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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 7- Anciens, médiévaux et modernes Dans la lecture,
appropriation, critique, évacuation des sources du libertinage et de
l'incroyance, les trois grands moments à considérer, sont évidemment
l'antiquité, l'époque médiévale et la Renaissance, non seulement envisagés
comme d'inépuisables magasins de matériaux (à ce titre la Bible elle-même joue
un grand rôle), mais également, comme lieux de contestation des principes de la
religion païenne, voire, pour les deux suivants, de la religion et de la
civilisation chrétiennes. Si le premier est nécessairement présent dans les
études qui nous intéressent ici [2],
parce que convoqué par les auteurs eux-mêmes et leurs contradicteurs, il n'en
va pas de même des deux autres, d'abord parce que plus on remonte dans le
temps, plus fort est l'anathème sur toute tentative de mise en évidence de
l'existence de formes de culture hostiles au religieux, mais aussi parce que
les textes mêmes, ne serait ce que par prudence, cachent ou transfigurent
souvent leurs modèles plus ou moins proches, sur lesquels pèsent une
condamnation (ainsi en est-il de la tradition averroïste, ou des références à Machiavel,
puis de Charron après leur mise à l'index). Il faut d'abord ici citer, pour l'époque médiévale, l'article lumineux de Maurice Kriegel,
sur la philosophie juive et arabe médiévale, qui remet ouvertement en cause la
thèse de Lucien Febvre sur l'impossible incroyance des médiévaux et
« pémodernes » [2bis], montrant comment, celle-ci
« suit comme son ombre la philosophie dominante dans le monde
islamo-juif et les milieux intellectuels extérieurs à l'espace musulman qui
continuent après les XIIe-XIIIe siècles à s'en réclamer
comme d'une tradition à laquelle ils doivent l'essentiel de leurs outils de
réflexion » [3]. On lira aussi avec
intérêt le texte de Didier Ottaviani sur la
naissance à l'époque médiévale de l'intellectuel laïque [4].
L'auteur interprète
la lutte des artiens comme Siger de Brabant et Boèce de Dacie, puis de Pietro
D'Abano comme un « athéisme méthodologique » consistant à faire
« comme si le seul ordre
existant était celui de la nature, et donc comme si Dieu n'existait pas »,
cet athéisme méthodologique aboutissant sur le plan politique à la revendication
d'une séparation des pouvoirs et, au-delà, à l'« athéisme politique »
d'un Machiavel. Reste ainsi écartée la question désormais quasi taboue pour
l'époque médiévale de l'athéisme pur et simple. Un terrain d'étude toujours fertile, qui devrait intéresser
au plus haut point les historiens du libertinage, est celui des censures dans
l'université médiévale, et en particulier du contenu, de la signification et du
contexte de la condamnation parisienne de 1277, où se trouve formulé plus d'un
article familier aux lecteurs des libertins. Dans son édition, David Piché
présente le principe de la double vérité (il est des vérités certifiées par la
raison qui contredisent, sans les détruire, certains dogmes de la foi
chrétienne), attribué par l'évêque Tempier à certains artiens (Boèce de
Dacie, etc.), comme une « invention herméneutique » du chancelier de
l'université de Paris, car les artiens concernés, en établissant leur
périlleuse distinction, maintenaient la foi comme critère absolu [5].
Mais il est évident que l'on ne peut aller bien loin dans l'interprétation de
ces auteurs, si l'on met de côté la question cruciale du caractère stratégique
et dissimulatoire de leurs solutions apparemment acceptables. Aussi faut-il
souligner ici l'importance des travaux de Luca Bianchi sur la censure à
l'université de Paris (la censure institutionnelle, mais aussi les procédés
d'autocensure qu'induit celle-ci) et la revendication, indéniable et décisive
pour l'histoire de la culture moderne, de la « libertas philosophandi », comme liberté de pensée et même, au
moins dans le cadre universitaire, comme liberté de parole [6]. Des questions similaires se posent bien sûr pour les
développements ultérieurs de la doctrine prétendue de la double vérité, en particulier
à Padoue, jusqu'aux considérations interprétatives qu'a pu lui consacrer un Le
Vayer. Les incrédules de l'incrédulité médiévale auront par exemple tout
intérêt à parcourir l'article très informé de Graziella Federici Vescovini consacré à Biagio Pelacani (env.
1354-1416). Les thèses défendues par ce docteur contraint à la rétractation en
1396 sont particulièrement édifiantes : impossibilité de toute
démonstration de l'existence de Dieu, non contrariété de sa non-existence,
mortalité de l'âme, matérialisme astrologique, horoscope des religions… on y
trouve en somme « presque tous les topoi
de la pensée libertine » [7]. Dans cette
perspective, il faut signaler l'apport important des travaux consacrés aux
auteurs phares du naturalisme italien, présents dans la bibliothèque des
libertins : non seulement Pomponazzi [8]
et Cardan, dont une équipe internationale sous la direction de Guido Canziani
prépare l'édition critique des œuvres complètes [9],
mais aussi Machiavel, désormais peu étudié sous l'angle de l'irréligion, alors
qu'il fut présenté, aussi bien par les apologistes déchaînés que par les
libertins qui le lisent avec assiduité, comme le « prince des
athées » [10], et encore
Bruno, dont les idées courent secrètement d'un bout à l'autre du siècle…[11]
Il faut bien sûr, à cet égard, insister sur les activités éditoriales des
libertins, et tout particulièrement de Naudé [12]. Dans le groupe
hétéroclite des « naturalistes » italiens, Jules-César Vanini occupe
un place historique singulière : il assure au début du siècle la
transmission des aspects les plus hétérodoxes de cette littérature par son
travail de réécriture philosophique des auteurs du XVIe siècle
(Cardan, Pomponazzi, etc.), et assume, à travers ses ouvrages et sa fin
tragique, la figure de l'athée par excellence. Aussi son étude est-elle
capitale pour saisir la continuité et les ruptures d'une histoire de
l'irréligion entre XVIe et XVIIe siècle. Cependant, en
dehors de quelques recueils et ouvrages spécifiques [13],
on ne peut que constater une large méconnaissance des textes et même de la
biographie de Vanini dans les études [14].
Son nom (le plus souvent erroné : il reste toujours le
« Lucilio » de Garasse) apparaît cependant invariablement comme une
source obligée des poètes et littérateurs libertins, puisée chez Antoine
Adam, qui ne le connaissait pas plus… Ne trouve-t-on pas dans l'introduction de
la Pléiade sur les libertins, que le philosophe fut condamné « sur la foi
d'une lecture univoque de ses œuvres », alors qu'il le fut pour des propos
oraux et sans que le Parlement de Toulouse ne parût avoir connaissance de
ses publications, comme nous l'apprend la documentation la plus élémentaire ? [15]
Il faut signaler l'ouvrage de Francesco De Paola [16],
qui a le mérite de présenter de nombreux documents (pour la plupart déjà connus
et publiés). Cependant Vanini, dont les œuvres ne sont presque jamais directement
exploitées (pas plus que ne sont vraiment cités ni discutés ses
prédécesseurs et adversaires), y est présenté comme un personnage protéiforme
et versatile s'adaptant à tous les milieux : ses écrits libertins
viseraient essentiellement à répondre aux attentes et aux goûts d'un
« public français », amateur de telle littérature hétérodoxe, sans rien apporter
de vraiment nouveau. Ainsi va-t-il jusqu'à affirmer que « le De Admirandis ne constitue ni une
nouveauté, ni un scandale pour la société française » de l'époque. Il va
sans dire qu'une telle reconstruction est tout aussi arbitraire que paradoxale,
car il n'est que trop évident, étant donné les réactions à court et à long
terme suscitées par les deux ouvrages signés de son nom, que ce n'est pas en se
conformant à une attente et en répétant ce que tous savaient que Vanini suscita
le scandale et les poursuites que l'on sait, mais en publiant ces textes d'une audace inouïe [17]. Quoi qu'il en
soit, le plus souvent Vanini n'est cité que du bout des lèvres, et s'il en est
ainsi, hormis le fait qu'il n'est pas encore correctement traduit en français
(mais comment peut-on travailler sur ces questions sans connaître le
latin ? Autre sujet d'étonnement), c'est qu'il obligerait à
considérer à nouveaux frais la question classée de l'athéisme italien. Mais,
pour la reprendre, encore faudrait-il, comme y appelait Gregory en 1980,
remettre en cause les préjugés négatifs de Giorgio Spini, pour lequel le
libertinage italien n'est qu'un sous-produit hétérodoxe de la Contre-Réforme [18].
A ce titre l'article de Gregory lui-même, traduit dans Genèse de la
raison classique (« Aristotélisme et libertinisme », chap. II), très ferme et
suggestif, s'offre comme un préalable important. Il faut y associer les nombreux apports
de Lorenzo Bianchi, bien qu'il considère surtout la philosophie italienne
hétérodoxe du point de vue de ses effets dans le libertinage érudit et au-delà [19]. Suivant
[2] On peut noter en particulier, ces dernières années, de nombreux travaux sur l'impact de la pensée de Lucrèce à l'époque moderne. Il faut d'abord citer Présence de Lucrèce. Actes du colloque tenu à Tours (3-5 décembre 1998). Textes réunis et présentés par Rémy Poignault, Tours : Centre de Recherches A. Piganiol, 1999. la 3e partie est consacrée à la « réception de Lucrèce à l'époque moderne ». É. Wolff, « L'utilisation du texte de Lucrèce par Gassendi dans le Philosophiae Epcuri Syntagma » ; J. Kany-Turpin, « Origine du monde et des vivants : la réception de la théorie de Lucrèce par Gassendi et Cyrano de Bergerac » ; Fr. La Brasca, « Hinc mel, hinc venenum : l'édition commentée du De rerum natura par Giovanni Nardi (1647) ». Voir encore Sylvie Taussig, « Gassendi et Lucrèce dans les Lettres latines, XVIIe Siècle », n° 216, juillet-septembre 2002, p. 527-543. Il faut ajouter, dans l'ouvrage collectif Sources antiques de l'irréligion moderne : le relais italien J.-P. Cavaillé et D. Foucault, éd., Toulouse, Presses Universitaires du Mirail, Collection de l'ECRIT, n° 6, 2001 : Jérémie Barthas, « Au fondement intellectuel de l'irréligion mchiavélienne, Lucrèce ? Controverses, notes et considérations », p. 67-90 ; Marie-Luce Demonet, « L'épicurisme linguistique à la Renaissance, de Bembo à Peletier du Mans », p. 91-110. Voir aussi dans le même recueil, cette fois sur l'importance de Lucien, qui mériterait d'être étudiée à nouveaux frais : Letizia Panizza, « La ricezione di Luciano da Samosata nel Rinascimento italiano : coripheus atheorum o filosofo morale », p. 119-138. Enfin, il faut signaler des actes de colloque principalement consacrés à la question de l'athéisme et de l'incroyance dans l'Antiquité païenne et chrétienne : G. Dorival et D. Pralon (éd.), Nier les dieux, nier Dieu, Aix-en-Provence, Publications de l'Université de Provence, 2002.
[2bis] L'ouvrage de Lucien Febvre, Le Problème de l'incroyance au XVIe siècle. La religion de Rabelais, vient à peine d'être réédité aux éditions Albin Michel (2003) avec une postface de Denis Crouzet.
Sur la métaphysique infinitiste de Bruno et son anti-théologisme radical (replacé, entre autres, dans la proximité de Pomponazzi), on lira Tristan Dagron, Unité de l'être et dialectique. L'idée de philosophie naturelle chez Giordano Bruno, Paris, Vrin, 1999. Qui veut se convaincre de l'extrême virulence de l'anti-christianisme de Bruno peut se reporter à l'édition bilingue du Spaccio della Bestia trionfante ; Expulsion de la bête triomphante, trad. J. Balsamo, in Œuvres complètes de Giordano Bruno, sous la direct. de N. Ordine et de Y. Hersant, t. V, 1-2, Paris, Les Belles Lettres, 1999. Voir, liés étroitement à notre thématique, les travaux de Miguel Angel Granada parus dans l'excellente nouvelle revue Bruniana & Campanelliana : « Maquiavelo y Giordano Bruno : Religión civil y critica del cristianismo », IV, 2, 1998 ; « Esser spogliato dall'umana perfezione e giustizia. Nuova evidencia de la presencia de Averroes en la obra y en el proceso de Giordano Bruno », V, 1999, p. 305-331 ; « Venghino a farsi una sanguisuga ». Nota a un pasaje suprimido de la verión definitiva de la Cena de le ceneri, VIII, 2002-1, p. 265-276, ainsi que son ouvrage : Giordano Bruno. Universo infinito, unión con Dios, perfeccion del hombre, Barcelona, Herder, 2002. Granada est aussi l'éditeur d'un ouvrage collectif : Cosmología, teología y religión en la obra y en el processo de Giordano Bruno, Publicacions Universitat de Barcelona, 2001. Sur Bruno et les sciences, voir Hilary Gatti, Giordano Bruno and Renaissance science, Cornell University Press, Ithaca-London, 1999. Sur l'importance de Bruno dans la culture scientifique et philosophique hétérodoxe du XVIIe siècle, voir Saverio Ricci, « La fortune de Giordano Bruno en France à l'époque de Descartes », dans E. Faye (éd.), Descartes et la Renaissance, Paris, Champion, 1999, p. 407-440 et A. Del Prete, « Appunti sulla diffusione della filosofia di Bruno nell'Olanda secentesca », Bruniana & Campanelliana, IV, 1998 / 2, p. 273-300 ; et les travaux d'Antonella Del Prete (d'autres travaux du même auteur sur la diffusion de la cosmologie brunienne dans l'Europe du XVIIe siècle sont signalés infra).
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