Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002)

 

 

13- Variations épicuriennes : Gassendi et Cyrano

 

          Comme le montre le cas Sorel, le partage entre « littérature » et philosophie n'est pas pertinent, s'il est vrai que des stratégies semblables, ou du moins comparables, sont mises en œuvre dans des genres d'écriture différents, et que la philosophie est partout présente, dès qu'il s'agit de s'écarter de la dogmatique et de la morale religieuses, car elle était (et reste pour une bonne part), au XVIIe siècle, le seul « outillage mental » disponible pour élaborer des modèles de connaissances affranchis de la théologie et des modèles de vie étrangers à l'expiation chrétienne[2]. Pour autant, il serait erroné, comme on l'a vu avec Molière et avec Sorel lui-même, de prétendre restituer des doctrines philosophiques complètes et cohérentes, couvertes sous les vers et la prose, chez la plupart des auteurs qui choisissent des formes d'expression éloignées des genres traditionnels ou nouveaux d'écriture philosophique (bien qu'il faille noter combien ceux-ci sont nombreux et changeant à l'époque considérée). Cette question des genres et des styles, notons-le, est importante parce qu'elle permet d'expliquer en partie l'opposition toujours réaffirmée entre une pensée libertine éclectique et ondoyante aux pensées rigoureuses et systématiques des « grands » auteurs du siècle. L'étude de l'épicurisme, qui est la source de démarches philosophiques spécifiques (celle de Gassendi en particulier), mais dont la présence est plus ou moins largement et profondément diffuse sous de multiples formes d'écriture, offre un terrain propice de réflexion.

          A l'occasion d'un retour méthodologique sur ses précédents travaux consacrés à l'étude des relations entre philosophie épicurienne et littérature au XVIIe siècle, Jean-Charles Darmon décrit trois types de tentations auxquelles doit résister, selon lui, l'interprète qui s'attache à saisir « le mouvement et la variété des images de la pensée liées au gassendisme et à l'épicurisme » : 1- assigner une identité philosophique précise et stable à l'écrivain qui fait référence à la pensée épicurienne (lorsqu'on recherche par exemple dans les fables de La Fontaine un épicurisme qui préexiste à leur composition) ; 2- supposer trop vite que l'écrivain n'adhère à aucune des références philosophiques qu'il multiplie ; 3- se limiter à collationner les sources dans une perspective de philologie positiviste[3].

Darmon s'est surtout attaché à la question de l'imagination comme mode de connaissance du monde, d'une part dans le néo-épicurisme qui se revendiquait de Gassendi et, d'autre part, dans la littérature inspirée d'une façon ou d'une autre par l'épicurisme. Il constate que l'imagination acquiert un statut heuristique central dans l'espace probabiliste où se trouvent déplacées les questions du Jardin : le néo-épicurisme « contribua, sur des modes spécifiques, à affirmer et légitimer le pouvoir cognitif, éthique, esthétique de l'imagination au sein d'une nouvelle configuration des savoirs »[4]. Mais il insiste également sur le fait que l'imagination à l'œuvre dans les textes d'un Cyrano par exemple, bien qu'en rapport avec la science la plus récente, ne ressemble ni par sa nature, ni par sa fonction à celle dont Gassendi réhabilitait les pouvoirs[5]. Autrement dit, toute la réflexion, à travers la question de l'imagination, se nourrit d'un va-et-vient continu entre l'ample et sinueuse philosophie de Gassendi, encore mal connue et peu publiée[6], et des textes d'un corpus appréhendé comme principalement « littéraire ». Dans celui-ci, le passage par Gassendi permet de saisir, sans réduction dogmatique à la parole du maître, certains « effets » décisifs du néo-épicurisme : effets relativistes en matière de savoir et de morale, mise en crise des modèles anthropologiques traditionnels, vision expérimentale de l'activité littéraire, foncièrement subversive par rapport aux formes que celle-ci réinvestit (le modèle allégorique dans la fable, etc.[7])… Les remarques méthodologiques sont à ce sujet très intéressantes : « c'est souvent en explorant les marges d'une philosophie que l'on peut éclairer les déplacements, les inflexions, indéterminations, clairs-obscurs, ou contresens… qui historiquement, lui redonnent force et prestige, au sein d'une constellation de questions excédant son propos et ses finalités originels »[8].

          C'est ce que Darmon montre dans ses travaux sur Saint-Évremond[9] ou sur Cyrano. Celui-ci en particulier, par sa reprise originale de l'épicurisme, se révèle en quelque sorte doublement libertin ; son libertinage de pensée « s'inscrit lui-même dans un libertinage plus fondamental encore ici : celui d'un manieur de langue imprévisible, qui déplace en permanence les formes qu'il épouse, les lexiques ou les thèses qu'il subvertit par les mouvements qu'il leur imprime »[10] : «  d'où l'extrême difficulté qu'il y aurait à lui attribuer telle ou telle position philosophique stable »[11].

Madeleine Alcover, dans la longue préface de son excellente édition, défend une position assez proche[12]. A ses yeux Cyrano n'est à proprement parler le sectateur d'aucune des philosophies dans lesquelles il puise : ni gassendiste, ni cartésien, etc.… il y a chez lui l'« impossibilité d'une adhésion totale à quelque système que ce soit »[13]. S'il en est ainsi, ce n'est certes pas par faiblesse, parce qu'il serait « un espèce d'amateur qui se débrouillerait tant bien que mal avec les doctrines philosophiques et les nouveautés scientifiques de son temps »[14], mais parce qu'il conçoit dans ses textes la philosophie et la science, comme « des productrices de récits toujours plus ou moins fictifs »[15]. De sorte qu'il est aussi erroné d'en faire un partisan du scepticisme, dont il tire d'abord « une poétique de la variation ». Du reste son œuvre présente un « noyau minimal irréductible » : « récurrence du monisme, de la matière comme alpha et omega… »[16]. Par contre, on comprend moins pourquoi ce noyau, qui relève bien de quelque chose comme d'une conviction métaphysique (matérialiste) consituerait « le point à partir duquel s'explique l'impossibilité d'une quelconque adhésion philosophique »[17].

          C'est, me semble-t-il, le risque de ce type d'interprétation, qui conduit à retourner abusivement les effets de fiction ou de jeu de langage (l'art de la pointe) sur les « principes » sous-jacents - ou si l'on préfère « le noyau » central -, lesquels, sans former un système, n'en offrent pas moins la structure portante de l'entreprise « littéraire » : évidemment, on peut faire des pointes ou écrire des fictions sans verser dans le libertinage et même dans un but anti-libertin, comme Garasse ou Camus, mais ce sont bien sûr d'abord les présupposés philosophiques qui font la différence[18].

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[2] Voir à ce sujet le manuscrit 5417 du fonds Conrart à l'Arsenal, Discours sur ce qu'on appelle philosophe chrestien, que j'ai publié sous le titre : Le Philosophe Antichrétien, Paris, Éditions des Amis de Paris-Zanzibar, 2001. Il va de soi que même lorsqu'il critique la philosophie et la connaissance en général comme source de trouble et de malheur, en invoquant le paradis perdu de l'inconscience animale (voir en particulier Des Barreaux, éd. cité infra), le libertinage est dépendant des sources philosophiques (les figures de Pyrrhon et des cyniques chez Diogène Laërce, etc).


[3]
Jean-Charles Darmon, « Philosophie épicurienne et littérature au XVIIe siècle… », art. cité, p. 17. L'auteur revient sur son ouvrage Philosophie épicurienne et littérature au XVIIe siècle, Études sur Gassendi, Cyrano de Bergerac, La Fontaine, Saint-Évremond, Paris, PUF, 1998, ainsi que sur une série d'articles dont il donne les références.


[4]
Art. cité, p. 35. Voir également du même auteur, « Gassendi et la logique des apparences : pour une théorie expérimentale du signe », in Entre Épicure et Vauvenargues. Principes et formes de la pensée morale, J. Dagen (éd.), Paris, Champion, 1999, p. 17-63.


[5]
Art. cité, p. 24. Voir l'article de Bérengère Parmentier, « Imagination et fiction dans les États et Empires de Cyrano de Bergerac », Littératures classiques n° 45, printemps 2002, p. 217-240. L'auteure s'interroge sur le statut de l'imagination dans les temps de censure, et aperçoit dans la revendication de la liberté  d'imaginer comme libertas philosophandi un motif majeur du libertinage de Cyrano et de ses semblables. Pierre Ronzeaud, « L'imagination dans l'Histoire comique de Francion : l'autre Naïs », Littératures Classiques, n° 39, janvier 2000, p. 3-82. Il y montre la proximité du statut complexe assigné à l'imagination (de la critique de l'imagination déréglée démonologique ou érotique à sa réhabilitation comme « imagination naïve ») dans le Francion et les œuvres de Théophile. Cf. également Michèle Rosellini, « Le Berger extravagant : critique de l'imagination ou imagination critique ? », art. cité.


[6]
Voir cependant, dans les années dont nous traitons, Pierre Gassendi, Vie et mœurs d'Épicure, traduction, introduction, annotations Sylvie Taussig, Paris, Éditions Alive, Paris, 2001 (compte rendu, Revue Philosophique, 2002, n 4, p. 450-452) et la partie de Éthique du  Syntagma traduite dans le volume de la Pleiade (voir supra). Voir également l'article de Sylvie Taussig, « Histoire et istoria dans les lettres latines de Gassendi », Libertinage et Philosophie au XVIIe siècle, n° 4, 2000, p. 39-56.


[7]
« On a pu lire certaines fables [de La Fontaine] selon le modèle traditionnel de l'allégorie, et, parfois comme des allégories philosophiques […]. Mais bien des indices semblent indiquer que La Fontaine participe aussi activement à une subversion de ce modèle interprétatif, qui sur le fond pouvait unir, aux yeux de certains hériters de l'humanisme, la « petite » fable (l'apologue ésopique) à la grande Fable (ainsi, la mythologie d'Homère, porteuse d'une philosophie cachée, voire d'une theologia prisca), subversion moderne dont le dialogue de Fontenelle opposant Homère et Ésope soulignera quelques enjeux majeurs », art. cité, p. 29. L'auteur renvoie à un ouvrage à paraître : Philosophies de la Fable : La Fontaine et la crise du lyrisme, mars, 2003, PUF.


[8]
Ibid., p. 35.


[9]
Outre son ouvrage, Philosophie épicurienne et littérature…, op. cit., voir « L'intérêt, la politique et l'histoire selon Saint-Évremond : effets de sens néo-épicuriens », in S. Guellouz (éd.), Saint-Évremond entre Baroque et Lumières, Caen, Presses Universitaires de Caen, 2000, p. 147-172. Sur Saint-Evremond libertin, on se reportera à l'ensemble de ce recueil.


[10]
« Présentation » in Cyrano de Bergerac, Lettres satiriques et amoureuses… op. cit., p. 9. Devant une telle richesse stylistique et un tel foisonnement de sens, et la constation que « l'interdit ouvre un espace de jeu indéfini entre l'épistolier et ses lecteurs virtuels », on peut être tenté de « se demander si, paradoxalement, la censure, d'où qu'elle vienne, n'a pas aussi constitué une chance pour l'écriture et pour la pensée », Ibid., p. 16. Ce qui est une inversion des convictions de Pintard et de bien d'autres sur le libertinage condamné à la stérilité par le poids de la censure. Mais c'est là s'aventurer sur une pente bien glissante : on pourrait en effet en conclure (ce que ne fait certes pas Darmon) que la censure, « d'où qu'elle vienne » (à ce propos il conviendrait d'en dire plus), est bonne pour l'écriture et la pensée. Or, on ne peut pas ne pas simplement rappeler que la perte, à chaque époque, de ce qui aurait pu être dit et que la censure n'a pas permis de dire, fut toujours pour les contemporains irréparable, et immense pour les générations suivantes. On peut aussi constater aujourd'hui, et jusque dans les études sur le libertinage, qu'une censure peut être à la fois forte et stérilisante, lorsque ses procédures sont intériorisées par les auteurs. Cela ne rend pas pour autant nostalgique du régime de la censure ouverte (et encore faudrait-il qu'elle ait complètement disparue).


[11]
Ibid., p. 9-10.


[12]
Cyrano de Bergerac, Œuvres complètes. Tome I, Estats et Empires de la lune et du Soleil, Fragment de physique  par Madeleine Alcover, Paris, Champion, 2000. Il faut insister sur la qualité d'édition de ce travail, sans commune mesure avec toutes les éditions précédentes. La présentation est très riche (sur la biographie, l'histoire des textes, etc.) et, ce qui ne gache rien, résolument engagée. Voir également tome II : Lettres, Les Entretiens pointus établis et commentés par Luciano Erba. Mazarinades texte établi et commenté par Hubert Carrier. Paris, Champion, 2001 et tome III : Théâtre. Textes établis et commentés par André Blanc. Paris, Champion, 2001. Il faut également signaler l'excellente rubrique de la Lettre Clandestine :  « Cyranotes », qui fait la lumière sur plus d'un détail de l'œuvre et de la biographie par des recherches ponctuelles, extrêmement fouillées, de contextualisation (par exemple la mise en évidence d'une affaire de profanation d'hostie derrière le « Frappons, voilà l'hostie » de la mort d'Agrippine, Alain Mothu, Lettre Clandestine n° 8, p. 196. De même voir la note de Madeleine Alcover, n°  9, p. 307 et sq. De M. Alcover encore, voir « Cyrano et les dévots », in M. Benitez, A. McKenna, G. Paganini et J. Salem, Materia actuosa…, op. cit., p. 145-156.


[13]
Ibid., p. CLVIII. Voir également Loris Petris, « Figures, fonctions et sens de l'inversion dans les États et empires de la lune de Cyrano de Bergerac », XVIIe siècle, n° 211, 2001, p. 269-284. L'inversion y est présentée, non comme jeu structurel ou inversion carnavalesque, mais « émergence d'un idéal de liberté »...


[14]
Selon la juste remarque de F. de Graux, « Chronique du libertinage (II) », LC 9, p. 352 (compte rendu de l'édition Alcover).


[15]
Ibid., p. CLXXXV. L'auteur renvoie du reste sur ce point à J.-Ch. Darmon.


[16]
Ibid. p. CLVIII.


[17]
Ibid. p. CLVIII. L'interprétation de Patricia Harry, « Forme littéraire et rhétorique de la subversion dans Les États et Empires de la Lune et Les États et Empires du Soleil », La Lettre clandestine, n° 9 (2000), p. 31-47, va également dans le sens d'un matérialisme radical. Par contre Margaret Sankey défend une interprétation qui met largement en cause la cohérence du texte cyranien. Partant du présupposé d'une « primauté de l'imagination sur l'expérience et la pensée », l'auteure avance que Cyrano transmettrait bien le message de l'infinitisme matérialiste, mais tout en maintenant, par le biais de la fiction, un dualisme réfractaire au matérialisme : il y aurait recherche d'une transcendance purificatoire, mais « incorporée dans un schéma qui lui fait perdre sa supériorité ». J'avoue ne pas bien comprendre ce que peut être une transcendance valorisée et en même temps ramenée au niveau de la matière. « Le materialisme dans l'Autre Monde de Cyrano de Bergerac, in M. Benitez etc., Materia actuosa…, op. cit. (p. 157-182), cit. p. 179. Voir également l'artcile de Amalia Perfetti, « L'hypothèse atomistique dans L'Autre Monde de Cyrano de Bergerac », Revue d'Histoire des Sciences, 2002, 55, p. 215-238.


[18]
C'est pourquoi, pour séduisante que paraisse l'interprétation, je ne pense pas que l'on puisse dire avec J.-Ch. Darmon que la nature de Cyrano soit « essentiellement une nature de papier, faite de mots et de textes s'entre-fécondant pour le plaisir du lecteur », « Présentation », in Cyrano, Lettres…, op. cit., p. 25. Parce que le suprême artifice de la pointe, chez Cyrano, sert d'abord l'affirmation d'une conception du monde où tout peut être reconduit aux causes naturelles et à la matière, y compris les miracles du langage.