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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 17- Libertinage
et Lumières radicales L'un des intérêts majeurs des travaux de Schröder consiste
à réfuter la thèse qui fait de l'athéisme un produit de la nouvelle science
mécaniste (Febvre, Lenoble, etc. voir supra),
mais l'auteur soutient l'affirmation paradoxale selon laquelle il deviendrait
de plus en plus rationnel de croire en un créateur surnaturel, à mesure que
s'affirme l'âge de la raison, avec les développements de la métaphysique
postcartésienne. Sur de telles prémisses, il n'est pas étonnant que l'auteur en
vienne à se demander - tout en reconnaissant la difficulté de donner une
réponse satisfaisante - pourquoi l'athéisme apparaît si tôt, alors qu'il
conviendrait plutôt de s'étonner, comme le remarque Martin Wielema dans son
compte rendu, de l'apparition aussi tardive d'un phénomène dénoncé à cor et à
cri depuis si longtemps [2]. Mais cette
appréhension du rationalisme cartésien revient d'abord à tenir la démarche de
Descartes lui-même, avec du reste la presque totalité des études, comme exempte
de toute ambiguïté envers la dogmatique chrétienne - ce qu'il est pourtant
difficile d'accorder - [3]
et à minimiser le rôle des lectures libertines dont les œuvres du français
retiré en Hollande font l'objet, qui se manifestent dès le vivant du philosophe et conduisent très
vite à l'avènement du spinozisme, dont l'ouvrage majeur de Jonathan Israel
cherche à montrer le rôle absolument décisif dans la diffusion, partout en
Europe, des « Lumières radicales », en leurs temps universellement
taxées d'athéisme [4]. En adoptant une
périodisation qui ramène le début des Lumières radicales au cœur du XVIIe
siècle et en mobilisant un immense savoir, cet auteur s'emploie à montrer qu'il
s'agit là d'un phénomène pan-européen (de Lisbonne à St Petersbourg), et non
du développement périphérique d'un grand courant des Lumières, mais de son
moteur véritable ; les Lumières modérées se constituant principalement en
réponse et en réaction aux Lumières radicales, pour faire face au péril que
celles-ci
représentent à leurs yeux pour la religion et la morale, sans pour autant
s'aligner sur l'aristotélisme hostile à la nouvelle science. Appréhendées
ainsi, les Lumières radicales introduisent une rupture dans la culture
occidentales, que l'auteur n'hésite pas à juger la plus importante depuis la
chute de l'empire romain [5].
Enfin, il s'agit pour lui de montrer que le spinozisme constitue la colonne vertébrale
et la référence interne constante de mouvement. La masse d'informations que
l'ouvrage présente sur les contenus doctrinaux, sur les cercles et les hommes,
les réseaux de production, publication et diffusion des livres imprimés et
manuscrits, les réactions et transformations institutionnelles, est très
considérable et le rend immédiatement indispensable pour le chercheur. Ce travail
monumental, de facture sobre sinon austère, a pourtant quelque chose d'épique,
dans le grand récit qu'il propose de la naissances et de la diffusion des idées
qui vont conduire au bouleversement culturel et politique de l'Europe entière.
Outre la question des limites inhérentes au genre du grand récit d'histoire (sa
linéarité et son univocité tendent à gommer la complexité et la singularité des
objets), cet ouvrage soulève inévitablement, en ce qui nous concerne, la
question de la relation entre le commencement spinoziste ou déclaré tel, et ce
qui le précède. Car une telle périodisation (1650-1750) et reconstruction d'un
mouvement aussi important à partir d'un foyer unique envisagé comme
introduisant une rupture majeure dans l'histoire de la culture occidentale, ne
peuvent que conduire à minimiser la portée de l'humanisme naturaliste de la
Renaissance et du libertinage de la première moitié du siècle dans l'histoire
de l'athéisme et de la libre pensée. Cette double condition des Lumières
radicales, ne serait ce que dans sa fonction d'indispensable médiation dans
l'accès à la culture philosophique ancienne comme réservoir critique de la
théologie et de la religion, n'est pas niée, mais l'érudition libertine
apparaît dans cette histoire, comme c'est du reste souvent le cas chez
d'autres historiens, embarrassée
et limitée par les procédures de camouflage qui l'ont rendue possible. Le
moment décisif en effet, pour Israel, est le moment spinoziste, considéré
principalement, sinon exclusivement, dans son rapport de filiation critique
avec la philosophie et la science cartésiennes. Certes la
nouveauté spinoziste, dans son usage du cartésianisme, est indéniable, et l'on
peut convenir de son importance cruciale dans l'évolution des débats et
conflits intellectuels en Europe. Mais l'on peut aussi montrer, sans rien
enlever à cette nouveauté décisive, que Spinoza, ses amis et ses maîtres, sont
profondément influencés par la culture libertine [6].
C'est là un thème d'histoire des idées très peu exploité du fait de la
séparation toujours reconduite entre l'histoire de la grande philosophie et
celle des petits maîtres libertins, à quoi s'ajoute l'habitude de situer
Spinoza dans un rapport privilégié sinon unique à la culture juive, sans tenir
compte d'ailleurs dans celle-ci de la pénétration marginale mais attestée, surtout dans les
milieux issus du marranisme, des idées et des thèmes du libertinage européen
(voir en particulier la figure d'Uriel da Costa) [7].
Aussi faut-il saluer l'effort de Françoise Charles-Daubert dans son petit
ouvrage pour envisager explicitement la dette de Spinoza envers les libertins
érudit [8]. A la lecture de la reconstruction fine et
complète proposée par Israel, très attentive aux contextes institutionnels et
politiques, on est porté à admettre, au moins sur un point absolument décisif,
toute la nouveauté de ce mouvement qui apparaît en Hollande et qui constitue le
milieu où Spinoza s'est formé, et où il va très vite s'imposer : celui des
convictions foncièrement républicaines et démocratiques, avec toutes les
conséquences qui en sont tirées : rejet des formes despotiques de gouvernement,
défense non seulement de la tolérance religieuse, mais aussi - de manière plus
ou moins voilée - d'une tolérance de l'irréligion elle-même, revendication de
la liberté d'expression et, dans une certaine mesure, de la liberté des mœurs,
affirmation de l'égalité des sexes, etc. Sans doute ces convictions
impliquent-elles une nouvelle anthropologie, en rupture plus ou moins ouverte
avec le clivage averroïste cher à de nombreux libertins (mais non à tous)
opposant les rares sages à la foule condamnée par nature à l'ignorance. Mais ce
qui arrive à maturité dans le milieu hollandais chemine depuis longtemps, sous
diverses formes, dans la culture européenne et c'est à force de raccourcis et de
simplifications abusives que l'on en vient à les regarder comme des mouvements
distincts et opposés, le libertinage et les Lumières radicales, alors qu'une
plus grande attention à la complexité des œuvres et des itinéraires laisse
apercevoir d'incontestables continuités [9]. Mais une fois
que l'on a identifié sans réserve « la » pensée politique des
libertins à l'idéologie absolutiste, leur vision de la société et des mœurs à
un conservatisme étriqué, leur philosophie et leur science aux restes
fossilisés de l'aristotélisme padouan (lui-même stigmatisé pour son archaïsme),
leur rapport à la religion comme une rébellion inaboutie (une hétérodoxie sans
athéisme), il va de soi qu'aucun lien fort ne peut être établi entre
libertinage « érudit » et Lumières radicales. Mais il faut bien
rappeler que l'adoption d'une interprétation foncièrement hétérodoxe du
mécanisme, en référence ou non à Descartes, n'est certes pas une prérogative
des milieux spinozistes. De même lorsque Israel écrit que Spinoza est le seul
parmi les « principaux penseurs européens » avant la moitié du XVIIIe
siècle à rejeter les miracles [10],
outre la difficulté de distinguer dans la bourse fluctuante aux valeurs
intellectuelles les majeurs des mineurs, on ne peut que rappeler qu'un
Pomponazzi déjà avait entrepris une réduction générale des prodiges et miracles
aux lois de la nature, comme Vanini le comprit parfaitement, et que, dans le
cadre nouveau du mécanisme, la préservation de la possibilité des miracles chez
un Hobbes ou un Descartes est toute d'accommodation. De ce point de vue encore,
Spinoza est à la fois un aboutissement et un relais… On pourrait en dire
autant des aspirations républicaines et démocrates, certes minoritaires, mais
bien présentes, de l'exaltation de la liberté naturelle des “sauvages”, du
rejet de la censure des livres, de tous ces thèmes libertaires qui circulent
incontestablement dans les textes, même si les implications théoriques et les
conséquences pratiques n'en sont que fort rarement tirées. Considérer par
exemple le procès des frères Koerbagh comme le tout premier exemple en Europe
de suppression officielle d'une démarche visant à éclairer le peuple,
« distincte de la suppression traditionnelle de l'hétérodoxie théologique,
du blasphème, etc. »[11],
est sans doute défendable, si l'on adopte le vocabulaire des Lumières, et si
l'on prend acte des aspirations philosophiques et politiques propres aux deux
auteurs, mais il est aussi possible de réinsérer cet événement dans l'histoire
déjà longue des persécutions d'une forme de dissidence depuis longtemps
distinguée de la simple hétérodoxie religieuse. De sorte que la
remarque critique de Paganini au sujet de l'historiographie qui minimise
l'apport des libertins au profit de la rupture spinoziste peut être appliquée à
l'ouvrage d'Israel [12].
Sans mettre en doute la liaison étroite entre spinozisme et « unbelief » dans l'Europe de la fin
du siècle, à mon sens suffisamment mise en évidence par Israel, on peut
s'accorder avec Paganini pour remarquer que la référence spinoziste fut
constamment mêlée à d'autres apports de provenance différente. Il me paraît en
effet incontestable qu'« en dépit de ses racines dans la philosophie
de la Renaissance, cette conception athée de la religion qui se développa entre
naturalisme et théorie de l'imposture n'en finit pas moins par agir en
profondeur à la base de l'incrédulité moderne » [13].
Il suffit en effet, pour s'en convaincre, de citer comme le fait Paganini le Traité des trois imposteurs (alias Esprit de Spinoza voir infra), qui emprunte à pleines mains,
aussi bien à Bodin, Cardan, Vanini, Naudé ou à La Mothe le Vayer, qu'à Hobbes
et bien sûr Spinoza. Suivant
[2] Martin T. Wielema, The British Journal for the History of
Philosophy, 9, 2001.
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