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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 12-
Philosophèmes libertins et « littérature » : Molière et Sorel Cet accent mis sur la subversion par parodie et plagiat, sans préjuger de la cohérence philosophique de la démarche, introduit à l'autre type de lecture entre les lignes qui privilégie l'instabilité et l'indétermination du sens comme production la plus propre d'une écriture de la dissimulation. Disons d'emblée que, pour une part au moins, le partage entre ses deux types de lecture se fait en fonction des auteurs, des genres de texte (et parfois pour de très bonnes raisons), mais aussi et par là-même, selon l'appartenance disciplinaire qui est attribuée à ceux-ci, selon un découpage (faut-il le rappeler ?) étranger à la taxinomie des savoirs et des genres de l'époque. C'est le risque majeur qu'il y a ainsi à reconduire dans nos travaux le grand partage des sciences et de la philosophie d'une part, et de ce que l'on nomme d'autre part « littérature » et qui recouvre de fait bien des textes que leurs auteurs ou leurs lecteurs jugeaient, partiellement ou complètement, « philosophiques » [2]. Certes on ne peut pas ne pas tenir compte des formes textuelles, et du fait qu'il est bien rare qu'une pièce de théâtre, par exemple, ait pour fonction principale de servir de véhicule à une doctrine philosophique (bien que cela ne soit nullement exclu, par exemple dans le cas de cette fable pastorale que Descartes aurait écrite pour y exposer sa philosophie). Ainsi Olivier Bloch, dans sa lecture de Molière, semble avoir raison de ne pas chercher à mettre en évidence une philosophie matérialiste sous-jacente, mais des « philosophèmes » qui relèvent de la culture libertine [3]. Le repérage de ces philosophèmes et leur élucidation dans les pièces est menée avec finesse et érudition, mais dans ce contexte la notion même de philosophème est problématique car elle suppose la reconduction au sein du texte « littéraire », d'un clivage entre des éléments empruntés à la philosophie et détournés de leurs finalités initiales et le reste, tout le reste de la matière dramatique qui poursuivrait ses propres fins avec l'aide mercenaire des emprunts philosophiques (la satire des mœurs, etc.), alors qu'il est important d'essayer de penser l'unité de la dynamique du comique de Molière informé par le libertinage et, de ce point de vue, à la fois de part en part philosophique et littéraire, ou plutôt rendant un tel clivage complètement inopérant. C'est, me semble-t-il, ce que fait par exemple apparaître la lecture proposée par Laurent Thirouin du Malade Imaginaire, visant à montrer que « la superposition de la médecine et de la religion, la confusion des deux personnages que sont le prêtre et le médecin est permanente », et « qu'il s'agit d'un mécanisme structurel de la pièce » et même « une de ses clefs » [4]. Si cette analyse, confirmée indirectement par les travaux de Patrick Dandrey [5], et directement par ceux d'Antony McKenna et d'Olivier Bloch, est exacte, on voit aisément que la subversion philosophique libertine irrigue la pièce entière. De même, lorque McKenna voit en Dom Juan le personnage d'un faux libertin faisant pendant au faux dévot Tartuffe (et au faux solitaire Alceste), sa lecture fait apparaître l'adoption, de la part de Molière, d'une position éthique foncièrement libertine, mais rejetant - et de ce fait même - l'instrumentalisation de l'argumentaire libertin par le « grand seigneur méchant homme » [6]. Là encore, économie dramatique, écriture de la dissimulation, satire morale et politique et enjeux philosophiques sont indissociables. Il n'en demeure pas moins que ces enjeux philosophiques sont affectés d'une indétermination irréductible, dès lors que celle-ci est inhérente à la fiction comique, qui prévient et désamorce en quelque sorte a priori toute affirmation doctrinale. Pourtant, l'efficacité corrosive de l'entreprise dépend d'une posture intellectuelle cohérente nourrie de convictions fondamentales qui relèvent de la culture philosophique. Des réflexions similaires peuvent être faites pour la fiction romanesque, dont l'une des formes au moins, « l'histoire comique », s'est trouvée largement investie par le libertinage. En attendant les études que mériteraient dans cette perpective des œuvres comme le Gascon extravagant ou les Aventures de Florinde [7], on ne peut que s'arrêter, fût ce brièvement, sur le Francion de Charles Sorel, dont la mise au programme de l'agrégation de Lettres a provoqué une avalanche de publications de qualité inégale [8]. Michèle
Rosellini et Geneviève Salvan décrivent fort bien les dispositifs de fiction
romanesque qui relèvent d'un art d'écrire dont la portée philosophique est
indéniable - et d'ailleurs revendiquée -, mais aussi indécise, et
exigent du
lecteur qu'il s'aventure à ses risques et périls au-delà des énoncés
explicites, ou explicitement assumés par le narrateur [9].
Sorel adopte notamment un « dispositif de relais qui, dans le dialogue
avec le héros, fait assumer par d'autres les conséquences les plus radicales de
son libertinage ». Ce dispositif offre le double avantage de placer son
personnage central « au carrefour de toutes les idées libertines et de lui
ménager une possibilité d'évolution singulière » (l'on ne saurait donc
séparer la logique narrative des stratégies de communication des idées
interdites) [10]. Ainsi
peut-on parler d'une « fable libertine polyphonique », où se fondent
exactement une poétique, une esthétique et un enseignement philosophique :
« d'autres voix font entendre le discours libertin, sous des formes
langagières variées et plus propres au cryptage : naïveté de gueux, délire
de fou, fantaisie de poète » [11]. Mais les mêmes
auteures remarquent qu'il n'est pas aisé de décider si ce processus de
distanciation adopté pour énoncer des idées plus périlleuses est employé
« à des fins de leurre ou de critique » [12].
Et il faut d'ailleurs aller jusqu'à envisager une irrémédiable duplicité du
dispositif, qui permet d'avancer les idées les plus transgressives en matière
de religion, de politique et de morale, tout en les relativisant et en les
affectant d'une radicale dérision à travers le jeu des discordances de vue et
de la satire réciproque des protagonistes. C'est d'ailleurs peut-être là que réside tout à la
fois la force corrosive et l'irrémédiable faiblesse de la critique burlesque
chez les libertins : la dérision permet l'expression des idées les plus
audacieuses, mais elle semble les disqualifier dans la forme même de leur
énonciation. A ce propos, on
se reportera aux études de Dominique Bertrand sur l'esthétique de la
discordance et de la contradiction burlesques. Dans le banquet des dieux du Berger extravagant, l'anti-roman de
Sorel postérieur au Francion, cette
esthétique semble cristallisée par Janus bifrons,
figure par excellence de la duplicité et de l'ambiguïté. On y aperçoit les
enjeux insidieux de la mythographie burlesque sur le plan religieux, que l'on
retrouve d'ailleurs en bien des textes libertins : « une réflexion
sur la croyance et la vraisemblance s'insinue à travers les commentaires sur
les imaginations extravagantes de l'Antiquité » avec des effets de
« démythification religieuse » du christianisme lui-même [13].
Mais faut-il y déceler, du même coup, une crise philosophique de
l'intelligibilité ? Sorel, on le sait, croit fermement en la possibilité
d'un savoir affranchi du régime des illusions et des fausses croyances
entretenues par les fables mythographiques (religieuses) et romanesques. La
même auteure voit dans le rire du Francion,
un « antidote social » et un « retrait philosophique
démocritéen » (le rire de Démocrite) s'exprimant par éclats fugitifs, mais
sans conduire pour autant à la construction de modèles cohérents [14].
Il convient d'envisager aussi le chemin à rebours, en remontant des effets
critiques du burlesque à ce qui les rend possible : il faut se demander si
ce rire démocritéen qui résonne dans le Francion
et plus généralement, dans les fictions libertines, ne suppose pas, comme sa
condition même, un socle de convictions philosophiques cohérentes, mais
soustraites aux regards, et dont on est finalement amené à constater qu'il n'est
disqualifié qu'en apparence par le burlesque [15].
Ainsi est-il de la plus haute importance de travailler à une restitution fidèle
des références doctrinales explicites et implicites exploitées dans l'ouvrage,
le plus souvent sous la forme du paradoxe et de la dérision : épicurisme,
stoïcisme non chrétien (une catégorie à imposer), platonisme détourné, cynisme [16],
etc. On ne peut donc se contenter de désigner vaguement ce fond
doctrinal par le terme générique de « libertinage » [17],
car si libertinage il y a, même s'il est dissimulé, il doit être opératoire
dans les dispositifs rhétoriques et stylistiques. Sinon il n'est rien. C'est
donc à partir du donné textuel lui-même qu'il s'agit d'en saisir la spécificité, à l'aide de
toutes les données de l'intertextualité et de la contextualisation [18].
Autrement dit, malgré les difficultés de lecture, on aurait tort de séparer les
dispositifs fictionnels et stylistiques des contenus doctrinaux qu'ils
expriment et dissimulent à la fois, ou si l'on veut, on ne gagne rien à séparer
l'histoire littéraire et l'histoire des idées. Surtout lorsque, pour se tirer
d'embarras, on écarte des textes eux-mêmes ce qui en dérange l'investigation
disciplinaire : lorsque par exemple, au nom de « l'ordre des raisons »,
l'historien (ou prétendu tel) de la philosophie refuse d'accorder une
quelconque importance aux dispositifs rhétoriques, ou réciproquement lorsque la
focalisation de l'intérêt sur la rhétoricité conduit à minimiser la portée philosophique du discours [19]. La double attention aux dispositifs rhétoriques et aux
éléments doctrinaux est la condition d'une correcte lecture du Francion, à travers les modifications successives qu'il a subies. On a souvent
souligné la part indéniable d'autocensure dans l'édition de 1626, au lendemain du
procès de Théophile : Sorel se démarque sans nul doute du style satirique,
élague les obscénités manifestes, développe les précautions d'expression et
redouble les retours critiques sur les discours libertins, pourtant maintenus,
et parfois étendus. C'est ce que montrent bien Rosellini et Salvan : Sorel
« prend acte de la répression du courant libertin », mais il
« semble s'appliquer, avec un zèle (trop) manifeste, à marquer ses
distances avec les libertins », alors que « l'esprit du roman n'a guère
changé, ni les cibles de la satire, dont au contraire les liens avec la
réaction antilibertine se précisent » [20].
Dans cette réécriture adaptée aux temps nouveaux, « le narrateur peine
visiblement à inscrire dans un finalisme moral une série d'aventures bouffonnes
qui, dans la version primitive, illustrait au contraire le caprice de la
fortune » [21]. Cependant
« la suture est si maladroite entre le récit et son commentaire, et la
contradiction si manifeste, que le commentaire tend à se discréditer de
lui-même en affichant son caractère factice et manipulateur ». Aussi
peut-on se demander si ce n'est pas là « le meilleur moyen de laisser le
récit continuer à produire ses propres effets de sens à l'adresse des lecteurs
déniaisés » : « Le nouveau dispositif narratif ne fait
qu'accuser le statut clandestin du discours libertin. Celui-ci persévère
derrière le paravent du système moral proclamé par un narrateur moraliste, à
travers le réseau signifiant que
continuent à tisser entre eux les indices disséminés dans un récit resté pour
l'essentiel identique à sa version primitive » [22].
On peut même mettre localement en évidence l'aggravation de certains
motifs impies, voire blasphématoires, comme par exemple, la dérision de
l'eucharistie dans la scène de célébration du cul de Thérèse [23].
L'inspiration philosophique, éclectique mais radicalement
hétérodoxe, demeure en tout cas entière. Autrement dit, dans le Francion
révisé, Sorel plie, s'adapte aux conditions nouvelles d'expression publique,
mais à la fois persiste et signe (si l'on peut dire !). Et il n'est donc
pas possible de parler de désaveu, si l'on prend la peine de reconduire le
discours à la matrice libertine dont il procède toujours. C'est pourquoi du
reste, il est tentant de suspecter, à partir du Francion, le crypto-libertinage des œuvres postérieures du
polygraphe, et en particulier de ses ouvrages proprement philosophiques.
Antonella Del Prete s'attache ainsi à montrer que l'entreprise de la Science Universelle est bien moins
inoffensive qu'on ne l'a dit, dans la mesure où son projet, hostile à la fois à
l'aristotélisme et au scepticisme correspond bien aux idéaux baconiens, et se
nourrit assez largement du naturalisme italien (Bruno, etc.) dans ses sections
consacrées à l'étude de la nature, « tandis que les pages concernant
l'immortalité de l'âme et les attributs divins exposent des théories le plus
souvent canoniques » [24].
Du reste, même ces aspects de l'œuvre ne manquent pas d'ambiguïtés : c'est
ainsi que Martine Alet, revenant sur les chapitres traitant de la nature de l'âme
humaine, cherche à démontrer que Sorel « élabore en filigrane de son
discours officiel une thèse matérialiste, dans laquelle l'astre solaire
s'impose finalement comme le principe matériel » [25]. Suivant
[2]
C'est pourquoi il n'est pas non plus possible, à mon sens, comme le fait entre
autres I. Moreau, de considérer que le mode d'écriture des auteurs libertins
est plus « littéraire que philosophique (au sens de construction
systématique) », art. cit. Il s'agit là en fait de la reconduction du
clivage disciplinaire toujours actif qui voit dans les textes libertins
des objets de l'histoire littéraire et qui exclut a priori que des auteurs
attitrés de l'histoire de la philosophie, réputés - à tort ou à raison -
bâtisseurs de systèmes, puissent relever eux-mêmes du libertinage (Descartes,
Hobbes, Spinoza…). Comme il est tout de même bien difficile d'accepter
l'identification classique des libertins à des auteurs mineurs versant dans la
littérature par incapacité de construire un système, la tentation, très forte
aujourd'hui, est de faire du scepticisme, comme pensée récusant le dogmatisme
des systèmes, l'un des critères majeurs du libertinage (voir par exemple, F.
Charles-Daubert, Les Libertins érudits,
op. cit., p. 17 sq.). C'est
semble-t-il de ce côté que penche I. Moreau lorsqu'elle voit dans le
libertinage, « une pensée irréligieuse (…) qui entend se servir des
systèmes philosophiques pour nourrir une polémique sceptique, anti-métaphysique
et anti-théologique. » Mais il existe aussi des pensée
« irréligieuses » foncièrement métaphysiques et visant à l'édification
d'un système (le nom de Spinoza s'impose par exemple, celui de Hobbes, et
même le Theophrastus clandestin, voir infra), de sorte qu'il faut soit ramener le libertinage à une forme
spécifique de l'irréligiosité philosophique, soit admettre qu'une même culture
de mise en cause de la vérité de la religion établie et de la théologie ait pu
se reconnaître à la fois dans des élaborations théoriques sceptiques que dogmatiques. Si l'on tient à conserver l'étiquette libertine, il n'y a aucune
raison d'en restreindre l'usage à la seule désignation du versant sceptique.
Du reste cette restriction en entraîne
fréquemment une autre, celle du libertinage à une éthique antidogmatique de
la discussion. Ainsi J.-M. Gros, sur une suggestion de R. Damien, écrit-il dans
son commentaire de l'article « Pyrrhon » du Dictionnaire :
« Le libertinage c'est peut-être d'abord cette volonté
d'introduire la modération éthique dans le débat d'idées », op. cit., p. 416. Comment ne pas voir que cette modération, parfois
mise en avant par un La Mothe Le Vayer par exemple, n'est qu'une fine
protection derrière laquelle se déchaîne la plus violente critique à la fois
des opinions superstitieuses et du dogmatisme théologique ? Que l'on réalise,
par exemple, le Dialogue de la vie Privée :
le pyrrhonien y pratique un véritable art de l'injure à l'égard du défenseur
de l'ordre de l'opinion et de l'orthodoxie philosophique.
[16] Ce type d'enquête manque dans la plupart des études consacrées au roman (partage disciplinaire oblige). Notons cependant l'étude d'Edwige Keller qui aborde la question de la présence du cynisme - entendu au sens du cynisme grec (surtout en ce qui concerne la censure ironique des mœurs, la libre parole, la parrhesia) - à travers une évolution, qui conduirait d'un héroïsme cynique et sa prétention à corriger les hommes par la provocation au « libertinage » comme au choix de l'égotisme introverti : « Francion ou la tentation du cynisme », in Charles Sorel. Histoire comique de Francion, Cahiers Textuel, n° 22, 2000, p. 105-122. Mais il faut bien constater que l'inspiration cynique est interne au libertinage et surtout plus profonde, plus radicale que cela n'est envisagé ici, car elle va jusqu'au déni de la loi sous toutes ses formes au nom de la liberté naturelle. Et l'adoption du clivage entre liberté intérieure et conformité extérieure ne la fait certes pas disparaître. Sur cette question de la présence du cynisme dans le libertinage, la livraison à paraître de Libertinage et philosophie, n° 7 apportera d'importantes précisions, notamment l'article de Jean-Michel Gros, « la place du cynisme dans la philosophie libertine ». Mais voir déjà G. Paganini, Haupttendenzen…, in Grundriss…, op. cit., p. 130.
[21] Op. cit., p. 128.
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