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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 9- Censure, autocensure et dissociation On voit en tout cas que la question de l'hétérodoxie et de
son degré, de la déviance occasionnelle jusqu'à « l'athéisme »
(notion en discussion sur laquelle il faudra revenir), est inséparable de la
question de la censure et des innombrables moyens pour contourner celle-ci, ou
pour ne s'y soumettre que superficiellement. F. De Graux, s'en prenant vertement
aux travaux récents qui tâchent de « faire en sorte que les thèses
célèbres de Lucien Febvre sur les limites de l'incroyance au XVIe
siècle grignotent peu à peu le domaine du siècle de Bayle », leur
trouve deux point communs : l'un consiste à refuser de tenir compte
« des innombrables subterfuges et artifices induits par un « art
d'écrire » propre aux temps de persécution » et l'autre, à reconduire
l'idée « assez ridicule », selon laquelle « les procédures de la
dissimulation en matière d'écriture philosophique ressortissent à
l'hypocrisie » [2]. La
réfutation de l'un et l'autre de ces présupposés communs s'impose, pour peu
qu'on lise, d'une part, les textes en tenant compte de leurs conditions effectives
de production, dont la censure et la persécution sont des données objectives
irréfutables, et d'autre part, que l'on s'intéresse un tant soit peu, au-delà du seul
libertinage, à la question morale de la dissimulation licite, qu'aucun
contemporain n'aurait eu la grossièreté de confondre avec l'hypocrisie, sinon
bien sûr pour les besoins de la polémique (et en prenant toujours soin de
réserver un espace de secret licite n'ayant strictement rien à voir avec
l'hypocrisie) [3]. Dans le
contexte d'une anthropologie d'ascendance averroïste, que partagent par bien
des aspects la plupart des libertins (mais non tous), où la foule et le sage se
trouvent irréductiblement séparés, la dissimulation n'est d'ailleurs pas
seulement une mesure de prudence individuelle mais, comme le dit Gianluca Mori
au sujet des athées vertueux (tels qu'ils sont décrits par Bayle et par
d'autres) qui optent généralement pour le secret, elle
« devient une qualité morale, relevant d'une forme de générosité envers
son prochain » [4]. Concernant le
premier point, les études sur la persécution des intellectuels hétérodoxes et
en particulier sur la censure des livres, sont évidemment précieuses, voire
indispensables pour aborder avec un minimum de pertinence historique la
question controversée des procédures de dissimulation dans les textes. On lira
ainsi avec profit l'ouvrage de Mario Infelise, qui rappelle comment, en Italie,
une fois passée la lutte contre l'hérésie, et la magie mise à part, ce furent
les écrivains libertins qui payèrent le prix le plus fort de la répression
inquisitoriale, comme en témoigne éloquemment, entre autres exemples,
l'élimination de Ferrante Pallavicino (lequel attend d'ailleurs toujours la
monographie qu'il mérite [5]) [6].
Le même historien signale à juste titre que ces auteurs ont produit un
argumentaire serré et obstiné contre la censure des livres et joué ainsi un
rôle, difficile à mesurer mais indéniable, dans le développement de la
tolérance en matière de publication, privilège qu'une certaine vulgate réserve
aux seules dissidences religieuses. La remarque mériterait d'être reprise dans
le cadre d'un recensement systématique des déclarations, souvent ambiguës mais
parfois d'une extrême audace, qui s'échangent à travers l'Europe et qui
visent, non
seulement à revendiquer la liberté de pensée, mais aussi à déligitimer la
censure livresque - ou du moins certaines de ses formes -, à partir de
principes philosophiques étrangers sinon hostiles à la notion de
« tolérance » telle qu'elle est dérivée du droit canon. Quant au climat de persécution et de dissimulation contrainte, les dépouillements récents des archives du Saint Office, jusque-là si difficiles à consulter, ont apporté de nombreux éléments. Pour ne prendre qu'un exemple, on lira avec le plus grand intérêt la dénonciation de Spinoza (« hébreu de naissance, mais de profession dénué de toute religion ») par Nicolò Stenone en 1677, où l'on trouve - une fois encore a-t-on envie de dire - décrites par le menu les stratégies de dissimulation de l'impiété philosophique et les contre-stratégies déployées pour confondre celle-ci [7]. Mais l'Église romaine et ceux qui, bon gré mal gré, lui sont soumis n'ont certes pas la prérogative de ces procédures. Jonathan Israel offre dans son vaste et important ouvrage sur les Lumières radicales un très ample panorama européen de la situation de la censure livresque et universitaire après 1650 [8]. Aussi, dans une
indispensable synthèse sur la philosophie clandestine, Gianni Paganini,
insiste-t-il, pour une meilleure appréciation de l'hétérodoxie, sur l'importance de
l'étude des phénomènes de censure (Index
librorum prohibitorum, etc.), mais également, et surtout des procédures de
l'autocensure, dont les stigmates, les « cicatrices », comme le dit
Accetto dans son traité de la Dissimulation
honnête, marquent les textes. Paganini ajoute que l'Atheismus triumphatus de Campanella, représente sans doute le cas
le plus emblématique d'une telle autocensure [9].
Campanella sera cependant attaqué (et censuré) pour avoir donné trop de place
et de poids aux arguments des athées qu'il s'emploie à réfuter, et l'on adressa
des accusations similaires à des apologistes au-delà de tout soupçon tels que
Garasse et Mersenne [10].
Concernant Campanella, on peut sans doute aller plus loin dans l'analyse, comme
le tente Vittorio Frajese : à partir de la constatation de la similitude entre
les idées prêtées à l'athée et celles que le moine rebelle semble bien avoir
enseignées en Calabre en 1599, il considère l'ouvrage comme une sorte de
« roman philosophique de formation » (Bildungsroman) à forte teneur autobiographique, une sorte de
confession faite aux juges ecclésiastiques et une attestation du dépassement
des erreurs confessées [11]. Paganini renvoie à Gregory pour réaffirmer l'idée selon
laquelle c'est en réponse à ce système inquisitorial que l'on a théorisé dans
les milieux libertins « la légitimité d'une double morale, publique et
privée, la première faite pour le monde, farce ou masque, la seconde pour soi
seul, libre, intérieure et sincère » [12].
Gregory voit en Charron, inspiré par Montaigne [13],
le plus illustre théoricien de cette double morale, mais il montre aussi qu'à
la lecture de la Sagesse, c'est la
culture libertine tout entière qui adopte cette éthique clivée en se référant,
par dessus les épaules du chanoine de Condom, aux naturalistes italiens. La
notion historiographique de « dissociation », d'« uomo dissociato », élaborée par
Anna Maria Battista dans ses travaux des années 1960-1970 et exploitée par
Gregory, Paganini et la plupart des critiques italiens, est remarquablement
efficace pour désigner ce travail de séparation éthico-politique, qui
n'est d'ailleurs certes pas l'apanage du seul mouvement libertin [14]. Suivant
[2] F. De Graux, « Chronique du libertinage » [II], La Lettre clandestine, n° 9, 2000 (p. 341-355), p. 343.
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