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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 14- Le fidéisme est-il fiable ? Montaigne,
Charron, La Mothe le Vayer, Bayle et alii. C'est pourquoi il est aussi important de parvenir à une
juste appréhension des engagements philosophiques véritables qui animent les
textes, mêmes s'ils se limitent à quelques thèses ou motifs fondamentaux, ce
qui n'est pas seulement une tâche très ardue du fait des genres d'écriture
adoptés, surtout lorsqu'ils semblent impliquer la dissolution de tout socle
théorique, mais aussi parce qu'une doctrine avouable peut elle-même servir de
couverture pour accomplir une entreprise de subversion reposant sur des
principes dissimulés. C'est la question, tout particulièrement, de la juste
appréciation, chez Cyrano, comme pour une grande partie de la littérature
libertine, de la place du scepticisme. Isabelle Moreau montre comment, en écrivant ses deux lettres « pour » et « contre les sorciers », Cyrano n'utilise qu'en apparence la technique d'opposition sceptique de neutralisation réciproque des arguments. On ne saurait en effet, sans une grossière erreur de lecture, mettre sur le même plan « doxa » et « paradoxa » : pour reprendre la comparaison de Cyrano, qui vaut comme une clé de lecture, « il faut les superposer l'un à l'autre, selon le principe de l'anamorphose, « effacer » « l'horrible tableau » initial, afin de « faire voir sur la même toile, la tromperie de ses couleurs, de ses traits et de ses ombres » ; la mystification première appelle une démystification radicale », parfaitement achevée dans la seconde lettre [2]. Une analyse similaire peut être faite de bien des oppositions factices présentées par Le Vayer dans ses Dialogues et dans le reste de son œuvre, à la différence près que cet auteur ne cesse de mettre en avant son scepticisme, dont il affirme de surcroît la stricte orthodoxie fidéiste. Mais que valent toutes ces protestations sceptiques de foi chrétienne, affectées d'une si remarquable ambiguïté ? Même si elle doit nécessairement être traitée au cas par cas, et souvent sans que l'on puisse prétendre à une assurance sans reste (de ce point de vue, le scepticisme lui-même travaille des textes pétris de dissimulation) [3], il convient de poser la question dans sa généralité, comme le fait Gianluca Mori, en remarquant qu'on ne saurait la « résoudre au nom d'une cohérence philosophique que le fidéisme est lui-même appelé à dépasser », puisque le fidéisme se présente précisément comme un élan projeté au-delà des exigences de la raison dans l'aveuglement de la foi [4]. Mais c'est par son opacité même qu'il se révèle si efficace : selon les mots de Bayle, il est un « bouclier d'airain impénétrable » susceptible de couvrir l'impiété, voir l'athéisme pur et simple, sans que l'on puisse réellement le démontrer [5]. La distinction s'impose pourtant entre un « fidéisme au dessus de tout soupçon » et un « fidéisme douteux », et c'est l'ensemble des procédures d'argumentation et de mise en forme rhétorique qui conduit le lecteur exigeant à distinguer, voire à opposer des auteurs comme Pascal et La Mothe Le Vayer, le théologien Poiret et Bayle [6]. On n'est bien sûr pas étonné
de constater que le courant d'étude qui nie ou minimise la dissimulation
doctrinale, récuse de telles distinctions et oppositions au profit d'une
interprétation littérale du fidéisme, faisant fi des jugements des
contemporains. Malgré son simplisme
herméneutique et des lacunes considérables déjà dénoncées en son temps par
Pintard, la thèse de Richard Popkin, selon laquelle, sans quasiment
d'exceptions, « le scepticisme moderne est un pyrrhonisme chrétien »,
comme résume Catherine Larrère dans son introduction à l'édition française,
pèse encore sur de nombreuses études [7].
Ainsi dira-t-on que « ni directement,
ni indirectement [Le Vayer] ne
soumet à la sceptique aucun élément de la Révélation » [8].
Tout cela serait une invention d'auteurs postérieurs, comme Bayle par exemple,
qui lui-même resterait pourtant au-delà de tout soupçon… A ce compte là, on
finit par être confronté à une généalogie du soupçon de fausseté du fidéisme
nourri par les vrais fidéistes eux-mêmes ! Car on dira bien sûr, en amont,
que les soupçons portés sur l'authenticité du fidéisme de Montaigne et de
Charron est une invention… des « libertins », c'est-à-dire de Le
Vayer et consort, ce qui ne manque pas de sel. Reste alors à expliquer la
hantise, voire l'obsession de tout un siècle pour de mauvaises pensées
auxquelles personne n'adhérerait, mais que chacun projetterait injustement sur
son voisin. C'est dans cette perspective d'une
foncière mécompréhension de Charron par les « libertins », que
s'inscrit Nicola Stricker. L'entreprise de la Sagesse se limiterait à la maxime fidéiste : « faire des hommes des
académiciens et des pyrrhoniens, c'est les préparer à la certitude de la
foi » [9].
C'est bien en effet en substance ce que Charron dit ici ou là, mais il reste à
évaluer cette profession de fidéisme à l'aune des propositions effectives de
son ouvrage, où il s'emploie à fonder une « sagesse » humaine fort
peu soucieuse du salut chrétien [10].
Pourtant, le même commentateur affirme que le vrai souci qui anime l'entreprise
« n'est ni celui du sceptique, ni celui du stoïcien, ni celui du
moraliste, mais celui du théologien et prêtre Pierre Charron » [11]. Divers
argumentaires s'emploient heureusement à mettre en cause cette interprétation
dévote du pyrrhonisme charronien, et plus généralement la réduction du sens
assumé par le retour du scepticisme aux polémiques confessionnelles (ce à quoi
se ramène foncièrement la thèse de Popkin). Terence Cave, dans ses lectures
rapprochées de textes « troublés » [12],
comme il les nomme, au plus loin des généralisations outrées d'une certaine
histoire des idées, prend d'abord acte de l'anomalie introduite par ce
retour dans la culture européenne : « imaginer le scepticisme c'est
imaginer une sorte de folie, ou encore une utopie, le pyrrhonisme étant
construit sur un principe de contradiction ou de négation », qui
« invite à des éloges paradoxaux » [13].
De sorte que « la fonction apologétique n'est visiblement pas en mesure de
prévenir ou de neutraliser le trouble épistémologique […] provoqué par le
pyrrhonisme » [14].
Face à des textes comme l'Apologie de
Raimond Sebond, Cave s'attache à décrire ces points de déstabilisation
interne de l'épistémé de l'époque : là réside tout l'intérêt et la limite
de son approche originale, qui reste tributaire des modèles interprétatifs dont
il cherche à s'écarter. Il se propose en effet d'éviter de réduire le phénomène
pyrrhonien au « scepticisme chrétien », tout comme « d'attribuer
aux écrivains de cette époque un pyrrhonisme radical et anachronique » [15].
Mais pourquoi « radical » serait-il « anachronique » ? Il se pourrait,
par exemple, que
le pyrrhonisme d'un Montaigne par exemple soit en effet radical en son temps et
contexte, suffisamment pour empoisonner la lecture fidéiste à laquelle il se
prête. Cave s'arrête notamment sur la convocation dans le texte des Essais de la figure de l'antépéristase,
détournée de l'aristotélisme, comme « mouvement de transvaluation qui
permet d'entretenir successivement - sinon simultanément - deux attitudes, ou
même plusieurs attitudes, radicalement différentes ». C'est un
« mouvement de va-et-vient entre deux pôles : d'une part, une
idéologie religieuse, un système de censure, un enseignement officiel ;
d'autre part, une stratégie épistémologique étrange, inquiétante, et qui ne se
laisse que difficilement apprivoiser » [16].
Analyse fine et précieuse qui conduit le critique à constater que lorsque
Montaigne retrouve la voie commune de l'apologétique, « il est impossible
de savoir à quel point exactement elle est déterminée par un conditionnement
idéologique normal pour un homme de son époque, ou en revanche par le désir de
ménager les lecteurs moins avertis » [17].
Cette alternative est bien sûr décisive, puisque l'on a affaire dans un cas à
l'effet d'un conditionnement et dans l'autre à une stratégie délibérée
d'écriture, et Cave met ici le doigt sur une difficulté de lecture majeure.
Mais en plaçant au centre de son attention la notion psychologique (et
esthétique) de « trouble » [18],
il réduit nécessairement la part de calcul dans la production de l'effraction
et le travail de neutralisation par réaffirmation du discours dominant,
d'ailleurs singulièrement déplacé chez Montaigne par le jeu même de
l'antépéristase. Cette lecture conduit à maintenir l'idée selon laquelle une
seule « mentalité » et une seule « épistémologie », à un
moment donné de l'histoire, englobent et enferment toutes les pensées et tous
les discours, y compris ceux qui sont susceptibles de détruire l'idéologie
dominante. Or rien n'est moins sûr, et il faudrait peut-être aller jusqu'à
accepter l'idée d'une hétérogénéité épistémologique dans un texte comme l'Apologie de Raimond Sebond, pour une
grande part assumée et même théorisée par son auteur [19]. En s'appuyant
sur Cave, Emmanuel Naya réagit lui aussi à la réduction fidéiste du
scepticisme : « l'objet philosophique peut se diffracter (…), dans un
faisceau extrêmement complexe et diversifié de domaines différents… », ce
qu'il faut garder à l'esprit si l'on veut « comprendre sa fortune au XVIIe
siècle tant chez les moralistes chrétiens que chez les philosophes
libertins » [20]. Mais pas
un mot n'est dit de l'usage du scepticisme dès le XVIe siècle dans
la perspective d'une mise en cause de la Révélation, en même temps que de la
théologie rationnelle. L'exemple de Montaigne, dont le discours critique irait
« jusqu'à élaborer un nouveau type de foi compatible avec le
pyrrhonisme », ne semble certes pas aller dans ce sens [21]. Sylvia Giocanti, sur la même base d'un rejet de l'instrumentalisation confessionnelle du scepticisme, présente une lecture de Montaigne et de Le Vayer qui semble de prime abord avoir des implications ravageuses sur le terrain de la foi elle-même. Elle consacre un chapitre de son ouvrage à la question de la croyance et de l'incroyance religieuses [22]. Selon elle, se demander sans cesse « si les sceptiques modernes [usent] de leur scepticisme au profit ou aux dépens du christianisme [n'est] pas nécessairement la bonne question », d'autant plus que l'on est alors amené à « juger de la bonne ou mauvaise foi de l'auteur » [23]. Elle préfère se demander « si ce discours sceptique qui repose sur l'expérience de l'irrésolution humaine n'implique pas en lui-même, conceptuellement, une dissolution de la fermeté et de la constance de la foi » : « Le mouvement irrésolu de l'esprit qui nous fait passer de la certitude à l'incertitude, et du même coup de la crédulité à l'incrédulité, ne nous fait-il pas également passer de la foi à la défiance, de la religion à l'incroyance ou irréligion ? » [24] Giocanti s'emploie ainsi à montrer comment les analyses de la croyance conduisent chez les deux auteurs au constat d'une « irréligion naturelle », présente chez ceux-là mêmes qui se montrent les plus zélés : « Le scepticisme, pensée de l'irrésolution humaine, présente comme une nécessité anthropologique la dissolution de la fermeté de toute croyance, y compris de la croyance religieuse » [25]. Le postulat de lecture est en fait ici celui de « la bonne foi », de la sincérité des auteurs, de sorte qu'il ne serait pas nécessaire de supposer leur dissimulation pour mettre en évidence une profession d'irréligiosité, s'accordant parfaitement avec la pratique extérieure du culte (conception « politique et sociale », civile, de la religion), et surtout n'ayant rien à voir avec l'athéisme (dogmatisme tout aussi opiniâtre et enragé que celui des zélés fanatiques). L'analyse conceptuelle est très fine, mais comment dire à la fois que « les sceptiques » « ont peut-être sincèrement cru devoir séparer « religieusement » (scrupuleusement) et strictement la philosophie de la théologie », et ramener cette revendication fidéiste, à une « pure déclaration de principe » ? [26] Il y a, selon Giocanti, une « intention pieuse », mais qui « ne change rien au dispositif sceptique » lequel, « en rendant la foi […] et la religion […] étrangères au discours philosophique, exclut une soumission profonde […] du philosophe à la foi » [27]. Il y aurait donc quelque chose comme une intention fidéiste, déçue par la logique même du scepticisme. Mais comment ne pas mettre en relation le souci d'une séparation drastique entre philosophie et religion (et il faudrait bien sûr rappeler qu'il en va de même dans tous les courants de la philosophie émancipée au XVIIe siècle) et les conditions objectives de l'expression publique de la philosophie, sous haute surveillance ? L'authentique désir de foi du « sceptique chrétien » serait mis en échec par la logique de son propre scepticisme… Concernant au moins Le Vayer, cette interprétation me paraît intenable, car elle met de côté les stratagèmes déployés par l'auteur des Dialogues à l'imitation des anciens pour ruiner dans l'esprit de ses lecteurs la foi en l'appareil dogmatique et rituel du christianisme, dans lesquels on ne saurait voir une simple expression du doute, car il s'agit bien d'une entreprise de subversion négative [28]. Pour conclure sur la question religieuse chez Le Vayer, et donc sur la nature de son fidéisme, on doit bien sûr aussi tenir compte de la manière dont les Dialogues, mais aussi la Vertu des païens, et d'autres œuvres ont été lues par les contemporains [29]. Car alors la question de la mauvaise foi (si l'on peut nommer ainsi une manière de s'arranger avec la contrainte), pour dérangeante ou irritante qu'elle soit, ne peut pas ne pas être posée. Elle conduit aussi, concernant Le Vayer, à s'interroger sur la possibilité même de ramener sa pensée au seul scepticisme (la même réflexion vaut pour Montaigne) en tant que ses textes abondent en philosophèmes, modes d'argumentation et postures philosophiques qui ne relèvent pas du scepticisme : la présence d'une figure idenficatoire du sage égal des dieux de la tradition stoïcienne, l'invocation assez fréquente de motifs de la tradition naturaliste, etc. La question se pose, au moins localement, d'un usage instrumental du scepticisme dans l'œuvre de Le Vayer, qui n'est pas nécessairement inféodé à un projet philosophique alternatif clairement défini. Il convient à ce propos de citer les travaux de Jean-Michel Gros qui font notamment apparaître, à la lecture de la Vertu des Païens, qu'en recensant les « philosophes non récupérables dans une perspective chrétienne », Le Vayer montre en creux leur « affiliation secrète avec le courant libertin ». Pyrrhon est alors concerné au premier chef et « le scepticisme chrétien semble donc constituer une alliance de termes intenables ». Le scepticisme chrétien dissimule ainsi d'autres choix philosophiques : « épicurisme moral, éclectisme doctrinal tempéré de scepticisme, incrédulité religieuse », qui situent Le Vayer, « irrécusablement hors de la famille chrétienne » [30]. Aussi, comme Gros le fait remarquer ailleurs, n'est-ce pas le soupçon d'athéisme qui est anachronique au sujet d'un tel fidéisme, mais bien plutôt le principe de charité énoncé par Larrère dans son introduction au livre de Popkin, qui conduit au rejet de toute supposition de dissimulation de l'athéisme (et d'ailleurs de la dissimulation comme telle) [31]. Gros montre ainsi comment tel passage de la Prose chagrine de Le Vayer, que Popkin cite comme l'affirmation par excellence du fidéisme, est en fait une proclamation d'amour pour la philosophie païenne qui révoque les dieux [32]. Il met au jour également tout ce que l'interprétation fidéiste s'ingénie elle-même à dissimuler dans les textes, comme par exemple, toujours chez Le Vayer, l'utilisation du motif emprunté aux Essays de Bacon, selon lequel l'athéisme est plus favorable à la paix civile que ne l'est le fanatisme religieux, remarquable anticipation de l'athée vertueux de Bayle [33]. Ces apories du
scepticisme pseudo-chrétien de Le Vayer sont du reste bien aperçues par Pierre
Bayle, dont le fidéisme prétendu est aussi l'objet de travaux de qualité.
Nombre de ces nouveaux lecteurs, dûment alertés par cette lecture déniaisée que
le philosophe réfugié de Rotterdam fait des libertins [34],
sont amenés à mettre radicalement en cause l'interprétation, devenue classique
depuis la thèse d'Élisabeth Labrousse, d'un Bayle penseur essentiellement
protestant [35]. Antony McKenna
reprend l'examen du fidéisme à partir de ses définitions laissées ouvertes, et
à la lecture de Montaigne, de Pascal et de Le Vayer, dans une étude qui
converge sur la figure de Bayle [36].
Le commentateur insiste sur le rationalisme moral soutenu par l'auteur du Dictionnaire historique et critique en
contradiction explicite avec le fidéisme constamment réactivé, mais proprement
intenable. Surtout, selon McKenna, il convient de saisir les conséquences désastreuses de
cette démarche pour la doctrine chrétienne, qui se révèle, par la foi aveugle
qu'elle exige, contraire à l'enseignement éthique de l'Évangile, plus ou moins
confondu avec les exigences morales de la raison naturelle. En effet, si
« la morale évangélique est reconnue comme divine », c'est « parce qu'elle s'accorde avec nos notions
naturelles et évidentes de la morale », alors que « la doctrine
chrétienne entraîne le pyrrhonisme sur le plan de la logique, de la
métaphysique et de la morale » [37].
Si chez Montaigne, ceux qui « croient croire » (Apologie de Raimond Sebond) « croient aux mystères par
habitude ou par préjugé » et non par grâce, « pour Bayle, au
contraire, ceux qui “croient croire” sont ceux qui croient aux mystères
incompréhensibles, que ce soit par grâce ou par superstition » ;
l'expression de son fidéisme « ne rejoint donc celle de Montaigne que par
ironie » [38]. Aussi, comme le dit Jean-Marie Gros, faut-il prendre au
sérieux la dénonciation, dans La France
toute catholique, du « caractère diabolique
des religions positives, c'est-à-dire instituées », qui engendrent la
contrainte et la persécution [39].
Les religions positives sont intolérantes par principe : la tolérance
exige la stricte réduction du religieux à « un enseignement moral attesté
par la lumière naturelle » [40].
Elle se définit alors « comme un droit, une liberté fondamentale, la liberté de conscience » [41].
Mais il faut bien alors apercevoir, que chez Bayle, contre toute vision
eucuménique, la tolérance, comme liberté de conscience, exige une
« certaine ‘sortie de la religion', sous forme d'un dépérissement
profond de l'institution
ecclésiale » [42]. J'ai déjà évoqué
les travaux de Gianluca Mori [43],
où la question du fidéisme de Bayle occupe une place centrale [44].
D'entrée de jeu, Mori insiste sur le fait que le commentateur n'a pas le
pouvoir de sonder les reins et les cœurs : « Je ne prétends pas
soutenir que Bayle était un incroyant et que son fidéisme, par conséquent,
était insincère. Au contraire, je tiens cette question pour indécidable,
quoique absolument légitime » [45].
Mais il est indéniable que Bayle pousse la position fidéiste jusqu'à ses
extrêmes conséquences irrationalistes « effroyables, d'un point de vue spéculatif
aussi bien que moral, politique et religieux » : « dénué[e] de
tout fondement philosophique, moral, historique », elle « implique
non seulement la soumission et le silence, mais aussi la destruction de toute
faculté critique et rationnelle » [46].
On comprend ainsi pourquoi ce fidéisme outré a pu susciter « l'indignation
unanime des théologiens, catholiques aussi bien que protestants » [47].
D'autant plus que tout le raisonnement de Bayle conduit à l'alternative entre
« une foi aveugle et entièrement irrationnelle » et une
« rationalité morale et spéculative » foncièrement athée, ce qui, du
reste, ne préjuge en rien de sa disposition d'esprit, qu'il serait arbitraire
et surtout absurde de désigner comme duplice ou hypocrite [48]. La séparation
des convictions personnelles et des implications doctrinales est bien sûr un
sain principe méthodologique, que méconnaît l'histoire psychologique des idées
(Pintard en est un bon exemple), même si la question du rapport entre les deux
niveaux s'impose d'elle-même (c'est d'abord une question pour la philosophie et
son exigence première de cohérence entre doctrine et mode de vie), et elle exige,
pour être traitée convenablement, de recourir à une psycho-sociologie de la
croyance et de la défiance, et non à la simple recension des pratiques
religieuses ou irréligieuses, tout à fait insuffisante, qui plus est dans le
cadre d'une pensée de la scission entre créance privée et comportement public.
On ne peut en tout cas accepter le raisonnement de nombreux biographes, qui de
la constatation documentée de la pratique du culte, de l'appartenance aux
congrégations, voire aux ordres religieux, concluent hâtivement au conformisme
des esprits. Combien de fois a-t-on répété que Charron fut un bon chanoine,
Gassendi un bon prêtre, que Descartes faisait dire la messe catholique en
Hollande, etc. Et alors ? Vanini était bien frère carme, Bruno et
Campanella, dominicains et Ferrante Pallavicino, chanoine bénédictin. Ainsi, une fois
tenue à distance (et non tenue pour rien) la question des comportements
extérieurs (qui ne prouvent rien), il faut admettre que le fidéisme a pu servir
et a servi de masque à l'athéisme, ou plutôt aux athéismes - le stratonisme
analysé (et finalement élaboré) par Bayle n'est qu'un athéisme parmi d'autres -
comme il a bien sûr pu être parfaitement sincère, sinon irréprochable (car eu
égard à la théologie dogmatique des Églises, il ne saurait l'être). Une grande
prudence s'impose à ce sujet, et une empiricité inquiète du cas par cas, qui ne
saurait satisfaire les amateurs de généralités et de grandes narrations
conceptuelles où les doctrines s'enchaînent dialectiquement et nécessairement.
En effet, une telle histoire devient impossible dès lors que l'on admet qu'une
doctrine peut servir d'écran équivoque et permettre de recouvrir et de
manifester obliquement une, voire deux positions ou plus, délibérément laissées
dans l'ombre, pour des raisons que la seule histoire de la philosophie
couramment pratiquée ne saurait élucider. Car il va de soi que, lorsqu'elle
prend en compte la persécution et la censure, l'histoire de la philosophie doit
articuler les textes à l'univers social où ils sont produits et diffusés. Aussi
ne peut-on que souscrire à la circonspection méthodologique de Mori : « La
question du masque des athées n'est pas susceptible d'une solution universelle
et bonne dans tous les cas. Elle demande plutôt une approche prudente, forcément
empirique, pour ainsi dire ; chaque texte doit être considéré dans sa
singularité avec tous ses niveaux de sens, qui ne sont compréhensibles qu'en
connaissant le code culturel de l'époque, les modes de la communication
intellectuelle, la limite du licite et de l'illicite au moment précis où le
texte lui-même fut produit, l'attitude que son auteur avait à l'égard de la
censure et de la communication du savoir » [49]. Suivant
[2] Isabelle Moreau, « Pour un protocole de lecture libertine : Pour ou Contre les sorciers », La Lettre clandestine, n° 9, 2000 (p. 314-327), p. 315. Cf. Jean-Michel Gros, qui cite Le Vayer, comparant ses propres livres à ces « images plissées qui représentent des figures toutes différentes selon qu'elles sont regardées », Petit discours chrétien sur l'immortalité de l'âme, cité in « Y a-t-il un athéisme libertin ? » in E. Chubilleau et E. Puisais (dir.), Les Athéismes philosophiques, Paris, Kimé, 2001 (p. 47-61), p. 51.
[28] S. Giocanti est trop bonne lectrice pour ne pas l'apercevoir, mais cela la conduit à distinguer théâtralement, en la Mothe Le Vayer, les personnages du « sceptique » et du « libertin » : le libertin, à l'instar du sceptique, fait usage de l'isosthénie, mais c'est pour dissimuler sa pensée et ridiculiser celle des autres en la prenant à rebours, « La Mothe Le Vayer : scepticisme libertin et pratique de la contrariété », in P.-F. Moreau (éd.) Le Scepticisme au XVIe et au XVIIe siècle, op. cit. (p. 239-256), p. 244. « Le Vayer controverse et contredit sarcastiquement sous couvert d'indifférence sceptique, lorsqu'il feint de donner un poids égal à des thèses ridicules.. », p. 246, et le « sceptique libertin » montre toujours le revers de la médaille, pour en exhiber le mauvais côté : subversion et perversion comme retournement visant à montrer la face vicieuce d'une chose, p. 247-248. Mais le libertinage est pourtant pris ici dans le scepticisme et non l'inverse. Voir également, du même auteur, « La Mothe Le Vayer et la pratique du doute », La Lettre clandestine, n° 10, 2001 (p. 31-42) p. 34 : « … le doute de La Mothe Le Vayer est de type polémique. Il ne peut se constituer qu'à partir de la position de l'adversaire dogmatique qui affirme opiniâtrement une opinion qu'il n'a pas les moyens de fonder absolument en raison… ».
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