ouvrage a donné lieu en 1736, 1750 et 1789, et sur leurs attendus : non respect du privilège de l'Académie, ou accusations d'ordre idéologique (lesquelles ?) ? Variations dans le temps (ce qui pouvait valoir pour 1736, car celle de 1718 n'est pas dite avoir été poursuivie, n'a plus la même pertinence en 1789) ?
L'analyse du « matériel lexicographique » étudie les diverses marques utilisées par le dictionnaire (où l'on peut supposer l'influence de Furetière, qui enrichit tout autant son Dictionnaire de « considérations sociolinguistiques, rhétoriques et pragmatiques », p. xi, que Richelet), les références littéraires et encyclopédiques, afin de rendre compte des projets linguistiques successifs. De trop nombreux points de détail arrêtent la lecture, et je n'en relèverai que quelques-uns, au fil des pages. Pourquoi dire que la référence au parler parisien n'est pas diatopique (p. lxiii), dans la mesure où il s'agirait du français imposé comme norme - ce qui n'est pas le cas, puisqu'il s'agit ici de la langue populaire et familière de la Ville, des Halles et de la place Maubert, constamment brandie comme contre-exemple du bon usage, mais nullement confondue avec celle des provinciaux et des paysans ? La mention d'un régionalisme normand (p. lxviii) n'est pas un « hommage à Sarasin » (qui s'en moque), mais une référence aux publications de la Muse normande de David Ferrand. Opposer l'usage des proverbes aux lois de la conversation galante (p. xciv-xcv), c'est oublier que Voiture fut précisément loué pour l'usage ingénieux qu'il sut en faire ; l'éditeur Backer a donc raison de voir un des agréments de la conversation dans le recours à « quelque proverbe bien assaisonné ». Ce n'est pas un « courant théorique » qui a été « à l'origine du réalisme langagier pratiqué dans le Francion » (p. cv) : en l'occurrence, et notamment chez Sorel, la pratique (1623) a en partie précédé la théorie, en 1634 pour son Rôle des présentations aux grands jours de l'éloquence française , texte non cité, au moment des premiers grands débats liés à la création de l'Académie française, et 1645 pour le Discours sur l'Académie . Quant à faire de Sorel un de ceux qui « constitueront l'idée de classicisme » (p. cv)… Et que signifie alors l'affirmation selon laquelle Boileau écrit « comme un bourgeois » (p. cviii) ?
Au bout du compte, ce qui gêne le plus, c'est que les questions de fond sont abordées de façon fragmentaire (en raison du plan adopté ?) et souvent contestable, qu'il s'agisse de l'interprétation des termes du titre choisi en 1718, des problématiques propres à l'objet même du dictionnaire, et de l'insertion des différentes strates par rapport à l'état des lieux contemporain (nonobstant évidemment la conservation, propre au genre du dictionnaire, d'états antérieurs) dans ces querelles que sont d'une part celle des Anciens et des modernes, d'autre part celle du « purisme ». Sans pouvoir tout aborder, quelques remarques. En ce qui concerne le titre, comme indice de la sélection programmée. Si « comique » renvoie bien sûr au théâtre (notamment au théâtre italien de la fin du siècle, p. cxiii), il renvoie aussi au roman comique (Sorel, Scarron, Dassouci). « Satyrique » reste bien faiblement commenté. L'auteur isole curieusement le terme de « critique » du reste, pour lui faire signifier une « prise de position » vis-à-vis de la langue qui le rendrait « plus proche [du dictionnaire] de l'Académie que de celui d'Antoine Oudin en raison du jugement porté sur le contenu de chaque article » (p. xii ; les jugements sont très loin d'être présents dans chaque article ; ils sont même généralement absents des pires !), tout en s'inscrivant « dans le courant des dissidents du bon usage » : n'est-ce pas à la fois artificiel (« critique » renvoie comme les autres adjectifs à la nature du lexique recueilli) et contradictoire ? Non, burlesque n'est pas le contraire de normatif (p. xx) - mot qui n'existe pas au XVII e siècle ! - ni de galant, ni de précieux, et le style burlesque (qui n'est pas un « corpus linguistique ») n'a pas grand-chose à voir avec celui de la « conversation courante » : Guez de Balzac, qui s'y connaissait, disait que les burlesques écrivent « comme personne ne parle ». Notons à ce propos que la redécouverte des textes médiévaux dont témoignent les ajouts de 1789 entre malgré tout dans le projet initial dans la mesure où le lexique burlesque a toujours été accueillant aux archaïsmes, et ce n'est pas parce que le burlesque serait suranné en 1735 qu'il renvoie à « vieux » (p. lxi). Enfin, « libre » renvoie-t-il aux « fonctions physiques », donc au peuple (p. li) ? Ni Furetière, ni Richelet n'induisent cette lecture. Et il est bien rapide de dire que « proverbial » renvoie à un registre « familier »… Resterait à faire le bilan de cette énumération… Il conviendrait de revenir sur les liens, pas si évidents que cela, des débats sur la langue avec la querelle des Anciens et des Modernes. Rattacher le projet d'un dictionnaire burlesque, à l'époque de Richelet, à l'appartenance aux Anciens demanderait un examen approfondi : outre que Saint-Amant et Sorel (favorables au burlesque) militent pour la langue française comme heureuse rivale des langues anciennes, Charles Perrault fait du burlesque (et du Virgile travesti de Scarron, très représenté dans les références) une heureuse invention des Modernes (alors que Perrault est dit ici représenter « l'usage des cercles galants », p. lxxxvii, qu'on oppose au burlesque….) tandis que Boileau s'en prend violemment dans l' Art poétique à l'introduction du « langage des halles » en littérature… Mais il faudrait aussi contextualiser le dictionnaire par rapport aux développements de ces querelles au début du XVIII e siècle ; en la matière, on constate d'une part une certaine libéralisation des productions écrites due à la Régence, et d'autre part un intérêt renouvelé pour les « antiquités nationales » (à mettre au crédit des Modernes ?) dont témoignent par exemple les rééditions de Jacob Le Duchat (la Satyre Ménippée en 1709, les Œuvres de Rabelais en 1711). Pour la question du purisme, enfin. Il conviendrait de ne pas se contenter de la définition de Vaugelas (qui n'a cessé d'être contestée) du bel usage : en 1718, il a coulé beaucoup d'eau sous ce pont-là, et les galants y ont introduit bien des nuances, dont certaines favorables à un certain burlesque. À ce propos, que signifie l'affirmation selon laquelle Vaugelas mettrait « hors de cause » les écrivains comiques, satiriques et burlesques (p. xi) ? Plus globalement, on aimerait que soit mieux soulignée l'ambiguïté propre à ce type de dictionnaire : s'agit-il vraiment de rendre compte d'une variété sociolinguistique du français, la « langue populaire », d'usage essentiellement oral, ou s'agit-il des emprunts que lui font (de manière forcément biaisée) un certain type d'écrivains, quitte à enjoliver et à inventer (ainsi de Scarron), donc à réévaluer ? S'agit-il de « groupements syntagmatiques stabilisés » (p. xix) par les locuteurs ordinaires, ou (au moins parce qu'ils leur donnent existence écrite) par les écrivains ? Le titre, qui évoque des « genres d'écrire », le sous-titre, qui évoque les « manières de parler […] qui peuvent se rencontrer dans les meilleurs Auteurs, tant Anciens que Modernes », sont assez clairs sur ce point (que souligne l'auteur p. xi en notant qu'on fait ici recours « à des exemples et des citations d'auteurs réputés ») : c'est d'un dictionnaire littéraire dont il s'agit au départ - d'un type de littérature qui « se donne pour » copie de la langue réelle (l'auteur parle de « réalisme linguistique »), ce qui conduit le lexicographe à faire comme s'il s'agissait de « véritables documents linguistiques » (p. liv), et qui se donne le droit de jouer d'une langue « impure ». Mais, par exemple, rien n'est probablement plus artificiel ni moins spontané que le lexique des comédies italiennes (contrairement à ce qui est affirmé p. cxiv) ; que penser de l'authenticité d'un encoliflucheter (p. lxvi), attribué à un paysan, même de Paris ? Il s'agit pas là de « consigner la langue relâchée [ sic ], celle que l'on parle tous les jours dans une situation informelle » (p. liii), ce qui semble assez anachronique. Que s'agirait-il d'ailleurs de faire à ce sujet ? de stigmatiser, de rendre disponible, de (re)valoriser… ? La question n'est pas ici de purifier la langue parlée par tous, en signalant ce qu'il ne faut pas dire (ce qui est l'objectif, au moins avoué, du Dictionnaire des Halles , et des dictionnaires correctifs du début du XIX e siècle) - mais de jouer (contre les puristes si on veut, en tout cas contre une conception restrictive du vocabulaire « autorisé ») avec les limites de ce qu'un écrivain peut écrire... d'où un souci (en partie évoqué p. lxxvii, et p. lxxxxviii) de rendre compte des richesses du langage « populaire » qui n'implique nullement la valorisation du peuple ! Toutes ces imperfections ont au moins le mérite d'inciter à la réflexion, et de montrer que beaucoup reste encore à faire dans l'analyse des querelles de la modernité en matière de langue, et, à partir de cette histoire, dans celle des liens entre pratiques littéraires et pratiques sociales de la langue (conçue comme « trésor »), entre lexicologie et idéologie.
Claudine Nédélec Université d'Artois
Claudine NEDELEC
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