Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002) [1]

 

 

Introduction

 

L'objectif est ici de produire une analyse à la fois descriptive et critique des travaux les plus récents consacrés au libertinage, à l'irréligion et à l'athéisme (des mots pour ouvrir au plus large l'éventail de la recherche historique, non de vagues synonymes), en se fondant sur la littérature publiée depuis la parution de la bibliographie de Sergio Zoli [2]. Je me limiterai donc presque exclusivement aux ouvrages, articles (originaux ou traductions [3]), comptes rendus, notes critiques et bibliographiques publiés entre 1998 et 2002 [4], sans prétendre à l'exhaustivité, mais en essayant de couvrir les diverses disciplines concernées (histoire des idées, histoire de la littérature, de la philosophie, et - au moins virtuellement étant donnée la rareté des travaux - histoire sociale), en refusant a priori de ne prendre en compte que la littérature réputée « scientifique » (ce refus ayant une incidence sur l'appréhension même du libertinage : de fait, une partie du corpus de texte est jugée indigne ou du moins demeure très négligée par la recherche patentée, parce que reléguée au rayon des curiosa). En outre, la masse de travaux concernant le XVIIIe siècle est telle que j'ai renoncé à l'intégrer, me contentant de citer quelques études portant sur la transition du libertinage aux Lumières, car l'un des objectifs de cette note est de mettre en évidence la relative pénurie de travaux de fond traitant des continuités et des ruptures entre la culture libertine (ou prétendue telle) et le développement des Lumières radicales, et même au-delà, celui de la libre pensée du XIXe et du XXe siècle.

          Dans une récente « chronique du libertinage », François de Graux écrivait, non sans provocation : « L'historiographie du libertinage n'est pas un domaine fort mouvementé. Nos connaissances en la matière ne sont guère à la hauteur des enjeux soulevés par le mouvement libertin, et trop peu d'éditions récentes permettent de compenser, par l'offre de lecture, le déficit de traitement critique » [5]. Je souscris volontiers, sinon à la lettre de cette déclaration (je constaterai que les éditions de texte se multiplient, et que les auteurs les plus célèbres du corpus bénéficient d'un traitement critique considérable), du moins à son esprit. En effet, le vaste champ des études portant sur le libertinage et autres notions connexes, malgré les initiatives pour créer de nombreuses occasions de rencontres et des lieux éditoriaux spécifiques [6], n'est guère animé de réelles discussions, ni traversé de dissensions ouvertes, alors même qu'il est occupé par des positions méthodologiques, interprétatives, etc., absolument inconciliables. Mais tout se passe comme si les individus et les groupes cultivaient leur pré carré, en cherchant à éviter autant que possible de se confronter directement aux positions adverses. Le phénomène qui apparaît avec le plus d'évidence, aux yeux de qui cherche à faire le point, est d'ailleurs celui de l'extrême parcellisation des études et le constat le plus irritant (sinon le plus déprimant), celui d'une fréquente méconnaissance des travaux d'autrui, voire d'une souveraine indifférence à leur égard.

Rien de tout cela n'est sans doute une spécificité des études sur le libertinage, mais relève plutôt d'une crise générale de la recherche en sciences humaines, où toute production nouvelle (qu'elle soit novatrice ou non) est immédiatement digérée sans difficulté, sans éclat, ni polémique - et le plus souvent sans écho - , dans une sorte de consensus relativiste par défaut, qui trouve sa justification dans une prétendue éthique de la tolérance, masque grossier d'un pacte de non-agression généralisé entre bénéficiaires ou aspirants bénéficiaires du fonctionnariat universitaire. Comment, en effet, dans ces conditions, les travaux sur le libertinage pourraient-ils être « à la hauteur des enjeux soulevés par le mouvement libertin », s'il est vrai, comme j'en suis pour ma part convaincu, que ces enjeux - théoriques et pratiques - sont inséparables d'une réflexion critique de l'intellectuel sur ses propres relations aux pouvoirs et aux institutions ?[7] C'est uniquement en s'efforçant d'établir, ici et maintenant, un rapport critique avec ses propres présupposés méthodologiques, philosophiques, éthiques, idéologiques que l'on peut espérer se hisser à la hauteur des enjeux présentés par la culture libertine : celle-ci en effet offre la particularité de saisir son public à travers des stratégies de communication conduisant à l'exclusion partielle ou totale d'un interlocuteur qui n'accepte pas de faire sienne une démarche de mise en cause radicale de la vérité des savoirs autorisés et de la légitimité des pouvoirs établis (politiques, religieux, universitaires …).

          Il va de soi également, qu'en déclinant, à la suite de la notion de libertinage mais sans pour autant les confondre, celles d'irréligion, d'incroyance et d'athéisme, je fais ici de la critique des religions une donnée centrale du libertinage, et que cela revient à prendre d'emblée parti dans les débats que nous évoquerons. Je ne chercherai certes pas à me cacher derrière la pseudo-objectivité du recenseur, dont les choix même du matériau bibliographique et, dans celui-ci, des questions, citations, etc., engagent toujours, d'une façon ou d'une autre, un parti pris. En outre la démarche nominaliste qui consisterait à ne retenir que les seuls travaux où les syntagmes « libertin », « libertinage » et « libertinisme » sont mis en avant, ne me paraît pas pertinente, parce que faussement extérieure à ses objets, et surtout, parce que l'historien peut avoir de fort bonnes raisons de traiter des mêmes objets en récusant une terminologie jugée fallacieuse ou insatisfaisante [8].

Ainsi, chacun peut légitimement éprouver les scrupules énoncés par Jean-Charles Darmon  à propos de Gassendi : « la notion de libertinage » est  « une catégorie trop vaste, hétérogène, et extérieure pour rendre compte de l'extrême singularité de la pensée » du chanoine de Digne [9]. Il ne s'agit pas là seulement d'une hésitation consécutive aux débats sur l'opportunité de compter ou non Gassendi parmi les libertins, du fait de son souci d'accorder l'épicurisme au christianisme, en raison de son souci d'accorder l'épicurisme au christianisme, de son activité de prêtre et autres raisons futiles [10], mais d'une saine remarque méthodologique : à un certain degré de proximité des textes, les catégories ne peuvent paraître que des habits mal taillés, trop grands et trop courts à la fois, chargés des équivoques inévitables aux termes communs, et finalement - peut-être - inutiles.

Ce compte rendu sera donc résolument polémique [11], en même temps qu'il voudrait couvrir le plus largement le spectre des discours sur le sujet, dont beaucoup ne peuvent être soutenus que dans l'ignorance feinte ou réelle des questions soulevées ailleurs ; de sorte que l'exhibition des divergences profondes entre les interprétations, des hiatus entre les disciplines, des accords inattendus et apparemment contradictoires, devient, dans les conditions actuelles, une démarche en elle-même polémique. On s'efforcera de porter un œil curieux, mais aussi défiant et soupçonneux, tout à la fois sur la qualité de l'érudition mise en œuvre, sur la pertinence des méthodes d'enquête au regard des exigences de l'objet et sur les préjugés et les habitudes invétérées des chercheurs, qui s'installent dans les disciplines prédécoupées et s'appuient sur des catégories préétablies sans les interroger [12].

 

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[1] Je tiens à remercier ici Lorenzo Bianchi, Tristan Dagron, François de Graux, Michel Jeanneret, Antony McKenna, Alain Mothu, Isabelle Moreau, Gianluca Mori, Gianni Paganini, Cécile Soudan et Winfried Schröder, sans l'assistance desquels cette note n'aurait pas été possible. Mais il va aussi de soi que j'assume seul l'entière responsabilité des propos qui suivent. 

J'ai jugé préférable de traduire directement les citations tirées d'ouvrages parus en Italiens et en Anglais.


[2]
Sergio Zoli, L'Europa libertina (secc. XVI-XVIII). Bibliografia generale, Firenze, Nardini, 1997, ouvrage très important, même si on peut le trouver lacunaire dans l'établissement des sources premières (absence  à peu près totale du libertinage des mœurs, etc.). Il me faut aussi renvoyer d'emblée à la bibliographie critique d'Isabelle Moreau, « Libertinisme et philosophie », Revue de Synthèse, 4e série, n° 1-2, janvier-juin 2002, p. 137-160, ainsi qu'aux comptes rendus et notes savantes publiés depuis 1992 par l'indispensable Lettre Clandestine. Voir également Alain Mothu (1992), Bibliographia clandestina (1992-1997) sur le site internet de Gianluca Mori : http://www.vc.unipmn.it/~mori/e-texts/bibclan.htm. Je me permets de signaler également la bibliographie en ligne dont je suis responsable : http://www.ehess.fr/centres/grihl/z-BiblioLibertinage0.htm , où figurent les travaux signalés dans ce compte rendu.


[3]
La traduction d'un ouvrage d'histoire est toujours susceptible d'apporter quelque chose de nouveau à la recherche, même s'il est déjà connu des spécialistes. C'est tout particulièrement le cas du recueil de textes de Tullio Gregory, dont la parution n'offre pas seulement une vue sur un état relativement ancien de la recherche, mais interpelle bel et bien la recherche contemporaine : Genèse de la raison classique, de Charron à Descartes, Paris, PUF, 1999.


[4]
Je ne manquerai pas de signaler en outre quelques travaux de référence utiles pour situer tel article ou ouvrage dans la production de son auteur. J'ai également rendu compte de quelques articles et ouvrages, dont j'ai eu copies, qui devaient être publiés en 2002 et ne sont pas encore parus (février 2003).


[5]
François De Graux, « Chronique du libertinage », [I], La Lettre clandestine, n° 8, 1999 (p. 141-177), p. 141.


[6]
Outre la Lettre Clandestine, il faut citer la revue annuelle animée par A. McKenna et P.-F. Moreau, Libertinage et philosophie, qui rassemble généralement les communications des journées organisées annuellement par l'UMR 5037. Par ailleurs les colloques et séminaires consacrés au libertinage sont assez nombreux, en France (voir le colloque organisé récemment par Jean-Charles Darmon Libertinage et politique en France au temps de la monarchie absolue, Château de Versailles et Sorbonne 18-19 septembre 2002, à paraître in Littératures classiques) et ailleurs (je pense par exemple aux nombreuses initiatives en Italie de Gianni Paganini, etc.).


[7]
A cet égard, la remarque de Dinah Ribard sur la relation des philosophes fonctionnaires du XIXe siècle avec le matérialisme des Lumières mériterait sans aucun doute d'être étendue à celle des universitaires avec la culture hétérodoxe du début de la modernité : « la distance prise par les professeurs du XIXe siècle avec l'athéisme ou le matérialisme des Lumières est elle aussi, et peut-être surtout, une opposition d'ordre identitaire entre la philosophie institutionnelle, salariée et consacrée par l'État à l'enseignement, et une philosophie d'auteur qui traversait plusieurs espaces et institutions contrôlés par les pouvoirs politiques et religieux. », Dinah Ribard : Raconter, vivre, penser. Histoire(s) de philosophes (1650-1766), Paris, Vrin-EHESS, 2003.


[8]
Je me suis par exemple aperçu que la littérature anglo-saxone boude généralement cette terminologie, et il est révélateur que dans un article récent de James Dybikowski, le terme « libertinism » ne serve qu'à désigner le libertinage moral dont on accusait les Free-Thinkers du début du XVIIIe siècle et non leur liberté en matière de religion (dénoté par le mot « atheism »), « Anthony Collins' Defense of Free-Thinking », Gianni Paganini, Miguel Benítez et James Dybikowski (dir.), Scepticisme, clandestinité et libre pensée, Paris, Honoré Champion, 2002 (p. 299-325), p. 316-317.


[9]
Jean-Charles Darmon, « Philosophie épicurienne et littérature au XVIIe siècle : retour sur quelques problèmes de méthode symptomatiques », Libertinage et philosophie au XVIIe siècle, n° 4, 2000 (p. 11-38) p. 16.


[10]
L'idée absurde selon laquelle Gassendi attribuerait à son entreprise philosophique une finalité essentiellement apologétique, dans laquelle l'épicurisme occuperait une fonction instrumentale est encore assez souvent acceptée comme plausible, sinon même évidente. Voir par exemple Giambattista Gori, « Plutarco e le fonti antiepicuree di Gassendi », La Geografia dei saperi. Scritti in memoria di Dino Pastine, Firenze, Casa editrice Le Lettere, 2000 (p. 123-130), p. 126. Sylvie Taussig suggère quant à elle que Gassendi évoque peut-être, en sous-main, le procès du Christ, lorsqu'il dénonce, à propos d'Épicure, les persécutions subies par les philosophes au cours de l'histoire, c'est-à-dire lorsqu'il s'approprie l'un des thèmes à travers lesquels la culture libertine s'éloigne le plus visiblement du christianisme. Introduction à Pierre Gassendi, Vie et mœurs d'Épicure, Paris, Éditions Alive, Paris, 2001, p. 43.


[11]
Pour une défense et illustration de l'art polémique, on se reportera opportunément à l'article introductif de Jean-Marc Mandosio à la revue Nouvelles de nulle part, n° 2, septembre 2002.


[12]
Voir les remarques similaires par lesquelles Alberto Tenenti commence son article « Libertinismo e etica politica in Paolo Sarpi », Studi Veneziani, t. XXXVIII, 1999, p. 67-77.