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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 15- Athéisme sceptique Il nous apparaît combien est prégnante, derrière celle de l'authenticité du scepticisme fidéiste, la question de l'athéisme, si souvent jugée anachronique. Il y a d'abord
le fait que l'athéisme peut très bien être sceptique ou s'épanouir dans le
scepticisme. C'est là un argument de poids contre la thèse du
tout-fidéisme ; l'émergence à l'époque moderne, d'un scepticisme athée
inconnu des anciens (du moins sous une telle forme). C'est ce que souligne
Gianni Paganini, dans une étude sur l'articulation entre scepticisme et
irréligion, qui conduit de Le Vayer à Diderot et au manuscrit des Doutes des pyrrhoniens, en passant par
le Theophrastus redivivus et Bayle [2].
Dans le Theophrastus, par exemple,
les argumentations de Sextus sont mobilisées pour mettre en évidence le fait
que « les dieux ne peuvent être démontrés d'aucune façon », mais - et
tel est l'apport moderne - « l'incompréhensibilité de l'essence rejaillit
négativement sur le problème » de l'existence de Dieu [3]. Il existe
cependant une manière tout à fait différente, et inconciliable avec la
précédente, d'envisager la
question, en faisant de l'athéisme un monstre enfanté par l'usage théologique
du scepticisme. Ainsi, dans le même ouvrage, Alan Kors traite-t-il de la
relation entre le scepticisme et le problème de l'athéisme en France au XVIIe
siècle et au début du XVIIIe siècle exclusivement comme un problème
interne à la théologie et à la philosophie chrétiennes, une « guerre
fratricide » entre ceux qui perçoivent dans le scepticisme un péril extrême
(parce que l'existence de Dieu n'est pas donnée par la grâce, mais par la
raison), et ceux qui défendent une position fidéiste (et dénoncent les dérives
possibles du rationalisme) [4].
Dans cette histoire, il n'y pas d'acteurs extérieurs au christianisme, et donc
en fait pas d'athées : Le Vayer, Saint-Évremond et Bayle sont cités sans
état d'âme, comme de purs « fidéistes ». Ausi n'est-on pas étonné de
devoir attendre le curé Meslier pour rencontrer enfin un premier auteur
méritant le qualificatif d'athée. Mais ce qu'il
est possible d'affirmer sur la base d'un corpus imprimé (certes au prix de
singuliers coups de force), ne l'est plus dès lors qu'on s'appuie sur la
littérature clandestine. Dans le même recueil, Winfried Schröder montre
l'impact du scepticisme dans le développement d'une pensée réellement et
scrictement athée (pour cet auteur le seul athéisme véritable est celui qui nie
explicitement l'existence de Dieu), tel qu'on peut le voir se réaliser dans des
écrits comme le Theophrastus et le Symbolum sapientiae [5].
C'est à propos des deux derniers textes que Schröder parle d'athéisme
sceptique, équivalant à ce que l'on appelle aujourd'hui agnosticisme [6].
Cet athéisme s'affirme à travers l'application du principe juridique selon
lequel la charge de la preuve incombe à celui qui affirme (« affirmanti incumbit probatio ») et
constate la faillite des démonstrations des théistes, pour conclure à
l'impossibilité de savoir si Dieu est, et fait comme si Dieu n'était pas, de
la même façon que le droit tient pour innocent celui dont le crime n'a pu être
prouvé [7]. L'auteur voit
surtout cet athéisme réalisé dans le manuscrit du Cymbalum Mundi sive Symbolum Sapientiae, composé probablement
durant les dernières années du XVIIe siècle. Dans la remarquable
édition à laquelle Schröder a participé, Guido Canziani s'efforce de montrer
que ce traité adopte une ligne plus radicale que les diverses formes de déisme,
plus radicale même que la métaphysique spinoziste, allant jusqu'à récuser tout
jusnaturalisme [8]. Mori a
cependant soulevé une discussion autour de l'appréhension de cet ouvrage comme
expression d'une athéisme agnostique, doctrine dont il conteste l'existence à
l'époque considérée, alors qu'à ses yeux le scepticisme s'oppose dans ce texte
à l'athéisme [9]. Mais surtout il peut paraître étrange que Schröder fasse du
supposé agnosticisme la forme authentique de l'athéisme, à la différence de ce
qu'il appelle l'athéisme de type métaphysique, qu'il juge parasitaire par
rapport au théisme, en tant qu'il fait sienne l'exigence d'une connaissance de
la cause première et à partir de la cause première. De sorte que l'athéisme
authentique serait selon lui rarissime [10],
et complètement marginal dans la production philosophique de la première
modernité, se limitant à quelques écrits clandestins qui se comptent sur les
doigts d'une main. Suivant
[2] Gianni Paganini, « La Promenade du sceptique. Pyrrhonisme et clandestinité de Bayle à Diderot », Scepticisme, clandestinité et libre pensée, op. cit., p. 18-46.
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