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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 18- Les preuves clandestines Les études consacrées aux manuscrits clandestins, en pleine
expansion depuis un quart de siècle, mettent en évidence une incontestable continuité dans la
transmission des thèses et motifs les plus radicaux, de la Renaissance aux
Lumières. Geneviève Artigas-Menant
rappelle l'immense apport de la recherche, considérablement augmenté ces
dernières années, dans le domaine de la circulation des manuscrits clandestins
depuis les travaux pionniers de Lanson et Wade (1912 et 1938), qui montre de
manière irréfutable le lien proprement factuel qui unit les lumières radicales
à la littérature irréligieuse du siècle précédent à travers les canaux de la
clandestinité [2]. C'est tout
naturellement, si l'on peut dire, que viennent s'adjoindre dans les manuscrits
composites de la fin du XVIIe siècles, à des éléments dérivés du Colloquium Heptaplomeres, de Cardan et
de Naudé, passés ou non par la médiation du Theophrastus
Redivivus, des bribes de textes de Le Vayer et de Naudé, mais aussi de
Spinoza ou, dans une moindre mesure, de Hobbes [3].
Ces textes hétérogènes n'en sont pas pour autant incohérents, loin de là, et
leur lecture permet de prendre la plus grande distance envers les clivages
catégoriels de l'histoire des idées et de la philosophie entre libertinage
érudit et Lumières radicales, entre les auteurs qui intègrent l'épistémologie
mécaniste et les enfants de la tradition naturaliste, entre les hétérodoxes et
les athées, entre ceux qui seraient des philosophes dignes de ce nom,
producteurs de « systèmes » et ceux qui ne seraient que des
littérateurs anticonformistes : la plupart des producteurs de littérature
philosophique clandestine de la fin du XVIIe siècle ne se
reconnaîtraient guère dans ces grands clivages et ces oppositions, parce que
l'essentiel pour eux et leur public était ailleurs ; dans la transmission,
la reprise et la réélaboration des thèses fondamentales de l'imposture des
religions, de la réduction des phénomènes réputés surnaturels aux lois de la
nature et à l'artifice des hommes, de la réhabilitation des appétits naturels,
etc. Mais
d'abord pourquoi le texte manuscrit ? A qui le destine-t-on ?
Est-il vraiment clandestin ? Telles sont les questions de fond posées par
Alain Mothu, dans le sillage des travaux récents sur la forme manuscrite à
l'âge de l'imprimé en général (Roger Chartier) et sur le manuscrit clandestin
en particulier (François Moureau, Miguel Benitez), qui bouscule quelques idées
convenues sur un champ trop souvent mythifié par l'aura de la clandestinité [4].
Ainsi Mothu met-il en cause le fait que le manuscrit posséderait ipso facto une « valeur subversive
de contournement de la censure frappant l'imprimé », comme le pensaient
Lanson et Wade, et rappelle qu'il est encore au XVIIIe siècle une
forme de communication littéraire naturelle et enfin qu'il existe des imprimés
tout aussi subversifs que les manuscrits. Il attire en outre l'attention sur
l'importance de l'argument économique : le prix de revient du manuscrit
peut être compétitif par rapport à celui d'un imprimé. De sorte que, comme l'a
souligné François Moureau, « beaucoup de textes séditieux furent non seulement
reproduits, mais aussi conçus de toutes pièces pour satisfaire à ce marché du
fruit rare et défendu » [5].
La conception du plus fameux de ces textes, l'Esprit
de Spinoza (voir infra), a
d'ailleurs peut-être obéi à ce mobile. Mais surtout,
Mothu aperçoit dans le choix du manuscrit la marque à la fois de la culture
aristocratique et de la loyauté sociale de leurs auteurs : dans leur
majorité, écrit-il, ceux-ci étaient « attachés de toute évidence à la
sauvegarde de l'ordre social, souhaitaient ne s'adresser qu'à une minorité
éclairée et emprunter de petits sentiers
inconnus à la multitude », comme le dit un texte de 1722 [6].
Notons seulement que l'on peut vouloir s'adresser à une élite éclairée en vue
de rendre possible, à long terme, des changements radicaux sur le plan social
et politique, et qu'il semble bien, à suivre les analyses d'Israel, que cela
était précisément le cas d'une partie importante des Lumières radicales. Mais il n'en
demeure pas moins que, selon Mothu, « on exagère peut-être quand on décèle
dans ce choix un procédé de dissimulation, autrement dit quand on parle de
‘clandestinité' » [7]. Le
fait est que le manuscrit suscite beaucoup moins les craintes et les poursuites
des autorités. « L'imprimé jugé séditieux, plus activement recherché par
la police que son équivalent manuscrit, est aussi beaucoup plus sévèrement
réprimé à travers ses auteurs et imprimeurs » [8].
Aussi le chercheur en vient-il à se demander si « les autorités n'ont pas
pu s'accommoder de cette forme de diffusion discrète des idées en la regardant
avec réalisme et peut-être avec un brin de machiavélisme, comme un pis-aller
susceptible de canaliser matériellement l'expression irrépressible des idées
pernicieuses - soit de les détourner des presses. Que ces idées ne fussent pas
livrées à un large public (et à toutes les classes de la société) était
l'objectif premier, capital » [9].
De sorte qu'il faut bien admettre que « les manuscrits hétérodoxes furent
moins interdits que négligés, car relevant d'une sphère non soumise aux
réglementations et peu surveillée » [10].
Cela évidemment ne signifie nullement que la circulation de ces très nombreux
textes n'a pas influé considérablement sur les transformations de la culture et
de la politique entre la fin du XVIIe siècle et celle du XVIIIe
siècle. On ne saurait en
effet donner trop d'importance à cet essor des études sur la littérature
clandestine pour l'investigation de l'irréligion et de l'athéisme au début de
l'époque moderne. La grande masse des
manuscrits philosophiques clandestins, comme le rappelle encore Alain Mothu,
circulent entre 1690 et 1760, mais l'ensemble de notre période est concernée,
et de nombreuses surprises attendent sans doute encore les chercheurs dans les
fonds manuscrits des bibliothèques, surtout pour le début du XVIIe
siècle, moins systématiquement étudié [11].
Comme le souligne Gianni Paganini, « le domaine encore insuffisamment
exploré des manuscrits philosophiques clandestins représente une étude de cas
privilégiée, puisque cette production ‘occulte' s'est développée à l'abri des
censures ou du contrôle idéologique de l'autorité, et a donné libre cours à des
idées que la production imprimée ne pouvait que refouler, sinon travestir par
le moyen d'expressions cryptées, ‘doubles' au sens défini par Leo
Strauss » dans son fameux essai [12].
D'ailleurs, « dans plusieurs cas, l'édition et l'étude des textes
clandestins permet de sortir de cette situation vaguement straussienne qui
avait forcé les historiens de l'athéisme, jusqu'à une date récente, à lire « between the lines » les documents du
XVIIe siècle […] pour détecter l'existence de vrais athées » [13].
Aussi, la disponibilité de textes comme le Theophrastus
redivivus permet-elle désormais d'écrire cette « nouvelle histoire de
l'athéisme » à l'époque moderne, que l'auteur appelle de ses vœux [14]. Dans le même
article, Paganini insiste sur le rôle archétypique que le Theophrastus a pu jouer dans le grand courant de pensée
clandestine qui va devenir au XVIIIe siècle un genre à part
entière : il le cite comme étant, pour son époque « le témoignage le
plus important par la taille, le plus autorisé par l'usage des sources et des
arguments philosophiques raffinés, le plus radical par les contenus ouvertement
athéistes et naturalistes » [15].
Le Theophrastus montre comment la
circulation manuscrite pouvait constituer une alternative à l'expression
chiffrée des libertins [16],
tout en offrant la meilleure preuve de l'existence des procédés de lecture
entre les lignes, que l'auteur anonyme pratique abondamment dans son
interprétation des philosophies anciennes et modernes, puisant abondamment dans
Cardan, Pomponazzi, Vanini… mais également dans l'Heptaplomeres, lui aussi lu entre les lignes [17]. Parmi les
nombreuses études dans ce domaine, il faut signaler les travaux d'édition et de
commentaire de très grande qualité dont bénéficient désormais les deux
versions du Traité des trois imposteurs,
qui commencent à circuler toutes deux, semble-t-il, avant la fin du XVIIe siècle. L'existence même
du Traité des trois imposteurs (ou L'Esprit de Spinosa) à la fin du siècle,
« best seller », « roi » des manuscrit clandestins, comme
le dit Mothu, suffit à détruire la thèse de Pintard, selon laquelle le
libertinage, irréductiblement tourné vers la Renaissance, serait mis en échec
par l'avènement de la science moderne. Or, comme le montre Françoise
Charles-Daubert dans sa très remarquable édition [18],
l'Esprit de Spinosa, qui joue un si
grand rôle dans la propagation des Lumières radicales, est un traité libertin,
par ses sources et son esprit, et il est à peu près indiscutable, ne serait ce
que par la longue période de presque un siècle où il ne cesse d'être remanié,
qu'il atteste d'une continuité forte entre libertinage et Lumières radicales à
travers les importantes modifications des modes d'expression et des contenus [19].
Charles-Daubert fait la longue et complexe histoire du motif et de la
« légende » du traité - sans doute la plus complète à ce jour -,
depuis son imputation à Frédéric II par le pape Grégoire IX, jusqu'à
l'interminable liste des modernes auxquels il fut attribué (Charron, Ochin,
Muret, Campanella, Muret…) et la forte mise en doute de son existence par des
érudits comme Magliabechi et plus tard La Monnaye. L'auteure fait aussi l'histoire non moins complexe
des études sur l'existence putative, puis attestée du traité [20].
Élaboré en Hollande, elle l'attribue au médecin rouennais réfugié Jean
Maximilien Lucas entre 1678-1688. Mais, comme le fait remarquer Gianni
Paganini, les discussions sur l'attribution et la datation du texte sont loin
d'être closes [21]. L'Esprit de Spinoza commence à circuler
dans la dernière décennie du siècle et connaît d'importantes modifications
jusqu'en 1768. Charles-Daubert, qui a étudié plus de soixante-dix manuscrits,
insiste justement sur la longévité et l'importance de la diffusion de ce texte
clandestin, fameux entre les plus fameux. L'autre traité
des trois imposteurs, le De imposturis
religionum, est aussi remarquablement édité par Winfried Schröder,
accompagné de la traduction allemande de Johan Christian Edelmanns (1761) et
d'une documentation importante [22].
A propos de son'attribution et à la datation, Schröder revient principalement, mais
avec une argumentation très serrée, à ce qu'avait déjà établi Jacob Presser en
1926, mais qui avait été étrangement négligé par ses successeurs : le juriste Johann Joachim Müller a composé le texte
vers 1688 pour satisfaire la curiosité de son professeur, J. Fr. Meyer. Il faut également signaler sur ce texte la mise au point
de Sergio Landucci, qui distingue pour sa part deux parties hétérogènes du texte : le De imposturis religionum breve compendium et une autre auquel il donne
le nom de l'incipit « Ut
constet », tout pétri de juridisme, et que l'on sait être de la
main du juriste Johann Joachim Müller [23].
La première par contre est différente, même si la copie originale montre des
interventions directes de l'auteur du ut
constet. Landucci rétablit le texte original et montre tout ce qu'il doit à
l'œuvre du grand père de Johann Joachim, Johan Müller (Atheismus devictus… 1672) : une fois de plus, une œuvre
réfutative aura servi de magasin pour une démarche inverse et l'auteur fait
l'hypothèse raisonnable d'une œuvre de jeunesse de Johan Joachim, reprise en
1688. Quant à l'interprétation du texte, menée à
partir d'une analyse minutieuse, Landucci préfère parler de « quasi
athéisme » plutôt que de déisme, à la différence de tous les commentateurs
(mis à part Schröder, qui remarque bien que l'invocation d'une religio naturalis reste dans le texte
purement hypothétique). Il souligne également que l'une de ses plus grandes
particularités doctrinales est de ne pas mettre en avant l'utilité sociale de
la religion, mais seulement les avantages personnels que des prêtres et des
gouvernants retirent de l'institution religieuse [24]. Suivant
[2] Geneviève Artigas-Menant, Recherches sur les manuscrits philosophiques clandestins. Du secret des clandestins à la propagande voltairienne, Paris, Honoré Champion, 2001, p. 16. Il faut signaler ici l'entreprise d'inventaire des manuscrits clandestins initié en 1988 sous la direction d'O. Bloch, à laquelle participent de nombreux chercheurs, parmi lesquels G. Artigas-Menant, M. Benitez et A. Mothu. Cette équipe publie régulièrement les résultats de ses travaux dans la Lettre Clandestine.
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