Commentaire de Dinah Ribard et Nicolas Schapira (GRIHL) Reçu le 16 juin 2003
Jean-Pierre Cavaillé part dans cette note du fait (qu'il a démontré
ailleurs) qu'il y a bien des athées et des auteurs irréligieux au XVIIe
siècle : il faut en prendre acte. Le libertinage n'est pas une invention
de ses adversaires, pour peu que l'on prête attention, comme Jean-Pierre
Cavaillé nous y invite, aux stratégies d'écriture que les libertins étaient
contraints d'adopter face au risque de la persécution. Mais la présence massive de ce thème de la persécution dans cette note
aboutit en quelque sorte à river les libertins à leur libertinage, comme s'ils
étaient exclusivement des individus en quête d'expression (par force
dissimulée) de leur libertinage. Le présupposé non interrogé est au fond qu'un
libertin n'a pas d'autre identité que libertine, mais que cette identité est à
chercher derrière (ou plutôt dans) les voiles que la conscience du danger lui
fait interposer entre sa pensée et ses écrits. Pourtant cette nécessité de la
dissimulation de l'identité libertine est minée par Jean-Pierre Cavaillé
lui-même, lorsque, pour démontrer le libertinage de ses libertins malgré les
pièges de leurs écrits (et malgré la critique), il se fonde sur le constat que
les contemporains (ou du moins certains contemporains) savaient qui était
libertin, donc qu'il existait des réputations libertines. Or ces réputations
n'ont pas valu la moindre persécution à la La Mothe le Vayer, à Naudé, à
Boisrobert (qui laissait complaisamment se répandre sa réputation de sodomite)
et même à Bouchard. Ces noms renvoient même à des carrières plutôt honorables
dans l'Eglise et/ou dans l'appareil d'Etat. Après avoir montré qu'ils étaient
bien « libertins », reste à comprendre comment ils l'étaient,
c'est-à-dire plus largement, comment il était possible de réussir (ou de penser
réussir) en étant libertin dans la France moderne. La question qui se pose à
une histoire sociale du libertinage est celle des usages du libertinage :
celui-ci n'est pas qu'une pulsion intellectuelle tendanciellement refoulée qui
organise l'existence entière d'individus toujours potentiellement marginaux,
mais aussi un moyen (utile parfois, inefficace voire dangereux dans d'autres
cas ou à d'autres moments) parmi d'autres de construire une position. Affirmer
cela n'est pas nier l'adhésion de ces individus à leur pensée, ni même
l'importance que ces idées avaient pour eux : le jeu des libertins avec
leur réputation est indispensable à étudier non seulement pour comprendre leurs
éventuelles carrières mais aussi pour appréhender leurs stratégies d'écriture -
les unes n'étant du reste pas dissociables des autres dans l'analyse. Les
libertins ne jouaient pas qu'avec la censure, mais avec tous les facteurs qui
entraient alors dans la construction d'une identité sociale ; la prise en
compte de cette question de la réputation est d'ailleurs aussi une manière de
penser ensemble libertinage de mœurs et libertinage de pensée. Ainsi, la
gestion fine de la monstration et de la dissimulation mise en valeur par
Jean-Pierre Cavaillé est aussi à comprendre comme construction du libertinage
par les libertins eux-mêmes. Pour quels profits ? L'hypothèse qui suit est proposée avant tout
comme exemple d'une autre démarche. Elle ne vaut certes pas pour tous les libertins,
d'autant qu'elle est étroitement liée à une conjoncture politique : dans
un temps, la France des cardinaux-ministres, où le pouvoir politique utilise
des auteurs pour lancer des ballons d'essai intellectuels (par exemple des
textes possiblement scandaleux sur la raison d'Etat), avoir (dans certains
lieux) une réputation de libertin ne permettait-il pas d'apparaître comme
capable et/ou compétent de produire de tels écrits ? Un sous-produit de la
réputation de libertin, mais un sous-produit précieux (et efficace à long
terme, si l'on en juge par la fascination de l'historiographie), serait alors
celle d'esprit fort, celle-là même qui est reconnue par exemple à Naudé
bibliothécaire de Mazarin (ou à Boisrobert), celle-là même qui est forgée au
sein du cercle Dupuy, lequel ne cesse de décerner des brevets en la matière. En
retour, pour le pouvoir, confier de telles missions à des libertins
(c'est-à-dire des gens connus pour tels) n'offrait-il pas l'avantage de pouvoir
les tenir à distance et, le cas échéant, de les désavouer ? Il s'agit donc de proposer, contre une histoire des filiations
libertines, une histoire des conjonctures libertines qui permette par
exemple d'analyser le parcours d'un La Mothe le Vayer, finalement précepteur du
Dauphin, qui permette aussi de penser l'absence de figures libertines auprès du
pouvoir louis-quatorzien, c'est-à-dire inversement la réussite de figures ayant
la réputation d'auteurs pieux. Il s'agit aussi par là de briser vraiment le
face-à-face entre littérature (ou écriture) et philosophie (ou doctrine) par la
prise en compte de l'inscription de chaque écrit libertin dans un ensemble
d'actions qui ne sont pas toutes des actions d'écriture : les politiques
des libertins ne se réduisent pas aux politiques libertines.
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