Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002)

 

 

2- Le libertin comme fantoche apologétique et leurre pour l'historiographie

 

La première tentation me semble bien représentée par les travaux de Louise Godard de Donville qui reprend dans un article récent l'essentiel de sa thèse (qui reste un apport majeur sur le sujet) : le libertin est un être de fiction inventé ou plutôt réinventé par les apologistes et en particulier par le père Garasse à partir d'éléments bibliques et exégétiques, et auquel le bouillant jésuite attribue arbitrairement une doctrine hétéroclite, inspirée de Vanini et de ses prédécesseurs ; un athéisme caricaturé en « christianisme à rebours », qui pour la « première fois » (sous la plume donc du controversiste) « se constitue en doctrine cohérente, mûrie conceptuellement »[2]. Or la seule concession d'un renvoi à Vanini, en effet omniprésent dans la Doctrine curieuse de Garasse, suffit à invalider la thèse, pour peu que l'on veuille bien se livrer à un réel travail de confrontation textuelle [3]. En outre, Françoise Charles-Daubert a raison de remarquer que les descriptions doctrinales et bibliographiques de Garasse sont confirmées a posteriori par les ouvrages bibliographiques de Le Vayer et de Naudé, et ensuite de manière encore plus éclatante par le Theophrastus Redivivus [4].

L'interprétation historiographique présentée par Godard de Donville, qui non seulement engage la pertinence de l'usage historiographique de la notion de libertinage, mais se  prononce aussi sur la genèse religieuse d'une culture émancipée de la religion, n'est en fait possible que si l'on s'obstine à ne tenir aucun compte du contenu de la « doctrine des beaux esprits » que Garasse décline sous forme de « maximes », elles-mêmes expliquées en « propositions » qui n'ont pas d'abord à voir avec les lieux communs de la patristique et de la théologie, mais avec les auteurs de ce que Garasse appelle la « bibliothèque des libertins » et avec la littérature clandestine contemporaine (Quatrains du déiste, etc.), où l'on peut en repérer tous les éléments.

Charles-Daubert, dans son petit ouvrage sur les Libertins érudits en France a raison d'affirmer que si l'on peut douter de l'existence du libertin tel que le portraiture fantasmatiquement l'apologétique, il n'en va pas de même de l'existence de « ceux que les apologistes désignent alors comme les libertins, ayant en tête l'identité d'adversaires précis dont ils connaissent clairement les positions philosophiques et les sources »[5]. C'est pourquoi, a fortiori, l'idée exprimée dans le même article par Godard de Donville, selon laquelle, sans l'intolérance des Jésuites, les contestataires seraient demeurés bien sagement dans la culture chrétienne, d'où on les a chassés contre leur gré, me paraît insoutenable.

Une démarche tout à fait différente consiste à envisager le libertinage dans l'intéraction d'une culture contestataire (et qui n'attend pas Garasse pour contester l'Église) et de la réaction véhémente des milieux dévots [6]. Mais l'idée, assez largement répandue aujourd'hui, est bien différente, selon laquelle la radicalisation de la critique du christianisme serait un produit de la théologie et de l'apologétique. L'objectif de l'historien, contre toute évidence textuelle et contre tout bon sens, est alors de nier l'initiative philosophique et culturelle des acteurs de la libre pensée. Contestant les entreprises différentes, mais comparables sur ce point, de Michael Buckley et d'Alan Kors, Gianni Paganini remarque alors très justement que l'« on risque de transformer en fantôme celui qui à l'époque de Campanella, Lessius, Mersenne représentait un ennemi véritable, dont le défi hantait tous les théologiens » [7].

 

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[2] Louise Godard de Donville, « L'invention du « libertin » en 1623 et ses conséquences sur la lecture des textes », Libertins et esprits forts du XVIIe siècle : quels modes de lecture ? in Libertinage et  Philosophie au XVIIe siècle, n° 6, 2002, p. 7-18. p. 12. Voir surtout Id. Le libertin des origines à 1665 : un produit des apologètes, Biblio 17, Papers on French Seventeenth Century Literature, Paris/Seattle/Tübingen, 1989. Les recherches très fines que cette auteure a par ailleurs consacrées à Théophile et à son milieu, me semblent d'ailleurs militer contre sa propre thèse, en particulier « Théophile et son milieu dans les années précédant son procès », in R. Duchêne éd., Théophile de Viau, actes du colloque du CMR 17,  Biblio 17, Papers on French Seventeenth Century Literature, Paris, Seattle, Tübingen, 1991, p. 31-44, mais aussi plus récemment sur la présence de Théophile dans la continuation de l'Euphormion, « D'Alitophile (Cl. B. Morisot, 1625) à Théophile de Viau sans le libertinage », in Luc Fraisse (dir.), L'histoire littéraire et ses méthodes, mélanges offerts à Madeleine Bertaud, Genève, Droz, 2001, p. 539-554. Ce texte en effet, par bien des aspects, excède la simple satyre gallicane antijésuites, et les motifs qu'il fait apparaître (autour de la notion de vérité notamment), nous conduit dans les eaux du libertinage (considéré bien sûr au-delà de sa caricature garassienne). Une position plus prudente, mais similaire, me semble pouvoir être tirée de l'ouvrage de Christian Jouhaud, Les pouvoirs de la littérature. Histoire d'un paradoxe, Paris, Gallimard, 2000. Le premier chapitre de l'ouvrage est en partie consacré à l'affaire Théophile, à Garasse et aux démêlés de Balzac avec ce dernier. On y trouve de très fines analyses des stratégies de publication et de la place que tient dans celles-ci l'accusation de libertinage (voir, autour de ce livre, le dossier présenté dans les Annales HSS, 2000, n° 5). Mais ce faisant, l'auteur laisse de côté les enjeux théoriques de l'accusation de libertinage (le procès fait à une culture philosophique émancipée du religieux). Là n'est pas son objet. Mais la possibilité même d'une pareille distinction d'objets - l'usage polémique d'un terme, et l'univers théorique qui se trouve par là même convoqué - , me semble discutable.


[3]
Voir Francesco-Paolo Raimondi, « Giulio Cesare Vanini nella Doctrine curieuse del Garasse », Presenza taurisanese, Janvier-février 1992 et mars 1992 [s'adresser à l'auteur : fpraimondi@jumpy.it].


[4]
Françoise Charles-Daubert, Les libertins érudits en France au XVIIe siècle, Paris, PUF, Philosophies, 1998, p. 32 sq.


[5]
Op. cit., p. 16. C'est à ce titre que sont précieux les travaux sur la réfutation et, à travers celle-ci, sur la transmission des idées que les apologètes trouvent effectivement - ou affirment trouver -, dans les ouvrages de la bibliothèque libertine. Voir en particulier, les études consacrées aux lectures réfutatoires de Mersenne : Francesco Paolo Raimondi « Vanini et Mersenne », Vanini, J.-P. Cavaillé et D. Foucault, dir., Kairos, n° 12, 1998, p. 181-254, Claudio Buccoloni, « Una quaestio inedita di Mersenne contro il De Immenso », Bruniana & campanelliana, V, 1999-1, p. 165-175 et Antonella Del Prete, « Réfuter et traduire : Marin Mersenne et la cosmologie de Giordano Bruno », in A. Mothu (éd.), Révolution scientifique et libertinage, Bruxelles, Brepols, 2000, p. 49-84. A cet égard la réédition d'ouvrages de controverse anti-libertine  est précieuse : voir en particuler l'édition par Claudio Buccolini de l'ouvrage très rare de Mersenne, L'usage de la raison, 1623, Paris, Fayard, 2002. Voir également Jean de Silhon qui, après Mersenne, s'en prend au pyrrhonisme profane et débusque les « germes de libertinage très dangereux » sous les fleurs de Montaigne : De la certitude des connaissances humaines, 1661, éd. Ch. Nadeau, Paris, Fayard, 2002 [édition de 1662], p. 25, et surtout, du même, sa Lettre à Monseigneur l'Evesque de Nantes [Philippe Cospean], où figure une déclaration de guerre contre Machiavel, Pomponazzi, Cardan et surtout Vanini, présentée et publiée par Ch. Nadeau, in Corpus, « Jean de Silhon », n° 42, 2002, p. 109-144. Enfin et surtout, on lira le riche article synthétique de Tullio GregorY, Apologeti e libertini, Giornale Critico Della Filosofia Italiana, LXXXI, 2000-1, p. 1-35.


[6]
C'est dans ce sens que vont les travaux de Stéphane Van Damme sur le Procès de Théophile, notamment « Libertinage de mœurs/ libertinage érudit. Le travail de la distinction », à paraître dans la Revue philosophique.


[7]
« Legislatores et impostores. Le Theophrastus redivivus et la thèse de l'imposture des religions à la moitié du XVIIe siècle », in J.-P. Cavaillé et D. Foucault, Sources antiques de l'irréligion moderne : le relais italien, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, Collection de l'ECRIT, n° 6, 2001, p. 181-218. Voir Michael J. Buckley, At the Origins of Modern Atheism, New Haven/Londres, Yale University Press, 1987, Alan Charles Kors, Atheism in France, 1650-1729, vol. 1 : The orthodox sources of Disbelief, Princeton, Princeton University Press, 1990.