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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 10- Persécution et art d'écrire : la lecture straussienne Persécution et dissociation impliquent une écriture de la
dissimulation, un art d'écrire entre les lignes, pour reprendre la formule de
Leo Strauss. Il y a là un partage drastique dans les études, qui conditionne
largement les interprétations textuelles et une appréciation globale du
mouvement absolument incompatibles, entre ceux qui, avec, sans ou même contre
Strauss, acceptent l'idée d'une écriture de la dissimulation et ceux qui la
rejettent au nom d'une lecture refusant d'excéder les limites de l'explicite.
Encore faut-il noter qu'une telle position est d'abord réactive ; elle
consiste à s'opposer de manière plus ou moins évasive aux
interprétations qui font des libertins des crypto-athéistes ou du moins des
hommes hostiles au christianisme (les deux choses étant bien sûr tout à fait
différentes, quoique souvent confondues), en rappelant la lettre des textes.
Réactive et surtout intenable, car la moindre référence aux procédures
rhétoriques actives dans les textes suffit à contrarier ette option
méthodologique. Certes, l'histoire de la philosophie s'est habituée à faire
l'impasse sur tout ce qui ne relève pas de l'ordre explicite des raisons et
donc elle peut imperturbablement affirmer que la question ne se pose pas pour
les « grands » penseurs à « système » (Descartes, Spinoza,
etc.) [2],
et il en va de même pour l'histoire positiviste des idées, mais cela est à peu
près impossible dans les travaux d'histoire littéraire. Ainsi Jacques Prévot
peut-il aisément soutenir qu'« il y a autant de partis pris que de naïveté
à vouloir à toute force que les prétendus libertins aient passé leur temps et
leur œuvre à dissimuler leur pensée » ; mais, comme le remarque Mori, le
même auteur, dans le même texte, est tout naturellement amené à tenir l'ironie
libertine pour une « volonté de masquer sa pensée » et un
« signe de reconnaissance du déniaisé » [3]. Strauss
remarquait déjà que les techniques d'écriture à la disposition des philosophes soucieux de se soustraire
aux persécutions étaient à rechercher dans le vaste continent des anciens
traités de rhétorique, et il mentionnait l'ironie comme l'une des figures
majeures d'un tel art d'écrire. Dans cette perspective interprétative, en effet,
le nom de Strauss, dont on a réédité le célèbre essai, s'impose de lui-même [4].
Comme le souligne Paganini, « le fait, positif, est indéniable : Persécution et Art d'Écrire est allé à
l'encontre de la tendance de la critique historique d'aujourd'hui, développée à
une époque désormais éloignée de situations de persécution, et de ce fait
encline à contredire la propension à lire les textes philosophiques
« entre les lignes » qui s'imposait auparavant » [5].
Mori, dans le volume d'actes qui accompagne la réédition du texte de Strauss
écrit en 1941,
applique aux relecteurs de Bayle, qui en font un penseur protestant, la
critique méthodologique de Strauss, s'en prenant à la « logica equina », cette complexion
mentale typique, à son avis, « des critiques du XXe siècle, qui
leur a fait croire que les philosophes disent toujours la vérité et qu'il faut
donc les prendre toujours au pied de la lettre » [6] .
Mori constate que Bayle, comme beaucoup de ses contemporains, a
suffisamment averti ses lecteurs de la nécessité d'adopter l'art de lire
appelé par l'art d'écrire [7].
Car si la proposition herméneutique straussienne peut être aussi attrayante
pour l'historien du libertinage, c'est qu'elle consonne, jusque dans ses
formulations, avec la manière même dont les auteurs prémodernes exposent leurs
propres méthodes de lecture [8]. Mais il faut
aussi remarquer que cette proximité peut être trompeuse, comme dans l'usage de
la distinction entre enseignement ésotérique et expression exotérique,
laquelle ne
manque pas d'évoquer la théorie de la « double philosophie », ou
« double doctrine » chez Toland, les free-thinkers anglais et les lumières radicales [9].
Franck Salaün, dans le même recueil, fait à ce propos une claire mise au
point : en parlant de double doctrine « on maintient une césure entre
le niveau doctrinal et les stratégies de diffusion ; alors que la notion d'art
d'écrire problématise les procédés mis en œuvre dans le travail de formulation,
et l'enveloppement de l'ésotérique dans l'exotérique » [10].
La remarque est d'importance parce qu'elle conduit à constater que Strauss
envisage par là une relation non strictement dépendante des situations de persécution
objective, mais en fait consubstantielle à la philosophie, du fait de la
séparation inévitable et irréductible des philosophes et de la cité, là où,
pour les théoriciens de la double doctrine, la situation de dissimulation est
conjoncturelle (et Strauss perçoit clairement dans l'optimisme
des Lumières un oubli de ce qu'il tient pour la nature même de la philosophie).
Les auteurs antérieurs, et Bayle en est encore un exemple, sont sans doute
beaucoup plus ambigus [11],
parce qu'ils évoluent dans un contexte globalement plus répressif, mais aussi
parce que nombre d'entre eux estiment, comme Strauss, que la dissociation du
sage est irréductible et implique le recours en tous temps et en tous lieux aux
plus grandes précautions expressives [12],
mais ils sont en même temps engagés dans une dynamique de publication et
d'exposition de la pensée, voire même de prosélytisme du déniaisement, que la
perspective straussienne ne permet pas d'appréhender. Pour cette
raison et pour d'autres, l'apport de la réflexion straussienne, pour précieux
qu'il soit, ne va pas sans poser des problèmes théoriques de fond, inhérents à
la pensée du philosophe et son art d'écrire, parmi lesquels le peu de souci
d'historicité (en dehors de l'opposition massive des « classiques »
et des « modernes »), et le refus de la contextualisation au nom de
la cohérence interne et de l'autonomie des textes, ne sont pas les moindres.
Pour Laurent Jaffro, qui reconnaît une dette importante envers l'herméneutique
de Strauss dans son ouvrage sur Shaftesbury et les Lumières anglaises [13],
un examen attentif du Traité
Théologico-Politique permet à la fois de montrer la force et les limites
des présupposés philosophiques de la lecture straussienne [14].
Jaffro met en cause, non certes l'idée d'une écriture de Spinoza entre les
lignes - si souvent rejetée sans appel [15] -,
mais l'idée d'une rupture radicale entre le message proprement
philosophique réservé et le discours éthico-politique destiné aux
« chrétiens libéraux », alors que Spinoza stipule qu'une continuité
existe entre les deux niveaux, qui n'est autre que la « continuité entre la
préconception confuse et la conception clarifiée » héritée du stoïcisme
impérial. De sorte que « le philosophe-rhéteur ne ment pas à son public
quand il flatte ses préconceptions ; il se met à sa portée pour promouvoir
une vérité supérieure » [16].
Cette critique du modèle straussien n'est pas seulement valide pour les
auteurs qui réactualisent la notion de prolepse ou de préconception, car le
clivage de l'auditoire dans les textes, s'accompagne en effet de procédures
permettant de passer d'un niveau de compréhension à un autre, et ne se réduit
donc pas à l'alternative entre une figure de lecteur éclairé. Cela est d'ailleurs une nécessité imposée par l'état des
opinions sur lesquelles ont veut intervenir, et avec lesquelles on ne peut pas
ne pas composer (lorsque Strauss flatte la modernité libérale qui a réduit
considérablement la persécution des auteurs, il ne peut pas se contenter
d'ironiser aux dépens des lecteurs crédules). Suivant
[2] C'est au prix d'une telle impasse sur la rhétoricité des textes que Winfried Schröder peut écarter dans ses travaux toute considération sur une écriture entre les lignes, en invoquant comme Kristeller et tant d'autres, le strict refus - que je partage pleinement, mais qui n'est pas la question - de sonder les reins et les cœurs (voir infra).
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