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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 16- Pour une histoire à part entière de l'athéisme[2] De plus, en proposant une définition restrictive de
l'athéisme, comme affirmation explicite de la non-existence de Dieu (sous ses
formes sceptiques ou métaphysiques), Winfried Schröder est conduit non
seulement à constater la rareté du phénomène mais aussi à proposer une date
d'apparition fatalement tardive, niant toute légitimité d'un emploi de la
catégorie avant le Theophrastus redivivus
(vers 1659). Toute dérogation historiographique au critère définitionnel de
l'athéisme « à la rigueur » (consumatus,
etc.) induit selon lui la confusion de celui-ci avec le vaste continent de
l'hétérodoxie [3]. Ainsi, la
confrontation de deux textes du XVIe siècle (le Cymbalum Mundi de Des Periers et le Fleo de la foy de Geoffroy Vallée) aux manuscrits clandestins qui
en ont repris les titres entre XVIIe et XVIIIe siècle (Cymbalum Mundi et Pseudo-Vallée) l'amène -t-il à nier très fermement que les premiers
puissent être considérés comme athées [4].
L'une des raisons majeures qu'il avance est le refus de ce qu'il appelle une
« herméneutique de la supposition »
(« Unterstellungshermeneutik » ou
« Verdächtigunshermeneutik »), en s'en remettant à Febvre et à la
thèse de Kristeller sur le mythe de l'athéisme de la Renaissance [5]. Même si on accordait à Schröder son rejet a priori (par décision méthodologique) de la dissimulation, force est de constater que son critère restrictif de désignation de l'athéisme ne correspond évidemment pas aux amples et riches taxinomies de l'athéisme établies à l'époque considérée, où le nom d'athée renvoie tout aussi légitimement (d'un point de vue sémantique) à celui qui met en cause la providence ou telle qualité de la divinité, à celui dont les doctrines conduisent « indirectement », par conséquences jugées nécessaires, à la négation de Dieu, ou encore à celui qui vit comme si Dieu n'était pas, etc. [6] Et si l'on veut bien admettre que Des Periers ou Geoffroy Vallée n'étaient pas des athées (Vallée nie d'ailleurs la possibilité même de l'athéisme [7]), encore faut-il expliquer pourquoi on les a accusés d'athéisme (Vallée ayant fini sur le bûcher), et plus largement, pourquoi, les discours de ce siècle qui ne connaîtrait pas l'athéisme, seraient-ils tout bruissants d'un terme, en effet polémique comme insistait Febvre, et certes polysémique, mais néanmoins beaucoup plus précis que ne veulent bien l'admettre les historiens qui le réduisent à une grave injure, aux conséquences parfois tragiques, mais vide de sens.[8] Il est aussi évident que les taxinomies de l'athéisme produites à l'époque autorisent une analyse beaucoup plus fine des textes que ne le permet la catégorie d'hétérodoxie, présentée par Schröder lui-même comme une fourre-tout, recouvrant indistinctement tout ce qui ne relève pas de l'athéisme stricto sensu (selon sa définition). Par contre, Jean-Michel Gros a raison d'insister sur le fait que l'utilisation de la notion d'athéisme pour des auteurs considérés dans l'historiographie comme libertins par les uns et fidéistes par les autres (voire bien sûr libertins fidéistes, ce qui est devenu pour certains un pléonasme), n'est certes pas hors de propos ou anachronique, à condition de prendre en compte la pluralité de sens qu'elle revêt alors [9]. Mais il est aussi vrai qu'une attention soutenue à cette
polysémie, reconduit à tout ce qui se trouve mis en jeu dans les accusations
souvent réciproques d'athéisme, et qui excède de loin le débat d'idée
(d'ailleurs il n'y a pas débat sur l'athéisme, car sa défense publique, en mots
propres, est quasiment impossible), pour révéler une crise profonde de la
conscience européenne, hantée par le spectre des guerres civiles de religion,
obsédée par la menace d'une désagrégation morale de la politique (souvent
cristallisée par le nom de Machiavel, « prince des athées » et
que le terme même de « politique », comme quasi synonyme de politiciens
athées ou libertins, suffit à exprimer) que tout relâchement des peuples sur
le plan de la religion et des mœurs ne manquerait pas de précipiter. C'est
pourquoi il est si facile d'instrumentaliser les accusations d'athéisme ;
à cet égard les
travaux montrant les enjeux politiques et idéologiques des polémiques
apologétiques contre les impies et les libertins, sont sans doute trop peu
nombreux (l'usage de la vindicte anti-libertine en France au début du XVIIe
siècle, dans les conflits entre jésuites et gallicans, etc. [10]).
Mais cet usage polémique de l'athéisme révèle en même temps que la crise
concerne au plus profond la crédibilité même du christianisme, de son corps de
doctrines et de ses institutions ecclésiales. Autrement dit, il est impossible
de faire de la question de l'athéisme, examinée avec un souci historique
sérieux, une
pure question de philosophie. Du reste,
l'athéisme peut-il être étudié comme une position philosophique ? C'est la
remarque à laquelle Martin Wielema est
conduit dans sa lecture de l'ouvrage de Schröder [11].
S'il en était ainsi, le contenu de cette position se limiterait en effet à la
seule proposition « Dieu n'existe pas », qui est bien sûr susceptible
de découler d'argumentations extrêmement diversifiées et hétérogènes. N'est-ce
pas plutôt, s'enquiert le même critique, un « relational term », dénotant la distance perçue entre un
système philosophique et les vérités religieuses (sachant que tout système
philosophique peut être et a été considéré comme athée, lorsqu'on l'évalue à
l'aune de stricts critères religieux) ? Mais il faut alors s'empresser de
faire remarquer qu'il en va de même de la distance perçue entre les
confessions, puisque dans les polémiques interconfessionnelles, on s'accuse mutuellement d'athéisme, au sens de l'adoption
d'une doctrine religieuse érronée et d'un mode de vie conduisant à s'éloigner de Dieu et en dernier
recours à le nier. A partir de là, l'athéisme est identifié comme tel d'un
point de vue religieux, mais dans la confrontation des religions instituées,
par delà les conflits inter-confessionnels, avec une culture qui travaille à
s'affranchir du religieux et qui ne saurait le faire sur le plan théorique
qu'avec les instruments de la philosophie. Mais il serait tout aussi erroné de
réduire la question de l'athéisme à la confrontation du religieux et de la
philosophie : cette question suppose le développement d'expression d'oppositions
directes (invectives, etc.) et indirectes (parodies du sacré, etc.) aux
diverses constituantes du religieux - croyances, sacrements, rituels, pouvoir
des clercs, etc. - profondément ancrées dans la culture populaire et présentes
dans la culture savante sans renvoyer ipso
facto à la tradition philosophique. C'est à ces multiples manifestations de
doute et de mécréance à la fois souterraines et diffuses, de rébellions
sociales contre le clergé, lourdes d'enjeux économiques, politiques, mais aussi
éthiques, que la philosophie donne une forme théorique. En ce sens, Wielema a
raison de dire que c'est moins la substance que la fonction des arguments
philosophiques qui importent dans l'histoire de l'athéisme, laquelle ne devrait donc
pas être détachée du plus large développement de l'incroyance et de
l'irréligion. Schröder lui-même envisage du reste la multiplicité des
sources de l'athéisme : critique biblique [12],
crise de la théologie rationnelle, conflits interconfessionnels, scepticisme,
naturalisme vitaliste… et il avance clairement l'idée suivant laquelle
l'athéisme est la traduction philosophique d'une rébellion contre les religions
et les clergés, diffuse dans les sociétés de l'Europe moderne. Mais il reste
malgré cela l'otage des catégories abstraites qu'il applique aux textes et en particulier de sa définition restrictive de l'athéisme. Alain Mothu, à propos du débat opposant Schröder et Mori
sur l'agnosticisme, a raison de rappeler qu'« aucun débat philosophique
sur l'athéisme et son histoire ne peut faire l'économie d'un détour
anthropologique » sur la croyance : ce qu'elle est « en soi
et / ou à tel moment historique donné », une enquête mobilisant peu ou
prou l'ensemble des sciences humaines et sociales, pour éviter le double écueil
d'une histoire des mentalités (à chaque époque « sa » mentalité, et
par là « un » rapport spécifique à la croyance) et d'une histoire des
idées décontextualisée [13]. Bien
qu'insuffisante, il semble à cet égard qu'une histoire soucieuse des contextes
linguistiques soit le meilleur garde-fou. Terence Cave rappelle le principe
méthodologique visant à prévenir la tentation de projeter sur les textes des
concepts et des notions appartenant à un autre époque et arrachés en quelque
sorte à d'autres contextes : « toute affirmation ou imputation de
croyance ou de non croyance prend sa valeur par rapport aux autres possibilités
d'énonciation en cours à cette époque » [14].
En effet, « l'incroyance, comme la croyance, est toujours relative à la
totalité du contexte contemporain, y compris les énonciations d'incroyance
connues ou connaissables » [15].
Force est alors de constater que « les langages de la croyance et de son
autre ont proliféré au seizième siècle » et, loin du siècle « qui
veut croire » de Febvre, l'« on peut très bien mettre en avant
que l'athéisme en tant qu'incroyance devient de moins en moins marginal par
rapport aux états différents de croyance » [16].
Formulation prudente qui conduit à s'écarter de Febvre sans pour autant faire
de trop grandes concessions à Busson ou à Berriot [17],
car si les énoncés qui mettent en cause les croyances se multiplient, aucun ne
comporte, au moins pour le XVIe siècle, une revendication explicite
d'athéisme. Mais
précisément, la mise en évidence des effets de pouvoir et de censure qui
structurent les discours publics (et privés) rendent à mon sens insuffisante la
référence exclusive aux énoncés effectivement soutenus : les énoncés
interdits, ou plus profondément encore impossibles à tenir - parmi lesquels
celui d'une déclaration explicite d'athéisme - font aussi partie de l'histoire
du libertinage ou, si l'on veut, de la libre pensée : non parce qu'ils
signaleraient un impensable (l'athéisme est bel et bien pensé et
« pratiqué » au sens où toutes ses constituantes supposées sont réalisées,
comme le montre la documentation), mais parce qu'ils attestent précisément de
complexes relations de domination sociales par et sur les énoncés qu'il est
possible, ou non, de s'approprier publiquement. Aussi l'idée selon laquelle la force du
« libertinage » serait son refus de faire de l'athéisme une
profession de foi, son absence de dogmatisme, laisse quelque peu perplexe.
Selon Jean-Michel Gros, « ce que refuse, au plus profond, le libertinage,
c'est toute croyance en un dogme quelconque », à la différence de ce que
feront certains de leurs successeurs au siècle suivant [18].
Affirmation séduisante, mais problématique pour deux raisons : d'abord
parce qu'elle tend à l'identification du libertinage avec le scepticisme, et
celle-ci n'est d'abord que la transcription doctrinale de la désignation
négative donnée par l'historiographie du libertinage comme concept réunissant les formes
d'expression philosophiques qui échouent à se constituer en système ;
ensuite parce qu'il ne faut pas oublier que si l'athéisme ne se déclare pas ouvertement,
c'est, à un premier niveau, parce qu'il ne peut
pas le faire à cause de la censure (l'antidogmatisme libertin est en partie
l'art de faire de nécessité vertu), et surtout parce qu'il ne veut pas le faire en mots propres. C'est
là du reste un phénomène sur lequel la plupart des études ne s'arrêtent
pas : le refus patent, qui va bien au-delà de la peur des persécutions,
d'assumer en première personne les qualités de libertin et d'athée. La lecture
la plus aveugle consiste sans doute à décréter qu'il n'y a donc de libertinage
et d'athéisme que dans le discours des polémistes chrétiens. Mais, même
lorsque, devant l'accumulation des preuves textuelles et documentaires, on
admet l'existence d'une culture en rupture avec les modèles de vie et le corpus
dogmatique du christianisme, il reste à rendre compte de l'impossibilité
structurelle, jusqu'au XVIIIe siècle, de déclarer le libertinage et
l'athéisme en mots propres. Certes, l'athéisme se dit avec d'autant plus
d'efficacité anti-dogmatique par tous les moyens obliques mis en œuvre dans les
textes. Gros écrit à ce sujet que « le seul fait d'évoquer positivement
l'athéisme a encore la vertu de produire, en ce XVIIe siècle,
l'émotion trouble du scandale, le délicieux frisson de la transgression
majeure, la jubilation de toucher au fruit défendu ». Et il ajoute :
« par le fait même, l'athéisme est de tous les jeux libertins… » [19].
Mais, à proprement parler, l'athéisme n'est jamais évoqué positivement, même si
ses constituantes le sont bel et bien (mise en cause de l'immortalité de l'âme,
de la providence et des qualités divines, et jusqu'à l'existence d'un Dieu
séparé de la nature), et la transgression, si radicale qu'elle puisse
être, ne met pas en cause cette proscription majeure, que ne parvient même pas
à renverser les jeux de l'inversion burlesque. Il y a là, me semble-t-il, une
réflexion à poursuivre, et qui est susceptible de déranger aussi bien les
lectures qui font de la non-déclaration de l'athéisme un simple problème de
censure externe, que celles qui ne trouvant pas le mot dans les textes
concernés nient l'existence de la chose - une existence pourtant patente au
regard, encore une fois, des définitions de l'époque, car la présente approche
exclut nécessairement la restriction de l'athéisme à ce qu'il deviendra plus
tard. Suivant
[2] Je transforme à dessein le titre d'un article de Gianni Paganini, « Pour une histoire de l'athéisme à part entière. L'héritage de la pensée de la Renaissance et l'incrédulité moderne », in La Question de l'athéisme au XVIIe siècle, journée d'étude du Centre d'histoire de la philosophie moderne, Paris, 15 juin 2001, à paraître. Voir également, du même auteur, « Legislatores et impostores… », art. cité.
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