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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 19- Politiques du libertinage La littérature
clandestine atteste ainsi de la profondeur des « effets » que les
considérations philosophiques les plus osées et les plus novatrices du siècle
en matière de religion, de morale et de politique on pu avoir dans la culture
des élites de la fin du XVIIe siècle, où commencent à s'affirmer des
implications pratiques jusque là inédites, dans le prolongement à la fois de la
tradition pessimiste portée à son paroxysme par le Theophrastus et, en un tout autre sens, du bouleversement
spinoziste. Car les nécessaires et bons effets de l'imperium absolu et de la sujétion des peuples par les fables de la
religion sont de moins en moins reconnus, alors même que ces textes puisent
dans les sources libertines où la religion est considérée comme l'instrument de
la paix civile, en même temps que des meilleurs « coups d'État » [2] :
« si le peuple pouvait comprendre en quel abîme l'ignorance le jette, il
secouerait bientôt le joug de ses indignes conducteurs », lit-on dans l'Esprit de Spinoza. De telles formules
connaîtront tout l'avenir que l'ont sait au siècle des Lumières, et il convient
ici de rappeler qu'elles reflètent bien l'essor, dès les années 1650, dans le
sillage de Spinoza et de ses amis, de ce que Jonathan Israel nomme les Lumières
radicales (voir supra), qui
développent une critique de fond - sur de nouvelles bases anthropologiques -,
de la monarchie absolue et font entendre clairement l'aspiration à des
transformations politiques et économiques substantielles de l'ensemble de la
société. Israel évoque les vues démocratiques et égalitaristes de Van den
Enden, le maître de latin de Spinoza, reprises à des degrés divers par des
personnalités telles que Knutzen, Lahontan, Radicati, etc. [3].
Ceux-ci sont aussi de farouches partisans de « la liberté de pensée,
d'expression, et de presse », et il convient de bien de souligner que de
telles revendications sont le fait des seuls radicaux, les modérés réagissant
plus ou moins violemment à ces positions, et les rejetant comme destructrices de l'ordre religieux,
politique et moral. Israel rappelle que pour la plupart « des savants
et des professeurs de cette époque, il ne fallait pas seulement maintenir, mais
renforcer et moderniser une censure rigoureuse, parce que la croyance en un
Dieu providentiel apparaissait comme une force indispensable reliant et unifiant
la société, de sorte qu'il fallait à toute force supprimer les idées
‘athéistes' » [4]. La
tolérance d'un Locke, par exemple, se limite à la liberté de culte, des
discussions théologiques et des discussions philosophiques, à la condition
expresse que celles-ci n'entrent pas dans les voies de l'impiété et de
l'athéisme. Par contre « la tolérance » de Spinoza (et de Van den
Enden), qui sera ensuite embrassée par Walten, Leenhof, Wyermars, Toland,
Collins, d'Argens et Mandeville, est essentiellement philosophique, républicaine
et explicitement anti-théologique [5].
De la même façon, Israel insiste sur tout ce qui sépare le combat mené par les
Lumières radicales de la pensée politique de Hobbes, dont le concept de
souveraineté implique le rejet de toute légitimité d'une expression publique de la dissidence religieuse (ou
irréligieuse) et politique, et donc a
fortiori exclut la liberté de publication [6]. La généalogie proposée par Israel privilégie ce que l'on
pourrait appeler la matrice du républicanisme hollandais, mais on doit aussi
tenir compte pour la circulation ouverte ou couverte des idées républicaines,
d'autres foyers, comme l'Angleterre [7]
ou Venise. La Sérénissime surtout offre un laboratoire de réflexion et de
propagande bien avant la naissance putative des Lumières radicales, et propose
à travers les productions clandestines de l'académie des Incogniti des vues extrêmement audacieuses sur la tolérance et la
libre expression, qui connaîtront une circulation européenne (Courrier dévalisé, Divorce céleste, Âme de
Ferrante, etc.) [8]. Il peut être utile d'appuyer une réflexion sur l'apport du
libertinage à la réflexion politique, en partant ainsi de l'une de ses
issues majeures, qui constitue indiscutablement un ferment essentiel dans les
bouleversements théoriques et pratiques de la fin du XVIIIe siècle
et au-delà. Il faut cependant se garder de toute projection rétrospective, et
il est important de souligner ce que l'on pourrait appeler l'alliance objective
de certains des auteurs parmi les plus représentatifs du libertinage
« érudit » avec l'absolutisme. Mais encore faut-il bien apercevoir
toute l'ambiguïté de cette alliance, qui promeut certes la souveraineté absolue et la
raison d'État, mais sur des bases anthropologiques et philosophiques
incompatibles avec les idéologies officielles des souverains chrétiens d'Europe, ce qui explique largement l'autocensure ou censure
préventives dont leurs publications font l'objet. Gabriel Naudé et
ses Considérations politiques sur les
coups d'État (dont il est urgent de proposer une nouvelle édition [8bis]), est
l'exemple paradigmatique de cette alliance, finalement avortée. Ainsi faut-il
certainement dire, comme Simone Mazauric, que l'entreprise intellectuelle de
Naudé est commandée par « le projet politique de la raison d'État »,
et l'on peut sans doute y déceler une « volonté politique de participer à
la construction de l'État moderne » [9].
Mais l'on doit alors insister, d'une part sur ce que vise cette rationalisation
au-delà de la monarchie absolue, comme le fait Robert Damien dans ses travaux [10]
(et dont témoigne la persistance de Naudé dans l'imaginaire de la raison
d'État), et d'autre part sur ce qui la fragilise d'emblée et donne toute sa
force et sa portée critique à la démarche : la mise à nu du fond de ruse
et de violence du pouvoir d'État, qu'un texte comme l'Esprit de Spinoza n'aura aucun mal à s'approprier pour dénoncer
une réalité que Naudé jugeait indépassable, et dont il entendait décrire et
prescrire les règles. De la même façon, les auteurs qui, par le biais du
scepticisme, produisent une critique acerbe de la monarchie absolue en
particulier et de la politique comme science de tromper les hommes en général
(on songe ainsi à Le Vayer, à la fois au plus proche et au plus loin de son ami
Naudé, et de manière très explicite et très violente à l'auteur anonyme du Theophrastus) [11],
sans croire toutefois à la possibilité d'une réforme positive, au moins pour un
avenir proche, seront lus et médités en un sens résolument réformiste, sinon
même pré-révolutionnaire, dès la fin du siècle. Cet avenir de la
pensée politique libertine peut d'ailleurs être mis en évidence par un autre
biais, qui fait l'objet aujourd'hui de nombreuses études : celui de la
scission du public et du privé, théorisée, pratiquée et à la fois transgressée
par les libertins. On peut lire, dans cette « irrésistible ascension du
privé », comme dit Domenico Taranto, un échec de l'intellectuel consécutif aux
guerres de religion et à l'appropriation exclusive du pouvoir par le souverain,
mais aussi, historiquement, la création des conditions de possibilité d'une
émergence, à partir des opinions privées, d'un espace de discussion publique [12].
Hélène Merlin fait remarquer que les auteurs désignés par les dévots comme
« libertins » sont en fait ceux qui théorisent et mettent en pratique
la séparation drastique du public et du privé : « Partout,
dissimulée, ou exhibée avec éclat, se fait sentir ou pressentir la présence de
ce particulier dont les dévots ne peuvent plus que vouloir refouler la
pression, l'exigence, l'intérêt - ou révéler la menace, publier les maximes
libertines » [13].
Ainsi, le conflit qui oppose les libertins aux dévots dépasse-t-il
nécessairement le seul soutien idéologique et théorique à l'imposition d'une
souveraineté politique absolue affranchie de toute sujétion religieuse :
il y va en même temps, et d'abord, de la revendication publique du particulier,
d'une irrésistible montée en puissance du privé, qui s'avère d'emblée, sur de
nombreux points, en porte-à-faux, sinon en contradiction, avec les exigences de
l'absolutisme. C'est ce que me
semblent montrer les travaux d'Hélène Merlin pour la culture française, alors
même qu'ils me paraissent minimiser parfois la portée critique du libertinage,
du fait de la focalisation de l'analyse sur ce qui serait l'institutionnalisation
d'un réel espace de liberté (« d'immunité ») pour les belles-lettres en
régime absolutiste [14].
Selon cette auteure, entre le procès décisif de Théophile de Viau et la
querelle, à peine postérieure, des Lettres
de Guez de Balzac, on assisterait à une translation des
« choses » vers les « mots », « décisive pour saisir
la nature de la future institution académique qui n'aura, contrairement au
Parlement, qu'à instruire des affaires de ‘mots' » [15].
Au procès de 1624, on traquait la « chose » Théophile [16] ;
alors que dans les Lettres est
dénoncé comme « libertinage » « un décrochement assumé entre les
‘mots' et les ‘choses' », une recherche vaine d'élégance stylistique sur
des matières « frivoles, badines et ridicules », comme le dit le Père
Goulu [17].
Mais il est à noter que cette frivolité même, qui compromet des personnages
publics (prélats, hommes d'État), apparaît comme la preuve du relâchement moral
le plus grand et de la licence politique de Balzac. Merlin remarque elle-même
dans un autre ouvrage, que « Goulu combat le libertinage de mœurs et le
libertinage politique de Balzac » [18]
et que la liberté qu'il reproche à l'épistolier (et qu'il désigne à la justice
du Parlement) n'est pas « une simple liberté de plume, mais aussi et
surtout une liberté de mœurs » [19].
Merlin montre
cependant fort bien, à propos des accusations de « libertinage » à
l'encontre de Théophile, de Guez de Balzac et du Corneille du Cid que « c'est d'abord l'usage,
libre, des mots, l'investissement sur les mots, qui est perçu comme
libertin » [20] et comment
cet usage libéré des mots se fait au profit de l'affirmation du particulier
souverain, du moi, d'un moi « absolu », au sens de son entière
déliaison, ontologique et éthique, d'avec le corps politique. Ce que les
ennemis de Balzac comme Goulu trouvent scandaleux, c'est que l'épistolier
« propulse le moi lui-même, le moi tout nu, à la hauteur d'une dignité
publique » [21]. Ce qui est
« parfaitement libertin », chez Corneille c'est « l'être
solipsiste qui fait de son moi à la
fois son propre sujet et son propre souverain » [22].
La pratique libertine des mots, qui trouve son expression dans le purisme et
promeut le moi absolu, dégagé des passions politiques, contre lequel réagissent
les dévots nostalgiques d'une éloquence des choses et d'une unité organique des
citoyens et de l'État chrétien, est de ce point de vue foncièrement en phase
avec l'absolutisme politique : en effet, « la solution absolutiste vise à dépassionner la sphère politique en
l'articulant à une logique de l'intérêt, renvoyant l'usage des passions à la
liberté étroitement circonscrite des particuliers : en ce sens, l'absolutisme
favorise le “libertinage” » [23].
Car dans l'absolutisme, le souverain règne absolument, il est la seule source
de la loi et les particuliers n'ont aucun droit de regard sur la sphère de
l'État ; « en revanche […] leur salut, leur conscience, leurs mœurs, leur
appartiennent. Un espace particulier libre, c'est-à-dire décroché de tout bien
public (et, en tant que tel, aux yeux d'un « dévot » comme Goulu,
libertin), se détache du corps politique » [24].
Globalement, ce jugement est sans doute exact, mais sur un point décisif,
contestable : à savoir que cet espace libéré comprendrait les
« mœurs », car la réglementation des mœurs continue de relever du
souverain, et il se trouve que le libertin - celui qui est désigné comme tel
pour ce qu'il dit et pour ce qu'il fait (et bien sûr pour ce qu'il dit faire,
et pour ce qu'il fait en le disant) - est réputé transgresser ces règles, en
donnant un statut public à son moi, et en le faisant apparaître comme en
rupture avec les lois et les règles communes (religieuses, morales, etc.),
auxquelles il ne se plie qu'en apparence, laissant entendre ses écarts de
conduite privés ou en faisant étalage. C'est, me semble-t-il, ce que montre
Merlin à travers une très fine analyse de la « complaisante déclaration
d'impiété » que Balzac adresse à l'évêque d'Ayre : « Balzac
avoue publiquement, et sous l'aveu d'un évêque, une impiété intérieure et des
activités particulières répréhensibles » ; sa lettre «
publie […] du particulier en tant qu'il ne coïncide pas harmonieusement avec le
public ; mais elle le publie dans une forme fictivement respectueuse de
l'institution publique » [25].
La démarche du libertin apparaît très bien ici, dans l'exploitation
transgressive de la scission entre public et privé ; un privé impie et
immoral (au regard des bonnes mœurs publiques) s'exhibe autant qu'il le peut
en public, cherchant jusqu'où il peut aller « trop loin », pour
reprendre une formule de François Lecercle (voir infra). Ce faisant, son usage des mots, qu'il soit puriste ou non
(car, au moins à l'époque de Balzac, une bonne partie de la culture libertine
est antipuriste, au nom de l'impératif de « naïveté », comme on l'a
vu), ne va jamais sans les choses, au double sens où son discours même est
action et où cette action discursive est inséparable de convictions
intellectuelles, parfois extrêmement difficiles à démêler (chez Balzac par
exemple qui s'ingénie à brouiller les pistes), mais qui sont bien
incompatibles, quant au fond, avec l'idéologie publiquement défendable, l'idéologie
présentable de l'absolutisme politique. Certains interprètes insistent - et en partie à juste titre - sur les difficultés et les apories des libertins « érudits » en matière de politique. Charles-Daubert écrit que ce statut problématique réside dans le fait que cette pensée serait d'une part « objectivement révolutionnaire » (en ce qu'elle dénonce les rouages du pouvoir et montre la vanité des fondements théologiques de la légitimité du prince), et, d'autre part refuserait massivement de l'être « dans la pratique », par réalisme politique et souci de conservation du corps politique toujours menacé par la dissolution ; la révolte du peuple ignorant ne pouvant qu'entraîner la désolation [26]. Mais peut-on dire pour autant que, les libertins, dans ce qui ferait l'unité de leur courant de pensée, sont incapables de penser des fondements contractualistes ? « A aucun moment, écrit Charles-Daubert, ils ne développent la théorie du contrat qui fondera chez Hobbes ou Spinoza la légitimité du pouvoir et qui leur est tout à fait étrangère » [27]. Mais l'emploi du futur ne se justifie pas, si l'on observe la chronologie du libertinage telle que la présente Charles-Daubert et, une fois encore, il me semble que la séparation du courant libertin et de ceux que l'histoire de la philosophie a retenue comme étant les plus grands penseurs hétérodoxes du temps ne va pas de soi et mérite d'être examinée de près, à travers une confrontation des textes, mais aussi à travers une plus juste appréciation de nos cloisonnements disciplinaires dans les universités depuis le XIXe siècle. Mais d'abord, il convient de reconsidérer plus attentivement l'adhésion apparente de certains auteurs à la monarchie absolue, comme Sophie Gouverneur le fait pour Samuel Sorbière [28].Nous trouvons en effet dans les écrits du traducteur sceptique de Hobbes [28bis], à la fois une légitimation de l'absolutisme et un éloge inconditionnel de la République hollandaise : or l'éditrice de ces textes montre qu'il n'y a pas là d'inconséquence, si l'on est attentif à l'individualisme naturaliste et rationnel qui constitue la base des considérations politiques de Sorbière. En effet, sur de tels présupposés, l'individu raisonnable, dans sa soumission au souverain absolu en France comme aux lois de la république en Hollande, n'obéit en fait qu'à lui-même : « Le scepticisme politique, qui affirme la nécessité d'obéir à un ordre même imparfait, ne produit pas une apologie de la soumission, de la priorité du groupe sur l'individu, mais au contraire la subordination du bien public au bien particulier, même si au nom de cette subordination il peut se faire que le particulier soit obligé de mettre ses facultés ou sa vie au service du public » [29]. C'est du strict point de vue des intérêts privés que procède la réflexion de Sorbière, et celui-ci, selon une tradition de la libre pensée remontant à Cardan, n'hésite pas à encourager l'appropriation privée des techniques déceptives de la raison d'État pour protéger le particulier des immixtions du pouvoir, de sorte que « Sorbière se révèle alors un bon exemple de ce que peut être une attitude libertine en politique au XVIIe siècle, en subordonnant le public au privé, en utilisant pour soi-même la tromperie habituellement réservée au souverain, pratiques suffisamment subversives pour qu'elles soient discrètement formulées » [30]. La question de l'individualisme est centrale, et elle conduit à réexaminer celle du contrat, qui n'est en fait pas exclue du corpus traditionnellement qualifié de libertin par l'historiographie, de sorte que l'on ne peut considérer comme paradigmatiques la défiance de Sorbière par rapport à Hobbes sur ce point, ou l'apparente cécité de l'auteur de l'Esprit de Spinoza au Léviathan qu'il plagie pourtant. Les études de Paganini et de Darmon montrent en effet l'existence d'une réelle pensée contractualiste d'inspiration épicurienne, notamment chez Gassendi et chez Bernier. Loin de se replier exclusivement sur la seule sphère privée, ce néo-épicurisme s'efforce de penser à travers la notion de prudence l'articulation du privé et du public, car la « jouissance de soi […] seul ou entre amis » nécessite « une sécurité préalable » [31]. Aussi l'utilitarisme épicurien, par l'analyse de la prudence politique qu'il propose comme bon calcul de l'intérêt, ne se contenterait pas de l'éloge opportuniste du mercantilisme colbertiste, mais au-delà, participerait à la fondation de l'économie politique moderne. Sans doute faut-il tenir compte de toutes ces données pour comprendre l'émergence, dans la deuxième moitié du siècle, d'une littérature libertine qui choisit les voies du récit utopique pour exposer ses idées les plus audacieuses, sous une forme dans laquelle se reconnaîtront l'antidespotisme et l'irréligion du siècle suivant [32]. Les éditions critiques de L'Histoire des Sévarambes de Denis Veiras (1677-79) et de l'Histoire des Ajaoïens (composé en 1682) sans doute issue de la plume de Fontenelle, sont à cet égard très éclairantes [33]. Dans la première œuvre [34], qui ne fut pas censurée (bénéficiant peut-être d'une certaine impunité du roman), souvent rééditée et traduite (en néerlandais, allemand et italien), l'auteur projette un système politique dont Aubrey Rosenberg, dans son introduction, montre bien l'hétérogénéité foncière, au moins lorsqu'on jette sur celui-ci le regard rétrospectif de l'historien : une monarchie autoritaire, méritocrate, comprenant cependant des aspects démocratiques (système électoral, préservation des libertés individuelles) et socialisants, fondée sur la soumission absolue, dans la vie publique [35], à une religion civile maintenue par l'imposture, selon la plus pure tradition libertine [36]. Les
ajaoïens,
quant à eux, fortement inspirés par les Sévarambes, forment un peuple d'athées
(a-Iáo = sans Jéhovah), organisé en une république démocratique et égalitaire
basée sur le communisme agraire [37].
Il s'agit, comme le montre Hans‑Günter Funke, de la réalisation
imaginaire de la morale laïque de l'athéisme vertueux postulé par Bayle dès
1681. La cohabitation de l'athéisme des ajaoïens et du déisme que le narrateur
(Doelvelt) cherche à enseigner à ses hôtes, permet à l'éditeur de supposer que
l'auteur clandestin oscille entre l'une et l'autre position [38].
En tout état de cause, il est vrai que « dans l'histoire de la libre
pensée française, [cette utopie] représente un maillon entre le néo-scepticisme
et le libertinage du siècle classique, d'une part, le matérialisme et le
néo-spinozisme de la littérature clandestine des Lumières, de l'autre » [39].
Mais on l'a vu avec Israel (et Veiras en est une preuve supplémentaire), ce
dernier courant est déjà fortement implanté au moment où Fontenelle (s'il
s'agit bien de lui [40])
compose son utopie clandestine, et il n'est pas autre chose que l'un des
développements du libertinage, ou comment qu'on l'appelle. L'un des aspects
les plus intéressants et les plus problématiques des utopies libertines est la
manière dont elles abordent la question des mœurs. Ce sont en effet des
sociétés où les mœurs, largement vertueuses du fait de l'éducation, sont aussi
strictement contrôlées et restreintes par la loi, plus encore que dans la
société chrétienne, même si généralement la sexualité s'y trouve fortement
réhabilitée. La tension, voire la contradiction entre une liberté naturelle
retrouvée et le renforcement des contraintes et des règles morales, s'y trouve
portée à son comble. Sur ce point Denis Veiras est très intéressant, qui donne
à ses Sévarambes de très sévères règles destinées à protéger la chasteté
prénuptiale et la fidélité du couple, mais rapporte avec délectation le récit
de leur transgression, avec la volubilité et le style des dialogues et des
romans licencieux du siècle, dont je voudrais maintenant montrer à travers les
éditions et travaux récents, qu'ils relèvent pleinement de la culture
libertine. Suivant
[2] L'Esprit de Spinoza emprunte aux Considérations politiques sur les coups d'État de Gabriel Naudé, comme le fait remarquer Lorenzo Bianchi.
[8bis] Les deux éditions de Françoise Charles-Daubert (éd. de Rome, 1639), Hildesheim, Olms, 1993 et de Louis Marin (éd. de Paris, 1667), sont en effet devenues très difficiles à trouver.
[28bis]
Bien des remarques faites plus haut au sujet des études
cartésiennes contemporaines à la lumière de la biographie et de la première
réception, pourraient être réitérées ici au sujet de Hobbes. Mais les
biographies contemporaines de philosophes (surtout elles) peuvent être elles-mêmes
d'un révisionnisme cocasse, comme par exemple celle de Aloysius Martinich,
qui n'hésite pas à dire sans rire que le projet de Hobbes était de
« réconcilier la doctrine chrétienne orthodoxe et la sicence moderne,
et de montrer que le christianisme authentique ne met pas en péril la stabilité
politique », Thomas Hobbes. A
Biography, Cambridge, Cambridge University Press, 1999 (passage de la préface
traduit par J. Barnouw, in Archives de
Philosophie, LXIV, 2001-2, Bulletin
Hobbes XIII, p. 10. Une bonne antidote, réjouissante et percutante, dans
l'article de Edwin Curley, « Calvin and Hobbes, or, Hobbes as an orthodox
christian », Journal of the History
of Philosophy, 1996, 34(2), p. 257-271 (suivi d'un critique due au même
Martinich, elle-même suivie d'une réponse de Curley). Quant à
l'itinéraire intellectuel de Hobbes, on se reportera plutôt à Karl Schumann,
Hobbes : une chronique. Cheminement de sa pensée et de sa vie,
Vrin, 1998. Un grand d'effort d'analyse, par ailleurs, est produit pour
mettre au jour le substrat théologique de la pensée hobbesienne (surtout, Luc
Foisneau, Hobbes et la toute-puissance de Dieu, Paris, PUF, 2000), sans faire
apparaître la radicale instrumentalisation de celui-ci dans une perspective
scientifique et politique étrangère, voire foncièrement hostile, à la théologie.
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