Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002)

 

 

11- L'écriture de la dissimulation

 

Il convient donc d'être attentif, au cas par cas, à la pluralité et à la spécificité des dispositifs mis en œuvre, qui rejoignent parfois ceux que Strauss met en évidence de  la plus troublante manière, mais ils s'en éloignent aussi souvent radicalement, et avec eux les interprètes qui les analysent. On peut distinguer à cet égard deux types de lectures : celles qui présupposent la cohérence sans faille de la doctrine exprimée dans l'art d'écrire et qui courent le danger d'une interprétation dogmatique, et celles qui s'engagent dans les subtiles relations se jouant entre les niveaux et les positions explicites et sous-jacentes, au risque de se condamner à une indécidabilité interprétative, ou à ériger l'indécidabilité en trait spécifique de la littérature de la dissimulation [2].

Dans ses travaux sur Bayle, Mori met par exemple en évidence divers procédés d'écritures du très retors réfugié de Rotterdam, où il retrouve le principe straussien « de l'anticonformisme », qui s'oppose à celui de la « quantité textuelle », plaidé par Élisabeth Labrousse dans sa grande thèse : à savoir que si un auteur embrasse, ne serait ce qu'une fois, une opinion hétérodoxe, même s'il maintient l'opinion dominante partout ailleurs, il convient de la prendre très au sérieux. Ce principe du « hapax spéculatif » permet ainsi de débrouiller les contradictions apparentes des textes. Et Mori remarque très justement que, dans cette perspective, il est tout à fait possible d'utiliser le vocabulaire (emprunté à la théorie du speech act) du très anti-straussien Quentin Skinner : « Une contradiction peut être résolue lorsqu'on remarque une différence de statut illocutoire […], entre les deux affirmations supposées en contraste spéculaire entre elles. Il peut arriver, par exemple, que l'une de ces affirmations n'est qu'une déclaration (où l'auteur parle en “moraliste”, ou en “déclamateur”, comme le dirait Bayle), alors que l'autre est la conséquence d'un argument strictement spéculatif » [3].

Déterminant est aussi l'usage de l'ironie, chez Bayle comme chez la plupart des promoteurs d'idées dangereuses [4], en particulier lorsque sa supposition est la seule chose qui puisse sauver un texte de l'inconséquence (par exemple lorsque Bayle affirme que la lumière naturelle nous apporte suffisamment de preuves de l'existence de Dieu, dont il montre par ailleurs l'inconsistance, etc.), ainsi que le recours à d'autres figures de rhétoriques toutes au service de l'art d'écrire, comme l'euphémisme, l'allusion, l'antiphrase ou la réticence. Mais la force de l'interprétation radicale de Bayle proposée par Mori réside dans sa capacité à montrer que les procédures rhétoriques sont inséparables des dispositifs dialectiques tels que « le dato non concesso des logiciens », c'est-à-dire « une supposition provisoire que l'on concède à son adversaire, sans pourtant l'accepter comme vraie en tant que telle », la « palindromie conceptuelle », qui consiste à lire une même affirmation en divers sens, et à des fins spéculatives opposées, selon que l'on accepte l'un ou l'autre des principes en jeu ; la redoutable rétorsion des arguments, constamment utilisée, etc. [5]

Dans un perspective analytique assez proche, on peut renvoyer utilement à plusieurs travaux consacrés à Vanini. Francesco Paolo Raimondi utilise l'exposition des procédures rhétoriques et argumentatives dans le De Sapientia de Cardan (liv. III), comme matrice d'analyse des techniques vaniniennes d'écriture, illustrées d'exemples tirées des œuvres du philosophe : l'ironie explicite, l'ironie cachée ou obscure, le fait de raisonner en un sens et de conclure en un autre, l'exposition ambiguë permettant de tirer les idées en sens contraire, l'oratio obscura consistant en l'interruption brutale du discours, l'astuce ou calliditas structurant le discours en deux niveaux (l'écorce et le bois dur) et dont Lucien est le maître, la fragmentation du discours sur le plan logique, le mécanisme de la double contradiction, instrument dont Vanini se sert pour donner de la force aux arguments des athées et affaiblir les dogmes chrétiens, etc. [6] Mais à travers ce voile de la dissimulation, qui se déchire chaque fois qu'il s'agit de dénoncer l'imposture politico-religieuse, on a affaire, sinon à une philosophie achevée, du moins à une révision critique de l'aristotélisme conforme aux exigences d'un épicurisme cohérent d'inspiration lucrécienne. Sur le même auteur, il faut aussi renvoyer à la lecture de Jean-Robert Armogathe, qui met lui aussi en évidence le travail de ce qu'il nomme une « rhétorique de la subversion » chez Vanini, à travers l'exploitation de « l'exercitatio paradoxale » - genre qu'il serait très utile de réexaminer pour tout le XVIe et le XVIIe siècle dans cette perspective - qui subvertit les schémas de l'exercice scolastique (par la rupture et le déplacement de l'argumentation, etc.) et introduit un usage désinvolte des sources (plagiat hors contexte, citation transformée, etc.) [7].

Les études font souvent apparaître dans les textes ces techniques d'exploitation de références ou de citations sous-jacentes, convoquées par allusion, tronquées, ou exposées sous couvert d'une fausse approbation. Ainsi Emmanuel Bury parle-t-il chez Le Vayer d'un « mode doxographique d'énonciation, qui implique la co-présence, au sein du texte, d'énoncés explicites (non assumés par le locuteur) et d'énoncés implicites (ceux qui sont avant, ou après les citations, ou que la tradition doxographique appelle automatiquement à leurs côtés) » [8]. Un exemple très convaincant en est fourni avec la citation des vers de Lucrèce précédant immédiatement le fameux « saepius illa / Religio peperit scelerosa impia facta », examen qui conduit le critique à affirmer que cette « érudition doxographique » est « moins un masque qu'un moteur effectif de l'activité philosophique » [9]. A propos de Naudé et de Bayle, Francine Markovits parle « d'une méthode de convocation des références sans commentaire sur le contenu » : « On peut ainsi se donner l'apparence de condamner les thèses en faisant parler les références. Méthode qui joue sur la complicité du lecteur. Dispositif d'un double discours, l'un qui s'inscrit dans l'ordre de l'énonciation et est imputable à un auteur (qui ne dira que ce qu'il faut dire), l'autre qui s'efface derrière la citation » [10].

          Adoptant un point de vue plus général, Olivier Bloch, pour décrire ces procédures citationnelles omniprésentes dans la littérature libertine et clandestine,  les compare aux pratiques de copiage et de collage permises aujourd'hui par les programmes informatiques de traitement de textes : « collage proprement dit, sans indication explicite qu'on a affaire à une citation, de fragments venus d'ailleurs - longs morceaux, ou formules frappantes - type de technique dans lequel on peut inclure les variantes de l'autocollage : celles qui procèdent par incrustations plus élaborées, du type de la « récriture », du pastiche, ou de la parodie » ; « sous le couvert double sens et du double jeu (…) se constituent, se reconstituent chaque fois, et se perpétuent un réseau ou des réseaux de connivence, de transmission, et de subversion » [11].

 

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[2] Contestant l'interprétation selon laquelle la « rhétorique de la dissimulation » cacherait une « instabilité spéculative, qui n'arrive pas à trouver un point d'aboutissement clair et positif », G. Mori (« L'athée et le masque », art. cité, p. 180) renvoie à plusieurs de mes travaux qui semblent en effet aller dans ce sens. Les lignes qui suivent visent à montrer que le courant libertin élargi, à travers l'adoption de procédés d'écriture différenciés mais impliquant tous, d'une manière ou d'une autre, la dissimulation, est susceptible d'englober aussi bien des penseurs défendant et constitutant des positions théoriques fortes et originales  (comme Descartes, Hobbes ou Spinoza) que des auteurs chez lesquels l'indétermination est à la fois une stratégie de communication et une situation dont le lecteur ne peut sortir qu'en allant au-delà du texte, comme il y est invité, mais à ses risques et périls.


[3]
« L'athée et le masque… », art. cit.,  p. 210.


[4]
Voir les remarques de Jean-Charles Darmon au sujet de Cyrano, pour lequel il parle, en renvoyant à Strauss, d'une « extraordinaire culture de l'ironie » : « l'ironie dévoile tout en voilant, simule et dissimule, déjoue la censure par ses mouvements insaisissables entre le sérieux et le ludique. Surtout, l'ironie, par sa subtilité même, fait le tri parmi les lecteurs… », Cyrano de Bergerac, Lettres satiriques et amoureuses, précédées de Lettres diverses, présentation de Jean-Charles Darmon, Paris, Desjonquère, 1999, p. 12-13.


[5]
Bayle philosophe, op. cit., p. 35 et sq. Voir aussi sur cet aspect les analyses de son Introduzione a Bayle, Roma-Bari, Editori Laterza, 1996.


[6]
Francesco Paolo Raimondi, « Simulatio e dissimulatio nella tecnica vaniniana della composizione del testo », in F. P. Raimondi (dir.), Giulio Cesare Vanini e il libertinismo, Atti del Convegno di Studi Taurisano 28-30 Ottobre 1999, Galatina, Congedo Editore, 2000, p. 77-126.


[7]
Jean-Robert Armogathe, « Jules-César Vanini, Une rhétorique de la subversion », Vanini, J.-P. Cavaillé et D. Foucault (dir.), Kairos, n° 12, 1998, p. 143-158.


[8]
Emmanuel Bury, « Écriture libertine et sources doxographiques : le cas La Mothe Le Vayer », Libertinage et philosophie au XVIIe siècle, n° 6, 2002 (p. 19-36), p. 36.


[9]
De Natura Rerum, I, 82-83. Cit. ibidem.


[10]
Francine Markovits « Bayle et Naudé : une politique sceptique de l'Écriture », Corpus, n° 35, 1999 : Gabriel Naudé : La politique et les mythes de l'histoire de France (p. 133-160) , p. 144. Voir aussi Isabelle Moreau, « Gabriel Naudé, une apologie de la prudence en matière de lecture », Libertinage et philosophie au XVIIe siècle, n° 6, 2002, p. 83-95 : analyse des figures de lecteur véhiculées par l'Apologie pour les grands personages accusés de magie. Naudé invite à une lecture prudentielle, qui est d'abord un apprentissage de la méfiance et de la défiance.


[11]
Olivier Bloch, « Les techniques du collage dans la tradition libertine et clandestine », La lettre clandestine, n° 9, 2000 (p. 127-142), p. 141 et 142. Ceci dit, il faut se garder des confusions que peut engendrer un rapprochement grossier entre les pratiques et les idéaux internautiques et la littérature clandestine. Très instructif à ce sujet est le compte rendu consacré à une édition récente du Traité des trois imposteurs (l'Esprit de Spinoza) dans Captain Doc du groupe FTPress, http://www.captaindoc.com/biblionet/biblio38.html. Le rédacteur anonyme repère dans le manuscrit clandestin tous « les principaux dogmes autour desquels s'est construite l'idéologie de la communication internautique » : « Le style lapidaire du pamphlet, l'arbitraire de l'opinion approximative, le "copier-coller", la diffusion d'informations tous azimuts, la croyance aveugle aux bénéfices de la connaissance et de sa diffusion populaire ». Le critique semble bien tomber dans les travers qu'il dénonce et ne s'être guère livré à une lecture attentive du texte, sans quoi il l'aurait sans doute trouvé moins approximatif et n'aurait pas fait un contresens partiel mais déterminant sur sa destination (« notre hacker du XVIIe siècle » s'adresserait aux « peuples » trompés par les rois et les prêtres, ce qui stricto sensu dans le mode d'adresse impliqué par le medium de diffusion - les esprits éclairés amateurs de littérature clandestine - est tout bonnement faux). Ce compte rendu exprime d'ailleurs une idée convenue mais tout à fait délétère sur le paradoxe du web et par la même sur la liberté d'expression moderne : partant du constat que le texte se trouve en accès libre sur la toile (site de G. Mori voir supra) et soi-disant « qu'il circule désormais dans l'indifférence générale » (je conseille cependant à Captain Doc d'essayer de le publier en Arabie Saoudite ou en Iran, sous forme imprimée, ou même sur site web), il y va du petit couplet désormais rabâché sur le fait que « la liberté d'expression dont s'enorgueillit notre modernité » aurait réussi « là où la censure traditionnelle a échoué : pour rendre un propos vain et futile, il suffit de l'autoriser, comme on autorise tout le reste ». Cela veut-il dire que pour redonner du sens et de l'importance, un petit (ou gros) coup de censure serait le bienvenu ? Quant à la morale de l'histoire, selon laquelle l'Esprit de Spinoza nous instruirait « de ce qu'Internet n'est pas et ne peut être : le lieu du scandale et de l'interdit », on se contentera de rire (cette fois je conseille à Captain Doc d'user de copié-collé et de publier un site où le Traité serait agrémenté d'images représentant les fessiers rebondis des petits Moïse, Jésus et Mahomet enfants à la sortie de l'école). Ou bien qu'il se renseigne mieux sur les péripéties judiciaires autour du site de Costes, grand performeur libertaire et libertin du XXIe siècle.