Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002)

 

 

8- Le mythe du mythe de l'athéisme italien

 

Cependant les travaux sur les forts esprits italiens du XVIIe siècle et leurs relations avec le reste de l'Europe demeurent rares [2]. De sorte que les études, même parmi les moins suspectes d'accréditer la thèse de Febvre, n'hésitent pas à parler - en renvoyant à un article célèbre et controversé d'Oscar Kristeller [3] -, du « mythe » ou de la « légende de l'athéisme italien », tout en reconnaissant qu'une telle légende est accréditée par les libertins, comme l'atteste suffisamment le Theophrastus [4]. Charles-Daubert elle-même, dans sa contribution au colloque Cremonini de Padoue, qu'elle consacre à la figure de ce philosophe dans le libertinage français, tout en récusant le terme de « mythe » (parce que, dit-elle, - et on ne comprend pas trop pourquoi - il ne faut pas « raviver des querelles périmées sur l'influence de l'aristotélisme padouan sur le libertinage érudit français du XVIIe siècle »), parle de « légende » parce que l'accusation reposerait tout entière sur la rumeur et des propos rapportés [5]. Si légende il y a, elle consiste bien plutôt dans le préjugé selon lequel l'athéisme et même plus largement le libertinage italien ne seraient qu'une légende. Les libertins, en effet, ne parlent pas seulement d'un passé révolu, mais d'une vie intellectuelle à laquelle ils ont eux-mêmes directement participé : ce que dit Naudé de Cremonini, dont il a suivi les cours (comme tant d'autres esprits indociles dont les noms sont consignés dans les annales de l'hétérodoxie), vaut bien les reconstructions dévotes des historiens des idées ! [6]

Un bon exemple est donné par certaines interventions au même colloque, et en particulier par Heinrich C. Kuhn, auteur d'un ouvrage sur Cremonini : il n'hésite pas à conclure de ses « démonstrations », attestant que le philosophe « croyait » à l'immortalité des âmes individuelles, que cette « dispute est close (au moins pour le moment) » et « l'intérêt pour l'orthodoxie ou l'hétérodoxie personnelle de Cremonini est évanoui ». Et de conclure : « cela ne me déplaît pas, parce que juger de la foi des morts ne fait pas partie à mes yeux des devoirs des historiens » [7]. Il est vrai que l'historien ne saurait sans déchoir prétendre sonder les reins et les cœurs. Cela dit, pour qui travaille sur les cercles libertins français ou sur l'Académie vénitienne des Incogniti, l'intérêt pour l'hétérodoxie de Cremonini est tout sauf évanoui. Le fait que l'incroyance du professeur soit mise en avant aussi bien par les libertins que par ses ennemis jurés (les Jésuites en particulier), comme l'attestent plusieurs articles du même volume, ne peut que stimuler cet intérêt [8]. Il va de soi que les propos des témoins directs qui ont eu accès aux paroles du maître et pas seulement à ses écrits, sont d'un poids autrement plus important pour l'historien que les analyses des interprètes d'aujourd'hui, empressés d'accorder des certificats d'orthodoxie. Il ne s'agit bien sûr pas de juger de la foi des morts [8bis], mais de tenir compte des jugements de ceux qui les ont connus pour appréhender sans naïveté une œuvre et un itinéraire. Du reste, honorer les morts, semble en l'occurrence consister bien plutôt à les forcer post mortem, quand enfin ils ne peuvent plus répondre, à les rapatrier dans le champ d'une orthodoxie qu'ils se sont employés à inquiéter par divers biais durant leur vie. Ce qui n'est certes pas là non plus un devoir de l'historien.

 

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[2] Voir cependant, les travaux sur Sarpi et son entourage à Venise, à commencer par l'article déjà cité supra d'Alberto Tenenti, « Libertinismo e etica politica in Paolo Sarpi » : « De nombreuses et claires affirmations de Sarpi en matière de religion peuvent aussi être définies comme libertines, dans le sens d'irréligieux par rapport au système des croyances chrétiennes occidentales », p. 69. Par son scepticisme et son proto-utilitarisme, Sarpi, selon le même auteur, soutient une position très éloignée de toute orthodoxie. Par contre, l'introduction à l'édition française de l'Histoire du concile de Trente (traduction française de Pierre-François Le Courayer - 1736, édition introduite et commentée par Marie Viallon et Bernard Dompnier, Paris, Honoré Champion, 2002), apporte peu de choses sur la question religieuse chez Sarpi. A propos du protestantisme supposé du servite, il est seulement dit : « La question de son appartenance à l'une ou l'autre des confessions n'a pas véritablement de sens ; car Sarpi ne se situe pas dans les débats de la confessionnalisation, mais poursuit la quête d'un christianisme centré sur un retour au message original », p. XXXVI. Sarpi en quête du christianisme authentique et originel ? Ce n'est pourtant pas vraiment ce que montrent ses écrits privés… Voir également les travaux sur l'académie des Incogniti (infra), et en particulier de Monica Miato, L'accademia degli incogniti di Gian Francesco Loredan, Venezia (1630-1661), Firenze, Olshki, 1998.


[3]
Paul Oscar Kristeller, « The myth of Renaissance Atheism and the French Tradition of Free Thought », Journal of the History of Philosophy, 1968, p. 233-243.


[4]
Voir par exemple Lorenzo Bianchi, « Pierre Bayle et le libertinage érudit », in Critique, savoir et érudition à la veille des Lumières. Le "Dictionnaire" de Pierre Bayle, Actes du Colloque de Nimègue (24-27 octobre 1996), Amsterdam-Maarssen, APA, 1998, p. 265 et Gianni Paganini, Haupttendenzen…, in Grundriss…, op. cit., p. 133.


[5]
« La fortune de Cremonini chez les libertins érudits du XVIIe siècle », Ezio  Riondato, et Antonio Poppi, Cesare Cremonini. Aspetti del pensiero e scritti, 2 vol., Padova, Accademia galileiana di scienze, lettere e arti di Padova, 2000, t. 1 (p. 169-191), p. 169. A propos de Cremonini, F. Charles-Daubert ajoute qu'en l'absence de preuves, on doit se ranger à l'avis du gouvernement de Venise qui défend son professeur (p. 174). Pourquoi le gouvernement de Venise serait-il plus crédible d'une part que les accusateurs et d'autre part que les disciples du philosophe ?


[6]
De substantielles différences de contenu entre l'œuvre publiée et les cours publiquement enseignés et un enseignement ou des propos privés semblent indiquées par le fait, mis en avant par Charles-Daubert, que Cremonini est présent dans la libre pensée comme une figure humaine de l'athéisme couvert, mais non, apparemment du moins, comme auteur. Cette absence de références viendrait selon Charles Daubert du fait que les libertins seraient tournés vers la nouvelle science (à laquelle Cremonini resta indifférent) ; ce qui est un argument en vérité assez discutable. Pour y voir plus clair, il conviendrait en tout cas, d'exploiter la masse énorme de cours manuscrits du philosophe, dispersés dans les bibliothèques européennes, dont le même ouvrage (t. 2) offre un remarquable recencement. Voir aussi, l'édition des discours du philosophe : Cesare Cremonini, Le Orazioni, Antonio Poppi ed., Editrice Antenore, Padoue, 1998, dans cet ouvrage les rédacteurs des notices réitèrent l'affirmation suivant laquelle le soupçon de mécréance et d'athéisme serait principalement le fait d'«une lointaine appropriation libertine du XVIIe siècle», p. 101.


[7]
Heinrich C. Kuhn « Cesare Cremonini: volti e maschere di un filosofo scomodo per tre secoli e mezzo »,  Cesare Cremonini. Op. cit., t. 1 (aussi accessible à l'adresse : http://www.Phil-hum-ren.uni-muenchen.de/php/Kuhn/ePub/CrVoltiRel.htm), je traduis. Voir, du même, Venetischer Aristotelismus im Ende der aristotelischen Welt. Aspekte der Welt und des Denkens des Cesare Cremonini (1550-1631), Frankfurt a. M., 1996.


[8]
Leon Spruit montre, à partir d'une nouvelle documentation, que Cremonini n'a cessé d'être dans la ligne de mire du Saint Office de 1604 jusqu'à sa mort (1631) et qu'il n'a dû son salut qu'à ses protections politiques, « Cremonini nelle carte del San'Uffizio romano », op. cit., p. 193-204. Maurizio Sangalli revient quant à lui sur les accusations récurrentes de la part des Jésuites selon lesquelles Cremoni enseignerait la mortalité de l'âme, «  Cesare Cremonini, La Compagnia di Gesù e la repubblica di Venezia : eterodossia e protezione politica ». Voir son édition des Apologie dei Padri Gesuiti contro Cesare Cremonini, 1592 (L. Gagliardi, P. Comitoli, G. D. Bonaccorsi, B. Palmio, A. Possevino), Atti e memorie dell'Accademia Patavina di Scienze Lettere ed Arti, Parte III, volume CX, 1997-1998, p. 241-355.

 

[8 bis] Notons bien que c'est ce que font par contre instinctivement tous ceux qui avancent qu'il n'y a pas de raison de « douter » de la « foi » de leurs chers auteurs, comme si la « foi » était une chose simple et l'état naturel de la psychologie humaine (au moins à l'époque considérée), la charge de la démonstration incombant uniquement à ceux qui, comme moi, n'en sont pas convaincus. Le paralogisme est évident.