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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 4- L'héritage de René Pintard Ces deux voies de la critique remettent foncièrement en
cause, bien souvent sans le faire d'ailleurs de manière ouverte, les travaux de
René Pintard : moins ses thèses sur la situation historique de ceux qu'il
appelait les « libertins érudits » (et le fait qu'il les appelle ainsi,
voir infra), que la réalité même de
son objet : c'est-à-dire l'existence de réseaux d'humanistes dans la
première moitié du XVIIe siècle qui se reconnaissent dans leurs vue
libres sur la religion, conduisant à des degrés divers à la mise en cause des
dogmes et croyances du christianisme. On trouve l'effet de cette révision
drastique là où on s'attendrait le moins à le trouver : dans la notice
« In Memoriam » consacrée
par Roger Zuber à l'historien du libertinage juste après sa disparition. Il
s'agit d'un enterrement en règle où l'on nous fait comprendre que c'est tout le
contenu des recherches du défunt qui serait aujourd'hui dépassé : on
aurait justement contesté le mépris des « déniaisés » à l'égard du
peuple croyant [2] et les temps
seraient enfin venus de mettre en cause l'idée du libertinage comme
« école de pensée », alors que l'on aurait plutôt affaire à un « type
littéraire » [3]. Le
monumental,
l'inégalé travail d'archives accompli par Pintard passe ainsi tout entier à la
trappe, sans plus de commentaires, alors qu'il eût fallu au contraire mettre
en exergue une lacune majeure, et même une involution de la recherche
contemporaine : : l'absence de toute étude historique de grande
ampleur revenant aux sources imprimées et surtout manuscrites pour reconsidérer
les réseaux de l'impiété dans la période couverte par la célèbre thèse [4].
Encore ne faut-il pas surévaluer sur ce point les travaux de Pintard. Quel que
soit leur immense apport du point de vue de l'érudition, ils sont loin
d'avoir jeté les bases d'une analyse socio-politique des réseaux, comme semble
l'affirmer Charles-Daubert [5]. Bien heureusement, tout un courant d'études s'inscrit aujourd'hui dans le sillage de Pintard, sans pour autant hésiter à mettre en cause les jugements négatifs de celui-ci sur le rôle des libertins dans la constitution de la modernité et sur l'issue historique du mouvement. C'est précisément le cas des nombreux travaux de Charles-Daubert. L'idée maîtresse que cette auteure exprime dans son ouvrage introductif sur le libertinage est que « l'apport du libertinage érudit prend la forme d'une rupture définitive avec la conception théologique de l'homme, du monde et de Dieu » [6]. Aussi Charles-Daubert opte-t-elle pour une approche plus conceptuelle que ne l'était l'enquête psychologique et « sociologique » de Pintard, qui ne permettait guère de mettre en évidence une unité foncière de pensée justifiant l'usage d'une catégorie spécifique [7]. Il s'agit pour elle de dégager la « structure thématique de la pensée libertine » : pas moins de trente et un thèmes sont relevés, regroupés sous trois chefs : 1- L'attitude intellectuelle des libertins (marquée par un sentiment de supériorité à l'égard de la sotte multitude, déterminant le secret et des modes d'écriture spécifiques) ; 2- La morale indépendante du sage (une sagesse toute humaine, réglée sur la nature, et rejetant la morale chrétienne) ; 3- Critique anti-théologique et critique des fondements du pouvoir [8]. Notons que ces thèmes, dont la présence est pourtant abondamment attestée par les textes, sont précisément, pour la plupart, ceux qui sont rejetés comme des projections de la libre pensée moderne par les chercheurs réunis autour de la même critique de Pintard : contre la croyance à l'enfer et aux châtiments ; contre la croyance en l'immortalité de l'âme ; contre la providence ; le Christ comme imposteur ; Dieu identique à la nature… D'un point de vue méthodologique, on pourrait cependant discuter la mise en avant de la notion de thème car, comme le montre d'ailleurs l'ouvrage de Charles-Daubert, les thèmes engagent des thèses[8bis], c'est-à-dire une pensée à l'œuvre, consciente de ses enjeux théoriques et pratiques. Pour ne prendre qu'un exemple, le thème « de la religion comme instrument au service du pouvoir » contient la forte thèse de l'imposture politique des religions, aux enjeux tout à fait considérables sur le plan de l'anthropologie, de la pensée politique, etc. Par leur inspiration et leur mise en œuvre, les travaux de
Charles-Daubert sont surtout proches des productions de ce que l'on pourrait
appeler l'école italienne, où l'héritage de Pintard et tout à la fois sa
critique, sont sans doute les plus vifs et les plus productifs [9].
La méconnaissance, souvent bien réelle, de ces travaux en France est une chose
étonnante, qui explique pour une bonne part les inconséquences et les
insuffisances de la recherche en ce pays [10].
C'est pourquoi la publication en français du recueil d'études de Tullio Gregory
est un événement, et en particulier l'importante contribution qui présentait en
1980 un état des lieux de la recherche (« Le libertinisme dans la première
moitié du XVIIe siècle ») : travail considérable de va-et-vient
entre l'historiographie et ses sources, qui se présente à la fois comme un effort soutenu pour
produire les coordonnées de la culture philosophique libertine et désigner les
insuffisances et les manques à combler dans les études [11]. Suivant
[2] L'auteur ne donne aucune référence et l'on ne s'en étonne pas, puisque les auteurs ne cessent pourtant de réitérer expressément l'expression du plus profond mépris à l'égard du peuple superstitieux. Mais il est vrai que se développe l'idée, chère à Jacques Prévot - et dont il faut en effet retenir quelque chose - selon laquelle les libertins se soucieraient d'éducation populaire.
[8bis] T. Gregory, dans un article découvert trop tard pour l'intégrer comme il le mériterait dans cette revue, parle d'un « complexe de thèses », combattues comme libertines par les apologètes : « Apologeti e libertini », Giornale Critico Della Filosofia Italiana, LXXXI, 2000-1, p. 1-35.
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