Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002)

 

 

3- Saint libertin ora pro nobis

 

          A partir de la juste constatation de la construction de la catégorie comme « envers du Grand siècle », la deuxième tentation consiste à conserver la catégorie, mais en révoquant le point central de l'accusation apologétique : l'impiété. Ce qui, pour l'essentiel, ramène finalement cette position à la précédente. C'est une tendance assez largement diffuse dans la recherche contemporaine, poussée jusqu'à la caricature par Jacques Prévot. Selon cet auteur, la mécréance des libertins est un pur fantasme des libres penseurs modernes : « Il serait inconvenant » de chercher l'athéisme « de préférence chez ceux qu'on appelle libertins » (il y aurait donc, dans cette optique, des athées qui ne seraient pas libertins [2]) : tout au plus, « en instillant le doute, le libertin a pu ouvrir la voie à une incroyance dans laquelle il ne s'engageait pas lui-même ». Aussi, « au mieux », sont-ils des sceptiques fidéistes, pour lesquels la révélation reste intouchable [3]. Mais qu'est-ce qui caractérise alors les libertins ? Essentiellement le refus des autorités (il faut sans doute préciser : l'autorité de la révélation mise à part) et le très vague critère d'une affirmation de l'indépendance d'esprit, contre la rigidité et l'intolérance de l'absolutisme. A ce compte là, tous les grands esprits du siècle sont libertins, et notre critique n'hésite pas à convoquer jusqu'aux noms de Fénelon, Pascal, et même… Mersenne ! Mais alors, on ne comprend plus rien. Pascal n'écrit-il pas une apologie de la religion menacée par l'athéisme ? Et le frère Minime n'est-il pas d'abord l'un des plus acharnés controversistes dans le combat contre les « déistes, athées et libertins de ce temps » ? Son ouverture remarquable à la science moderne, ses relations suspectes (un La Mothe Le Vayer par exemple) ne font rien à l'affaire, ou plutôt elle devient l'affaire de la complexité des réseaux savants de la première moitié du XVIIe siècle, où se croisent parfois sans se heurter les convictions les plus antagonistes [4]. Une fois révoqué le critère de l'impiété, la spécificité du libertinage devient tout à fait anecdotique. Pour Armand Beaulieu, qui s'appuie sur Jacques Prévot,  le recours au topos national le plus éculé n'est pas de trop (alors que l'on a pourtant affaire à un phénomène européen [4bis]) : tout au plus, le libertinage érudit est-il « l'étincelle d'un esprit français toujours prompt à plaisanter, à juger ou à critiquer… »[5]. On touche alors le fond de la misère critique.

 

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[2] Mais alors, si l'on admet l'existence de l'athéisme, quelle serait sa relation avec le libertinage ? L'auteur ne semble pas même admettre une différence de degrés, ce qui le ramènerait à une position voisine de celle de Garasse, pour lequel les libertins proprement nommés sont des « apprentis de l'athéisme ».


[3]
Libertins du XVIIe siècle, Introduction, p. XLVI, LXV, XLI. Sur la question du scepticisme fidéiste, voir infra. C'est pourquoi, il faut louer cette entreprise, car sachant l'impact des ouvrages de la prestigieuse collection des éditions Gallimard sur un large public et la durée de leur influence, elle nous laisse pour longtemps, le meilleur de la tâche, tel qu'on la voit subtilement pratiquer par la plupart des auteurs publiés ici : la joie de conduire ceux des lecteurs qui se laisseraient abuser par cet appareil critique dans la voie délicieuse du déniaisement.


[4]
A cet égard un rapprochement avec la situation actuelle de la recherche est en partie utile, en même temps que parfaitement trompeur, parce que la situation des réseaux savants par rapport aux pouvoirs politiques et religieux était entièrement différente. Un Le Vayer ou un Descartes ne pouvaient pas ne pas faire semblant de partager les mêmes émotions que le pieux secrétaire de l'Europe savante à l'égard de l'impiété.

 

[4bis] S. Zoli est l'un de ceux qui a le plus insisté ces dernières années sur cette dimension européenne du mouvement. Voir par exemple, L'Europa libertina, op. cit., p. 18 sq.


[5]
Armand Beaulieu, « Un moine à l'esprit libre » [il s'agit de Mersenne], in A. Mothu (éd.), Révolution scientifique et libertinage, op. cit. (p. 35-47), p. 47.