CHRISTIAN BIET, Droit et littérature sous l'Ancien Régime. Le jeu de la valeur et de la loi. Paris, Editions Honoré Champion, Collection « Lumière Classique » n° 41, 415 pages. Compte rendu à paraître dans French Studies.

 

 

Peut-on commencer à parler d'un livre sérieux par une plaisanterie de potache ? On se l'autorisera ici. En citant cette réécriture parodique de la première phrase de la Déclaration universelle : « Tous les hommes naissent et demeurent libres et égaux et docteurs en droit ». Parce qu'elle rappelle que le Droit n'est pas une science exacte, mais un art, où il faut de l'habileté et de l'invention. Et comme tel, il dialogue fortement avec le littéraire. C'est ce dont traite le livre de Christian Biet, Droit et Littérature sous l'Ancien Régime. Il ne s'agit pas là, en effet, des droits de la littérature et des littérateurs (droits d'auteur et de l'édition, propriété littéraire, censure…), mais des rapports entre les façons de penser, l'imaginaire et le discours juridique et l'imaginaire et le discours littéraire. L'ouvrage envisage non pas seulement une thématique commune ou une analogie du droit et de la littérature, mais bien les liens ambigus entre fictions juridiques et fictions littéraires. Art du possible et du nécessaire pour maintenir des rapports sociaux vivables, le Droit recourt souvent à des fictions ( par exemple, la continuation d'une personne par-delà sa mort, dans les lois sur les successions). Et souvent les fictions littéraires explorent les cas difficiles et les situations paradoxales au regard du Droit. Telle est la proposition centrale de cet ouvrage, qui entreprend d'explorer un domaine dans lequel il y a, de fait, peu de recherches encore, et bien des questions à débroussailler. La période étudiée est l'Ancien Régime, plus particulièrement le XVIIe et le début du XVIIIe siècles (et pour celui-ci, notamment la « fin de règne » de Louis XIV). Les genres examinés sont surtout les deux genres les plus « libres », le roman et la comédie. Ainsi sont envisagés les fictions construites sur les personnages juridiquement ambigus comme les bâtards, les cadets, les veuves : notamment, une analyse montre comment La Princesse de Clèves réunit ces deux derniers cas, puisque M. de Clèves est un cadet et Mme de Chartres, puis Mme de Clèves elle-même, des veuves, et montre par là-même qu'une évolution de la législation sur le mariage retentit sur la conception même de l'intrigue. Ainsi sont envisagées aussi les fictions qui jouent des fictions juridiques dans les droits d'héritage, avec une remarquable analyse du Légataire universel de Regnard. Et au-delà, un grand nombre de pistes sont indiquées, et parfois tracées, dans ce volume qui se veut « exploratoire », initiateur d'un domaine de recherche.

Il résulte de divers articles antérieurs, repris et réécrits et complétés ; il en reste trace ça et là dans quelques redites. Il aurait gagné aussi, sans nul doute, à donner plus tôt qu'il ne fait une définition de la « fiction juridique ». Mais ce sont péchés véniels, délits de hâte, en comparaison avec l'intérêt d'une problématique neuve et immense. Car il y a foule de questions qui apparaissent là, comme celle de la reprise en littérature des schémas de la rhétorique de l'agôn judiciaire. Ou comme celle, sans jeu de mots, de l'intérêt. A ce sujet, C. Biet ouvre des vues qui méritent d'être prolongées et élargies. Il montre bien que l'intérêt est une réalité double : affaire des personnages mis en scènes ou en récits, qui s'affrontent pour leurs « intérêts », donc sujet ou thème d'une œuvre littéraire ; et intérêt que les lecteurs prennent à la pièce ou au roman, qui les conduit à estimer que ces œuvres sont « intéressantes ». C. Biet insiste sur l'essor de ce thème dans la « comédie fin-de-règne », en relation avec des changements qui adviennent au début des années 1700 dans les infrastructure économiques - essor de la banque et de l'agiotage. La question peut aussi être étendue à d'autres textes : ainsi la réflexion pascalienne comme le « pari ». Car l'intérêt comme thème et l'intérêt comme condition de l'effet esthétique dialoguent, non de façon directe, mais par la médiation d'un élément fondamental commun : l'anticipation (l'escompte), ici par trop éludé. Reste que cette remarque à elle seule montre combien ce livre ouvre des pistes, remplit avec brio le projet d' « exploration » qu'il s'est assigné, et combien il sera source d'idées et de suggestions pour les chercheurs, les critiques, les historiens mêmes.

 

Alain Viala