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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 5- Vingt ans après A la lecture de
ce texte de Tullio Grégory, on ne peut s'empêcher de se demander ce qui a aujourd'hui changé dans
la situation du chercheur par rapport à celle où se trouvait son auteur il y a
vingt ans (et on aurait évidemment aimé avoir quelques lumières à ce sujet dans
l'édition française). Le fait le plus marquant s'est déjà imposé à nous :
à travers la mise en cause, le plus souvent locale (cas par cas, auteur par
auteur...) mais aussi globale, de l'existence même d'une culture de
l'incrédulité, la légitimité du champ d'études n'est plus acquise. Cela devrait
évidemment, pour le moins, entraîner de vives discussions, mais ce n'est que
rarement le cas : le plus souvent, on accepte sans broncher de travailler
sur des objets historiques dont l'existence même est niée par ses pairs, et
réciproquement on tolère sans crier à l'imposture des travaux dont on a la
conviction qu'ils n'ont aucune valeur historiographique. De
sorte que les présupposés à partir desquels Gregory interroge Pintard, dans
lesquels se reconnaissait la plus grande partie de la critique voici vingt
ans, ne sont plus acceptés, le plus souvent sans être d'ailleurs explicitement
et fermement rejetés (ce qui n'est pas sans créer de grandes confusions).
Ensuite, il est évident que le champ s'est très largement étendu et enrichi,
comme en témoigne la masse énorme des publications (le fait que je me sois
résigné ici à quatre années seulement est en lui-même révélateur), tant dans le
domaine de l'historiographie et de la critique, que dans celui de l'édition de
textes. Même si l'on peut encore mettre en évidence bien des lacunes, le
travail dans ce dernier domaine est considérable : pour les seules années
qui nous incombent, outre le volume de la Pleiade [2],
le nombre et (parfois) la qualité des éditions critiques sont tout à fait
impressionnants et difficiles à recenser de manière exhaustive : œuvres
complètes de Cyrano de Bergerac, de Tristan l'Hermite, de Des Barreaux, textes
de Sorbière, de Denis Veiras, de Saint-Réal, de Fontenelle, de Bayle… chefs
d'œuvres de la littérature clandestine comme les deux traités des trois
imposteurs et le pseudo-Cymbalum mundi…
textes issus de ce que l'on appelle encore le libertinage de mœurs (Parnasse satyrique, Académie des dames…), et alors que se multiplient les annonces de
publication prochaine : le 2e tome de la Pléiade [3],
la publication des œuvres complètes de Gabriel Naudé, textes de Vanini, de
Jean-Jacques Bouchard, de Dassoucy, de Louis Machon, etc. On constate en
tout cas, en parcourant ces publications, que les critiques et les orientations
dessinées par Gregory dans son texte ne sont pas restées lettre morte pour les
producteurs de la
partie la plus féconde des travaux contemporains. Mais d'abord faut-il donner
un aperçu de l'apport du critique italien. L'un de ses principaux acquis, tout
à fait représentatif d'une orientation des études qui n'a cessé depuis de
s'affirmer en Italie et ailleurs, est la réfutation de la thèse jadis défendue
par Lucien Febvre et Robert Lenoble - mais aussi par Pintard et Giorgio Spini -
selon laquelle l'érudition en général et celle des libertins en particulier
serait extérieure et même foncièrement hostile à l'esprit scientifique du XVIIe
siècle, lui-même ramené à la seule science mécaniste (Galilée-Descartes), de
sorte que l'entreprise des érudits était nécessairement vouée à l'échec [4].
Ainsi « le libertinisme se serait éteint, ou aurait disparu avant
1650 » pour ne réapparaître qu'à la fin du siècle, suite au « barrage
créé par la métaphysique de Descartes » [5].
Ce fameux jugement de Pintard et la périodisation qu'elle informe sont
vigoureusement mis en cause par Gregory et par ceux qui acceptent de le suivre
sur cette question [6]. Comme le
note Carlo Borghero, le libertinage, loin d'apparaître comme un résidu de la Renaissance tardive désormais
privée de toute force, est un élément de connexion entre « les aspirations
libératoires de l'Humanisme et de la Renaissance et les premières affirmations
des Lumières » [7]. A cette
lumière, le « moment cartésien » lui-même cesse d'apparaître comme
celui d'une alliance, provisoire mais authentique, entre l'apologétique et la
nouvelle science : c'est la « fausse conviction (…) de la sûreté de
son orthodoxie religieuse et de son efficacité apologétique », qui se
trouve ainsi mise en question. On peut, comme Alain Mothu dans l'avant propos
d'un ouvrage collectif sur Révolution
scientifique et libertinage, parler d'une rationalité nouvelle, à
laquelle participent les libertins comme les tenants de la révolution
scientifique, qui fait fonds sur la raison et l'expérience, récuse la
scolastique, la centralité de la terre et la « royauté » de l'homme, la
finitude du monde, les causes finales, le principe d'autorité, la tradition,
etc.[8]
Ce fonds commun ne doit pas masquer l'irréductibilité des conceptions en jeu de
la nature et du savoir, comme Mothu le répète après Maurizio Torrini. Certes
aucun accord ne semble possible entre Antonio Rocco, l'élève de Cremonini, et
Galilée, qu'il attaque au nom de l'intangibilité aristotélicienne [9].
Mais l'intérêt des libertins « patentés » (ceux étudiés par
Pintard)
pour certains aspects de la science moderne (et notamment l'hypothèse
copernicienne) a justement été signalé par Paganini [10].
Sur cette question évidemment, la définition même du libertinage est
fondamentale, car si l'on admet, comme je le crois, qu'il n'y a aucun sens à
considérer, comme on le fait généralement, un Sorbière comme libertin, mais non
son maître Hobbes (parce que trop grand ? parce qu'Anglais ? parce
que galiléen ? parce que penseur systématique ? parce que
contractualiste ?), alors évidemment le rapport du libertinage au
mécanisme galiléen doit être entièrement réexaminé. En outre, il faut tenir
compte de la complexe situation de la science au XVIIe siècle, où
l'anti-aristotélisme rassemble dans un même combat des adeptes des
transformations « chymiques » ou des paracelsiens [11],
des paracelsiens et des mécanistes convaincus. Or tous ces courants ont de
forts points de contacts avec l'hétérodoxie la plus radicale en même temps
qu'ils ont pu connaître, à des degré divers, une neutralisation et une
irréprochable normalisation idéologique [12].
En tout cas, force est de constater, comme le font quelques études récentes, la
participation directe de partisans et acteurs de la science moderne
contemporains de Descartes au libertinage le plus radical, déiste, voire
athéiste [13]. Nous verrons combien ce tournant critique, indiqué par Borghero, est
décisif et susceptible de venir inquiéter plus d'une fausse certitude de
l'histoire de la philosophie et de l'histoire des idées portant sur la première
modernité européenne, mais aussi d'entraîner une interrogation relative à l'étendue et
aux limites de la culture libertine, appréhendée comme un effort conscient
d'affranchissement de la théologie. C'est en tout cas à partir de cette
réévaluation historique du rôle du libertinage engagée tacitement en
polémique avec Pintard, mais qui renoue en
fait avec une tradition ininterrompue mais longtemps minoritaire, que Gregory
appréhende la cohérence globale du mouvement à partir de quelques constantes
dégagée des textes, sous l'éclatement, l'éclectisme et
même l'incohérence apparemment irréductible des positions doctrinales : la convocation décisive de
certains auteurs anciens et modernes comme « maîtres » et
inspirateurs (autrement dit, ce que Garasse appelle la « bibliothèque des
libertins ») ; la reprise d'une tradition naturaliste de l'Antiquité
et de la Renaissance ; la présence « à l'arrière plan » du
relativisme sceptique et partout, le « même détachement progressif du
sacré, son exclusion de l'histoire, la réduction des rites et des mythes
religieux à la sphère des comportements extérieurs, pratiques,
politiques » [14]. Suivant
[2] Libertins du XVIIe siècle, op. cit. Ce premier tome contient La Première journée de Théophile et diverses pièces concernant le procès du poète, L'Apologie pour tous les grands personnages qui ont été faussement soupçonnés de magie de Naudé, Le page disgracié de Tristan de l'Hermite, un petit échantillon traduit du Philosophiae Epicuri Syntagma consacré à l'éthique, une partie des Aventures de Dassoucy, L'Autre monde de Cyrano de Bergerac et l'École des filles.
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