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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 6- L'outillage mental des libertins Je prendrai les quelques traits saillants des analyses
évoquées ci-dessus de Gregory et de Charles-Daubert comme fils conducteurs pour
examiner une partie au moins de la masse énorme des études actuelles. Ce qui
se dégage d'abord de leur appréciation globale du mouvement, c'est que la culture
libertine du XVIIe siècle se définit dans un rapport à ses sources,
et d'abord en ce qu'elle est le dépositaire de l' « outillage mental »
des philosophes et écrivains gréco-latins [2],
et surtout en considérant le phénomène sous son aspect créatif, comme une
« interprétation nouvelle » de la culture antique, selon l'expression
de Gregory, y compris par rapport aux auteurs modernes qui tiennent la plus
grande place dans leur bibliothèque (les « naturalistes » italiens de
la Renaissance, Montaigne, Charron…), une interprétation qui trouve son achèvement et sa plus claire expression dans le manuscrit clandestin du Theophrastus redivivus, où toute
l'histoire de la philosophie est revisitée et retravaillée pour apparaître comme un « combat incessant de
la raison contre les mythes, comme l'itinéraire de la ‘philosophie libre',
intrinsèquement athée et matérialiste » [3]. Mais il n'y a
pas de voie unique conduisant à la libre pensée ; la multitude d'auteurs qui conduisent au
Theophrastus conduisent aussi
ailleurs, y compris à travers le Theophrastus
lui-même. Encore faudrait-il, pour être à même de saisir ces voies
multiples et brisées, considérer véritablement les textes, non seulement
dans leur contexte de production et de réception, mais aussi dans leur durée,
c'est-à-dire à travers la
mémoire livresque qui les constitue et à partir de laquelle ils se
reconnaissent, explicitement ou non. C'est l'une des raisons pour déplorer
le caractère souvent trop ponctuel et morcelé des études sur nos questions [4]
: les recherches sur un motif transversal comme celui des trois imposteurs, que
Charles Daubert a menées avec une grande érudition et rigueur (voir infra), montrent bien l'intérêt qu'il y aurait à travailler sur la
longue durée de la transmission et transformation des motifs, philosophèmes,
citations, etc. Dans son dernier ouvrage, Carlo Ginzburg esquisse par exemple
une histoire de l'usage politique du mythe envisagé comme fiction à partir de
Platon et d'Aristote, histoire qui se poursuit à travers le motif des trois imposteurs,
jusqu'au renversement décisif que constitue l'Esprit
de Spinoza où la religion, de fiction nécessaire, devient un instrument de
désordre et d'oppression à abattre [5].
On ne peut montrer autrement le rôle décisif qu'ont pu jouer dans l'histoire de
la culture philosophique et politique de simples manuscrits produits et
distribués clandestinement à l'époque même du triomphe de l'imprimerie (voir infra). Sur un autre
plan, on peut citer l'entreprise d'Emmanuel Faye [6]
qui s'efforce de montrer comment la revendication de l'autonomie et de
l'excellence de la philosophie, et du sage comme artisan de sa propre félicité,
initiée par les artiens de l'université de Paris au XIIIe siècle,
implique une critique radicale de la théologie, se perpétue et parvient à sa
maturité chez des penseurs de la Renaissance et du XVIIe siècle [7]. Je vais rapidement passer en revue les nombreux travaux
récemment consacrés aux sources du libertinage et de l'athéisme, mais je
voudrais d'abord signaler un champ d'étude encore largement inexploré, dont
l'investigation me paraît pourtant déterminante pour une juste appréciation de
l'émergence dans les textes, vers la fin du XVIe siècle, du
libertinage au double sens de l'impiété et de la licence morale : il
s'agit du libertinage « spirituel » stigmatisé par Calvin et que l'on
trouve encore dénoncé dans l'apologétique calviniste du XVIIe siècle
(Voetius). Car les libertins spirituels, qui se sont peut-être auto-désignés
ainsi [8],
sont les dépositaires d'une longue tradition de dissidence au sein du
christianisme, remontant au moins aux franciscains spirituels persécutés et aux
frères du libre-esprit du XIVe siècle, pour venir irriguer
l'évangélisme radical de certaines sectes de la constellation réformée. Ces
libertins, comme Quintin et Pocques, revendiquent pour ceux qui vivent selon
l'esprit un large affranchissement des règles et des normes imposées par les
autorités ecclésiastiques et civiles, et ils sont très violemment condamnés par
Calvin pour leurs prétentions spirituelles exorbitantes en même temps que pour
une conduite jugée totalement immorale. Aussi est-il de la plus grande
importance de reprendre la question soulevée par Alberto Tenenti en 1963, sur
le passage de l'une à l'autre forme de libertinage, de leur différence radicale
mais aussi de tout ce qui circule de l'une à l'autre dans les textes
accusatoires comme dans la culture dissidente du temps [9].
Cette question du libertinage spirituel et
de ses rapports avec un libertinage « profane » (mais non qualifié
encore comme tel, Calvin parle d'épicuriens, de lucianistes, etc.), apparaît
dans l'interprétation que Max Gauna propose du Cymbalum Mundi de Bonaventure Des
Périers dans une précieuse
édition [10].
Gauna met fermement en cause la vision de Febvre qui faisait de cet
ouvrage « l'exception inouïe qui confirme la règle, autrement absolue, de
l'impossible incroyance », mais aussi tous les critiques, de loin les
plus nombreux, qui y voient l'expression d'une forme d'Évangélisme, pour
l'inscrire dans « le cadre de la tradition dissidente et
clandestine », où la raillerie lucianique de la religion instituée se mêle
à des motifs qui évoquent le libertinage spirituel [11]. Suivant
[2] D. Foucault, « Le legs de l'irréligion antique aux « esprits forts » de l'époque moderne : un « outillage mental » négligeable ? », in J.-P. Cavaillé et D. Foucault, Sources antiques de l'irréligion moderne : le relais italien, Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, Collection de l'ECRIT, n° 6, 2001 (p. 15-32). Si D. Foucault parle d' « outillage mental » de l'irréligion, c'est évidemment pour contester la thèse de Lucien Febvre, selon laquelle celui-ci n'existerait pas vraiment avant l'avènement de la science moderne. A cet égard, l'article de D. Foucault offre une précieuse mise au point.
[10]
Bonaventure Des Périers, Cymbalum Mundi, édition critique Max
Gauna, Paris, Honoré Champion, 2001. Voir également l'édition de Laurent
Calvié, adaptation du Cymbalum en
français moderne, accompagnée du texte de Charles Nodier : Bonaventure Desperiers, Toulouse,
Anacharsis edition, 2002. [11] Sur l'influence possible
des libertins spirituels, voir op. cit.,
p. 47 sq. Soit la synthèse interprétative sur le contenu réel du « méchant
petit livre » condamné par la Sorbonne, que Max Gauna propose à la
fin de son étude : « Railleries lucianesques et sceptiques à l'égard des
apories inhérentes aux concepts de la providence, de la responsabilité humaine,
de l'éternité, de la prière, de la création temporelle ; une mise en scène
désopilante de la religion envisagée comme une fraude politique, et de la
dégénération de cette autorité frauduleuse en tyrannie stupide et
brutale ; une satire impitoyable de la crédulité et de la cupidité
humaines ; le culte poétique et sensuel de la sexualité et du
plaisir ; une obsession particulière inspirée par les idées véhiculées par
les mots logos et parolle ; une
certaine sympathie pour la révolte des libertins spirituels et des anabaptistes
radicaux, comme pour la prudence d'un certain nicodémisme », ibid., p. 52. En outre Max Gauna
présente de très intéressantes considérations sur le recours par Des Périer
à
l'allégorie comme « nécessité vitale » (le texte parle d'ailleurs de
« l'utile silence de vérité ») : « Il fallait qu'elle ne fût pas
trop transparente (…) : accessible aux initiés, opaque aux persécuteurs,
laissant toutefois deviner le sens aux esprits curieux et sceptiques », ibid., p. 34.
Voir pour les prolongements au XVIIe siècle de ce courant
spiritualiste, l'article de A. Mothu sur la La Foy dévoilée par la raison (1681) : « Un joachimite
à l'âge de la raison : Jean-Patrocle Parisot », in Materia actuosa. Antiquité, Âge classique, Lumières. Mélanges
en l'honneur d'Olivier Bloch. Recueillis par M. Benítez, A. McKenna et
J. Salem, Paris : Champion, 2000, p. 427-452. A. Mothu prépare une
édition du Fléo de la foy, de
Geoffroy Vallée, visant à mettre ce texte en relation avec le libertinage
spirituel. |