Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002)

 

 

 1- Une catégorie légitime ?

 

En effet, comme le constate Isabelle Moreau dans une très utile note bibliographique, le fait d'être attesté dans les textes n'offre pas à l'emploi des termes « libertin », « libertinisme », « libertinage », une « légitimité méthodologique a priori » [2]. D'autant plus que « libertin » reste, plus que jamais, (il suffit de questionner un moteur de recherche sur le web pour s'en convaincre) ce terme galvaudé qui nous est revenu du XVIIIe siècle, ou qui appartient plutôt à l'imaginaire érotique projeté sur le XVIIIe siècle, et il serait tout à fait erroné de penser que cette imagerie n'a aucun effet sur la recherche universitaire et surtout sur les entreprises, le plus souvent désolantes, de vulgarisation de la culture libertine [3]. L'argument publicitaire et économique pèse ici de tout son poids, dans la perspective de publications portant « libertins » dans le titre, même s'il relève du non-dit et presque de l'indicible [4].

Les termes de "libertin" et de "libertinage" sont d'abord, comme on le sait, les termes accusatoires de l'apologétiques, et leur reprise, à travers la constitution d'une catégorie historiographique à la fin du XIXe siècle, ne va pas sans poser problème. « Dès l'origine », rappelle Jacques Prévot dans l'Introduction de la Pléiade consacrée aux Libertins du XVIIe siècle, la question du libertinage fut posée dans un « contexte polémique » - ce qui est bien le moins que l'on puisse dire - et les noms de « libertin » et de « libertinage » - « diabolisés » -, ont suscité « l'hostilité d'une partie de la critique universitaire, quand une autre, au contraire, voyait dans cette diabolisation même le signe de leur grandeur »[5]. Mais de très brefs renvois à Frédéric Lachèvre, Antoine Adam et René Pintard (et il faudrait citer d'abord les René Grousset, Maurice Denis, François Perrens, Henri Busson…) ne nous apprennent (presque) rien. Il y a là une carence qui se vérifie dans la presque totalité des études : le manque de conscience critique sur les notions et l'absence de toute recherche sur l'historiographie du libertinage [6]. Par exemple, la dépendance partielle (mais à mon sens essentielle) de la grande thèse de René Pintard - insurpassée à ce jour encore sur le plan historiographique -, à l'égard des travaux qui l'ont précédé (en particulier par rapport à l'érudition accusatoire de Lachèvre) et la dette de ceux-ci envers l'apologétique garassienne suffit à nous éclairer sur le jugement globalement très négatif que ce livre porte sur le mouvement. Jacques Prévot, sous forme de question, nous livre une clé d'importance : la catégorie de libertins « n'aurait-elle pas servi à rejeter dans la marge de l'histoire des écrivains et des écrits, et à maintenir chimiquement pur le siècle le plus grossièrement idéalisé de notre histoire ? »[7]. Il faut répondre sans hésiter par l'affirmative.

Mais à partir de là, on peut céder à deux tentations, toutes deux fort dommageables : soit l'on récuse la pertinence de la catégorie en la renvoyant à ses sources apologétiques, soit l'on reconsidère le libertinage en dehors et contre ses sources malveillantes, et alors aucun critère fiable ne s'offre plus à nous pour distinguer les libertins des autres producteurs de culture au XVIIe siècle.

 

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[2] « Libertinisme et philosophie », art. cité : « ‘Libertinisme' entend désigner ici cet objet d'étude spécifique à l'histoire des idées, à la croisée des approches littéraire, philosophique et historique des textes ». L'auteure ajoute que les termes de « libre penseur » et de « libre pensée » quant à eux, pèchent lourdement par anachronisme. Il est vrai. Il faut cependant ajouter, comme le fait remarquer James Dybikowski (« Free-Thinkers and their enemies : an introduction », in Gianni Paganini & altr., Scepticisme, clandestinité et libre pensée, op. cit., p. 215-223), qu'ils apparaissent en anglais dès la fin du XVIIe siècle, pour s'affirmer au début du XVIIIe siècle, mais liés à un revendication de libre discussion et de libre publication (Whiston, Collins, Toland), qui jusque là n'avait jamais été un objet de débat public (la revendication ouverte n'excédait qu'à grand peine, et rarement, celle de la libertas philosophandi). D'où effectivement l'intérêt qu'il y a de ne pas rabattre le libertinage sur la libre-pensée, ne serait-ce que pour séparer deux « moments », à la fois historiques et théoriques, de ce qui semble bien être un même mouvement.


[3]
Voir par exemple Les Libertins, séduction et subversion, Magazine littéraire, n° 371, décembre 1998 : l'article introductif de Jean Roudaut (« Vivre comme des dieux ») est bourré d'à-peu-près et d'erreurs, voire de contresens purs et simples (« les libertins demeurent hostiles à la collusion de la religion et de la politique » ; « le projet des libertins est de conformer le monde au paradis que nous rêvons… »), et accompagnée d'une bibliographie squelettique. Il contient par contre une note élogieuse sur la pléiade réalisée sous la responsabilité de Jacques Prévot (voir ci-dessous), dont l'introduction au volume précédemment cité est présentée comme « convaincu[e] et militant[e] », « une Défense et illustration de cette liberté d'esprit libre où d'aucuns ne voient qu'un mauvais esprit ». Ces poncifs sont hélas à la hauteur du texte en question, où le libertinage devient une sorte de synonyme de l'indépendance d'esprit, c'est-à-dire la plus vague et la plus vide des définitions que l'on puisse proposer.


[4]
Je remercie Jean Goldzink d'avoir insisté sur ce point à l'occasion d'une séance de séminaire à l'EHESS.


[5]
Libertins du XVIIe siècle, édition établie, présentée et annotée par Jacques Prévot, en collaboration avec Th. Bedouelle et É. Wolff, Paris, Gallimard, 1998, t. 1, p. XI. Notons cependant que la catégorie historiographique s'est constituée à partir de présupposés hostiles à son objet, ce que beaucoup ont oublié, qui prétendent le contraire (par ex. A. Tenenti, art. cit. p. 67).


[6]
J'ai développé ailleurs ce constat : « Les libertins : l'envers du Grand Siècle », in "Quelques Dix-septième siècle : fabrications, usages et réemplois", Cahiers du Centre de Recherches Historiques, avril, 2002, n°28-29, p. 11-37.


[7]
Libertins du XVIIe siècle, op. cit., p. XVII.