Roger Chartier, Au bord de la falaise. L'histoire entre certitudes et inquiétude, Paris, Albin Michel, 1998, 293 p. Compte rendu de Nicolas Schapira, paru dans Les Annales H.S.S., n°1, janv.-fév. 2001.

Dans ce livre qui met en perspective un essai inédit et des études antérieures, Roger Chartier propose son cheminement intellectuel dans les débats - auxquels il a lui-même largement contribué - qui ont traversé la discipline historique ces vingt dernières années, parcours nourri par un questionnement portant à la fois sur le statut de la discipline, ses rapports avec les autres sciences sociales, et les évolutions récentes des manières de « faire de l'histoire ». Il y donne à voir ce qui fait la spécificité de son travail : confronter des débats, des pensées, des questions (certaines d'entre elles importées d'écoles historiques étrangères, d'autres au cœur de la réflexion des historiens français) qui s'éclairent à leurs lumières respectives et viennent en outre féconder les propres recherches de l'auteur sur l'histoire socio-culturelle des xviie et xviiisiècles français. Lieu d'explicitation et de confrontation des différents modèles théoriques utilisés par R. Chartier dans ses travaux, Au bord de la falaise explore les débats nés de la prise de conscience que toute histoire est d'abord récit et les entrelace avec ceux issus des remises en cause opérées par le linguistic turn ; il examine dans le même mouvement le passage, au tournant des années 1970 et 1980, d'une histoire des mentalités à une histoire des pratiques culturelles refusant d'analyser les formes de la culture à partir de catégories sociales considérées comme des cadres naturels de la recherche. Le livre jette des ponts entre des œuvres - celles de Norbert Elias, Michel de Certeau, Michel Foucault, Louis Marin pour n'en citer que quelques-unes - et entre l'histoire et d'autres sciences sociales, en éclairant notamment certaines voies empruntées par les historiens français depuis les années 1930, par le dialogue, et, parfois, la confrontation de leur discipline avec la géographie, la sociologie ou encore la philosophie.

Un premier usage d'Au bord de la falaise peut consister à profiter des talents de pédagogue de l'auteur pour entrer, au gré des besoins ou des curiosités, dans des pensées souvent difficiles et des problématiques complexes. L'essai consacré à Louis Marin, par exemple, éclaircit considérablement les enjeux que peut revêtir pour les historiens la notion de représentation telle que l'auteur du Portrait du roi l'a construite et utilisée, à partir de son effort pour saisir les soubassements et l'unité de la notion au xviisiècle. La double fonction assignée à la représentation par L. Marin selon R. Chartier, « rendre présente une absence, mais aussi exhiber sa propre présence en tant qu'image et, ainsi, constituer celui qui la regarde comme sujet regardant », incite à analyser les procédures par lesquelles les individus ou les groupes sociaux produisent les représentations de leur identité, et ouvre par là à une histoire des pouvoirs envisagée comme lutte pour la domination symbolique, qui laisse cependant toute sa place aux ratés possibles des effets de la représentation. Autre exemple, les deux dernières études du livre, qui envisagent les rapports entre l'histoire et la critique littéraire, présentent un domaine de recherche encore assez peu développé en France, celui de la « bibliographie » au sens anglo-saxon du terme, par l'analyse, notamment, des travaux de Donald F. McKenzie, qui ont profondément renouvelé cette discipline. À toutes les conceptions de la littérature qui réduisent la production du sens au seul fonctionnement du langage, D.F. McKenzie oppose la nécessaire prise en compte des effets de sens des formes d'inscription des textes, qui sont les supports du travail d'interprétation effectué par les lecteurs. La bibliographie débouche ainsi sur une ambitieuse « sociologie des textes » qui, par la prise en compte de « l'ensemble des processus de production, de transmission et de réception des textes », vise à saisir comment individus et groupes donnent formes et sens à leur expérience sociale.

À ce premier usage « braconnier » d'Au bord de la falaise, on peut en superposer un autre avec grand profit : l'effet de la mise en recueil d'articles jusque-là dispersés permet en effet de saisir la cohérence de la pensée et plus encore de la démarche de chercheur de R. Chartier. Formulé dans sa plus grande généralité dès l'introduction, le projet de l'auteur, qui consiste à interroger « les relations qu'entretiennent les discours avec les pratiques sociales », lui permet de tenir ensemble deux types de réflexions  : l'une, d'ordre épistémologique sur le statut de l'histoire, à la lumière de l'ensemble des travaux sur l'histoire comme récit, l'autre sur les manières renouvelées dont les historiens appréhendent dans leurs recherches les rapports entre pratiques et discours. R. Chartier part du constat que ce rapport en tant qu'objet historique s'est brouillé dans les années 1980, sous l'effet d'un double phénomène. D'une part, alors que l'étude des structures et l'approche sérielle qui prévalaient depuis les années 1960 permettaient d'affirmer une séparation radicale entre l'« objet de la connaissance historique et la conscience subjective des acteurs », la réévaluation du rôle des individus dans la production du monde social a conduit à prêter attention aux constructions discursives par lesquelles les personnes et les groupes s'affirment et se représentent. De ce fait, on ne peut plus considérer qu'il existe des relations transparentes entre des réalités sociales qui existeraient en elles-mêmes de manière intangible et des discours qui en livreraient la clé. Ceux-ci sont à comprendre comme des réalités sociales à part entière, qui entretiennent des rapports problématiques avec les pratiques non discursives. D'autre part, c'est le discours même des historiens qui a été placé au centre de l'attention, par la mise en évidence de l'appartenance de l'histoire au genre du récit.

En confrontant, dans plusieurs des études de la première et de la deuxième partie de son livre, les travaux de Paul Ricœur, Michel Foucault, Hayden White, Paul Veyne et Michel de Certeau, R. Chartier construit progressivement sa propre position dans le débat ouvert par cette prise de conscience de la dimension narrative de l'histoire. L'étude consacrée à H. White (« Figures rhétoriques et représentations historiques ») constitue une mise au point fondamentale sur une pensée tenue pour l'une des initiatrices du linguistic turn. R. Chartier démontre l'intérêt de la « poétique de l'histoire » de H. White, qui a attiré l'attention des historiens sur les modalités et les formes de leurs discours, en identifiant les différents types de mise en intrigue utilisés dans les récits historiques, mais il met aussi en évidence les angles morts et les dangers d'une théorie qui ne permet pas de penser les techniques de recherche et les procédures critiques par lesquels les historiens s'efforcent de construire, à chaque étape du développement de leur discipline, l'objectivité de leurs discours. Il plaide, à la suite de M. de Certeau, pour une réflexion sur les modalités de contrôle, toujours à reconstruire, de la validité des opérations historiques : ce sont elles qui, à partir de réalités historiques sédimentées dans des textes, produisent des réalités textuelles qui forment les récits des historiens. En portant en pleine lumière la fécondité mais aussi les contradictions internes de la pensée d'H. White (notamment lorsque celui-ci se trouve contraint de réintroduire dans sa théorie une conception traditionnelle du fait historique que toute sa démarche semblait récuser), R. Chartier opère une sorte de neutralisation du relativisme dont le travail de l'historien américain est porteur, et permet ainsi de continuer à envisager l'histoire comme une démarche de connaissance.

Ce débat n'en est pas pour cela évacué : il reste présent comme une question, qui joue le rôle d'un aiguillon pour repenser l'articulation entre les discours et les pratiques des acteurs sociaux, l'histoire socio-culturelle apparaissant alors comme le lieu par excellence où maintenir l'acuité d'une telle question. Pour étudier les pratiques anciennes de production et de réception des textes, R. Chartier est amené à placer au centre de son travail la notion de représentation, qui permet de penser les faits de discours sans ramener le social à une pure construction discursive, en tenant ensemble trois registres qui organisent le monde social : les représentations collectives qui modèlent les identités, les pratiques qui permettent d'affirmer et de faire reconnaître des identités sociales et, enfin, les « formes institutionnalisées et objectivées grâce auxquelles des « représentants [...] marquent de façon visible et perpétuée l'existence du groupe, de la communauté et de la classe ».

L'ouvrage de R. Chartier constitue donc un outil précieux pour mesurer la fécondité pratique du va-et-vient entre l'analyse d'objets culturels anciens et celle de modèles épistémologiques qui maintiennent ouverte la question des moyens et des enjeux que doit se donner l'histoire.

N.  Schapira

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