Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002)

 

 

20- A l'école de Ninon et d'Alcibiade

 

La question des mœurs dans le libertinage est absolument cruciale, parce qu'elle est à la fois au cœur des définitions produites par l'apologétique - où l'association de l'impiété et de l'immoralité est systématique - et de la littérature libertine, y compris la plus philosophique, où l'adhésion aux règles religieuses et morales se trouve radicalement mise en cause à partir de la seule loi que le « sage » « esprit fort » doit prendre comme critère de ses actes : la « seule loi de nature », comme dit Vanini, et tant d'autres à sa suite. Or cette question cruciale continue largement à être occultée, ou plutôt consciencieusement écartée par l'historiographie prétendument sérieuse qui répète sous diverses formes la distinction intenable établie par Pintard entre libertinage érudit et libertinage de mœurs [2]. En exploitant et transformant des distinctions en effet établies au XVIIe siècle entre athéisme théorique et athéisme pratique - Voetius, Spizel -, vrai athéisme de système et faux athéisme de débauche - Dassoucy, Bayle - (mais en quels contextes et pour quels enjeux ? cela n'est jamais étudié), Pintard et tous ceux qui le suivent encore aujourd'hui se livrent à une curieuse opération : purger leur objet de tout ce qui pourrait le rapprocher un tant soit peu de ce que l'on appelle du même nom au XVIIIe siècle. Et la chose la plus étonnante à constater, c'est que cette histoire est devenue la fausse prude qu'elle n'était pas encore au XIXe siècle, comme si les notoriétés universitaires, en ce domaine étrange des études sur « l'âge classique », avaient encore aujourd'hui à préserver leur crédibilité en choisissant et manipulant tacitement leurs objets en fonction de leur dignité morale. N'est-on pas allé jusqu'à reprocher à Jacques Prévot d'avoir intégré l'École des filles à son anthologie ? [3]

Il est pourtant facile de montrer que les libertins « érudits » pratiquent abondamment, au moins dans leurs textes (mais pas seulement), ce que l'on concevait alors comme relevant du libertinage de mœurs. Qu'il suffise de citer le dialogue de Le Vayer sur l'asinité ou son Hexaméron rustique [4], ou bien le fameux texte de Jean-Jacques Bouchard, si mal intitulé Les Confessions où analyse de l'intimité sexuelle et érudition scientifique sont étroitement mêlées et même absolument indissociables [5]. Lorsqu'un anonyme, probablement autour des années 1640, entreprend de démontrer que le syntagme « philosophe chrétien » est une contradiction dans les termes, il place toute sa démonstration sur le terrain de mœurs, montrant l'incompatibilité de la morale chrétienne, toute d'expiation et de frustration, avec une vie de philosophe, fondée sur la jouissance dans les limites de la simple raison naturelle [6]. Réciproquement, il est aussi fort aisé de montrer que le libertinage moral est inséparable d'une éthique naturaliste directement ou indirectement référée à l'influence de telle ou telle des philosophies anciennes. Même la position extrême de Des Barreaux, dont Bayle fait dans son Dictionnaire le prototype du faux athée débauché qui récuse la raison du philosophe au nom de la vie animale, serait inconcevable sans un fond de références au cynisme, au pyrrhonisme et à l'épicurisme [7].

Dès lors, il devient de la première importance d'étudier les éléments doctrinaux et philosophiques en relations avec les considérations sur les comportements et les mœurs qu'ils informent. Dans cette optique, la question féminine offre un sujet de controverse particulièrement intéressant.

 

Israel affirme que plus la position des auteurs est radicale, plus les tendances égalitaristes sont affirmées et plus fermement son envisagées « non seulement l'émancipation des femmes mais aussi de la libido humaine elle-même » [8]. Cependant le fait de mettre sur le même plan liberté des femmes et liberté sexuelle n'est pas seulement douteux sur le plan des principes (puisque l'opération consiste tout de même à réduire la question féminine à celle de l'émancipation sexuelle !), mais il est contestable à la lecture des textes. De plus, l'émancipation sexuelle des femmes, fantasmée (et presque entièrement soumise au désir masculin) dans la littérature érotique, ne s'accompagne que fort rarement d'une ouverture sur l'émancipation sociale et politique. Quant aux textes politiques, mêmes les plus audacieux, ils se révèlent bien souvent fort peu enclins à reconnaître une réelle égalité des hommes et des femmes.

L'Histoire des Ajaoïens est sans doute un texte radical sous bien des aspects, mais l'égalité des sexes n'y est certes pas à l'ordre du jour, comme le montre l'adoption de la bigamie et l'interdiction pour les femmes de pratiquer l'écriture (celle-ci réputée « tout à fait inutile aux femmes qui ne se mêlent en aucune manière du gouvernement ni de la justice ») [9]. Tous les libertins ou les auteurs des Lumières radicales n'ont certes pas la hauteur de vue qu'Israel signale chez un Toland affirmant que les femmes ont les mêmes capacités que les hommes dans tous les domaines (y compris celui du maniement des affaires publiques) [10]. On lit parfois que les libertins sont de grands promoteurs de l'émancipation des femmes. Même s'il leur arrive assez souvent de déplorer certains aspects de la condition féminine (notamment les vocations forcées [11]), et de reconnaître que certaines femmes ont l'esprit tout aussi bon que celui des hommes, ils n'envisagent que fort rarement leur émancipation par l'éducation. Par exemple si Gassendi, en des phrases vibrantes, affirme que certaines femmes, à l'égal des hommes peuvent, comme Léontium, exceller en philosophie, il n'en tire aucune conséquence pratique concernant l'éducation des filles ; et d'ailleurs, son élitisme intellectuel (quelques filles, à l'égal de quelques hommes, sont capables de science et de philosophie) l'empêche d'envisager les bienfaits d'une éducation de masse [12]. En outre, il me semble qu'il faut se retenir de tomber dans le piège grossier de la fiction d'éducation libertine et sexuelle délivrée dans des textes comme l'École des filles. Ce type d'œuvres contient bien en effet un savoir sur le sexe, sur le plaisir féminin et même sur la contraception, qui peut sans nul doute « intéresser » les femmes et pas seulement les hommes (lesquels semblent cependant rester les premiers destinataires [13]), mais le fait même que l'éducation envisagée soit essentiellement sexuelle et encore fort peu philosophique malgré le sous-titre de l'École des filles (La philosophie des dames, mais de ce texte à Thérèse philosophe, le saut est important), montre les étroites limites de la visée pédagogique [14].

          Il ne faut cependant pas oublier que les milieux libertins ont compté des femmes comme Antoinette Deshoulières ou, dans un tout autre style, Ninon de Lenclos. On pourra se reporter à la biographie que Roger Duchêne a consacrée à Ninon, mais on sera peut-être déçu par le traitement qu'il y est fait des relations avérées de Ninon avec les libertins [15]. Selon l'auteur en effet, les Voltaire et consorts « montèrent en épingle une liberté de pensée, que supposait son mode de vie, qu'elle avait quelquefois montrée en privé, mais qu'elle n'avait jamais publiquement affichée ». Comme dans presque toute l'historiographie consacrée à ces sujets, il s'agit bien ici de minorer l'importance du libertinage intellectuel dans l'adoption et surtout la revendication d'un comportement hors normes (voir le chap.  XVII). L'auteur consacre pourtant un chapitre aux amitiés libertines de Ninon (Vauquelin des Yvetaux, Aubijoux, Coulon, Charleval… et Saint-Évremond), mais pour lui la distinction entre libertinage « pratique » et libertinage de pensée va de soi, alors qu'elle est pourtant largement inopérante pour ces amis de Ninon [16]. Autrement dit, il me semble que le dossier de Ninon libertine de mœurs et d'esprit mérite d'être repris à nouveaux frais [17].

          Il faut aussi signaler le regain d'intérêt pour une figure comme Arcangela Tarabotti, appartenant à Venise au milieu des Incogniti, religieuse écrivant du fond de son cloître de formidables diatribes contre « La tyrannie paternelle » et « L'Enfer monacal » [18]. Mais, par de-là ces cas isolés, on ne peut que regretter l'absence à peu près complète d'études consacrées aux liens des femmes (auteures ou non) avec le libertinage entrele  XVIe et le XVIIIe siècle.

 

On peut en dire autant de la question de mœurs la plus récurrente dans la dénonciation du libertinage, et qui se trouve bien attestée dans les textes sous de multiple formes, à savoir celle de la sodomie, sur laquelle il n'existe que fort peu de travaux. La question de la valorisation burlesque ou dissimulée de cette pratique sexuelle est traitée par Madeleine Alcover, chez Cyrano et ses compagnons de « moinerie profane ». Comme le fait remarquer Alain Mothu, non sans une pointe de critique, pour Alcover l'homosexualité cyranienne n'est pas seulement « une posture sociale, comme chez les autres « libertins » contemporains, mais la clef, que l'on devine unique, de son œuvre philosophico-romanesque » [19]. Et en effet la  question de « l'homosexualité », selon cette auteure, est centrale pour la compréhension de l'œuvre de Cyrano : « c'est de ce lieu qu'il a toujours parlé », « la force qui dynamise ces récits inclassables est l'amour de Cyrano pour les mâles : c'est le déplacement premier qui provoque tous les autres » [20].

On peut cependant s'interroger d'abord sur la validité même de la catégorie « d'homosexualité », dont l'usage pour le début de l'époque moderne me semble poser des problèmes méthodologiques (le mot, le concept n'existent pas, et « sodomie » n'en est nullement un synonyme) comparables, mutatis mutandis, à ceux que soulèvent Florence Dupont et Thierry Éloi pour l'« homosexualité romaine » [21].

Cependant, même si les motifs homophiles sont indiscutablement présents dans les textes, il me semble dommage de risquer cette reductio ad unum, surtout dans une œuvre aussi riche et foisonnante que l'est celle de Cyrano. D'autant plus que la situation des textes qui désignent le plus clairement l'appartenance de Cyrano et de ses « amis » à une coterie de sodomites, est fort singulière, comme il apparaît bien dans une étude spécifique que leur a consacrée Alcover : ce sont en effet des textes diffamatoires (Lettre à Soucidas, Voyage de Chapelle et de Bachaumont, lettre de Dassoucy à Chapelle) portant sur la double accusation d'impiété et de sodomie [22]. Loin de moi l'intention de mettre en doute l'existence d'un groupe de lettrés libertins aux mœurs sodomites et irréligieuses, mais je voudrais prendre acte de ces formes d'expression oblique, satirique, burlesque, qui oscillent entre la revendication provocatoire et/ou dissimulée, la dénégation, voire même la trahison et l'accusation (de ses propres amis, en l'occurrence), dont on peut comprendre les raisons (crainte légitime du bûcher et de la prison, censure) Elles obligent à penser une spécificité des représentations et des pratiques, éloignées de ce que l'on entend aujourd'hui, spontanément, par « homosexualité ».

          C'est dans cet esprit qu'il faut lire - toutes affaires cessantes - le sommet de libertinage indissolublement philosophique et moral que constitue l'Alcibiade enfant à l'École, d'Antonio Rocco, membre des Incogniti et connu pour avoir été le malheureux contradicteur péripatéticien de Galilée [23], présenté récemment sous le titre Pour convaincre Alcibiade [24]. On trouve en effet dans cet éloge burlesque de la pédérastie composé vers 1630, beaucoup trop exalté pour se réduire au jeu littéraire qu'on a parfois voulu y voir, la quintessence de tous les motifs majeurs du naturalisme libertins (autrement dit le soi-disant libertinage érudit) intégrés à l'argumentaire du maître d'Alcibiade visant à le convaincre de céder à ses avances. Toute la portée transgressive de la sodomie - sociale, morale et religieuse -, dans le contexte de la première modernité, est affirmée dans cette œuvre publiée anonymement plus de 20 ans après sa composition, en même temps qu'elle se trouve justifiée sur le plan éthique par la loi naturelle.

 

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[2] Voir par exemple Alain Niderst, « Du libertinage et de l'origine des manuscrits clandestins », in M. Benitez etc., Materia actuosa…, op. cit., p. 555-568. L'auteur, grand spécialiste de Fontenelle, propose un tissu de lieux communs éculés sur le libertinage, à partir de la fausse distinction entre libertinage érudit et libertinage de mœurs : « un libertinage équivoque, qui n'est peut-être pas du libertinage » (mais on ne saura pas ce qu'il est peut être alors), se discerne dans ces livres qu'encouragent les rois et les ministres, et un libertinage effronté, mais superficiel s'affiche dans l'aristocratie », p. 557. De même pour Jacques Prévot, il y aurait le libertinage moral et, totalement différent, sans aucune solution de continuité, un libertinage sérieux, partisan d'une instruction des filles, Les libertins…, op. cit., p. XLV. Cf. le compte rendu de François De Graux déjà cité, p. 172).


[3]
Roger Zuber, dans son compte rendu déjà cité, parle d'un « choix discutable, qui a l'air d'être un choix commercial ». D'un avis tout contraire est Marc Fumaroli, « Libertins, philosophes et bourreaux », Figaro Littéraire, Jeudi 7 Janvier 1999, p. 8-9. Celui-ci oppose cependant de manière bien abusive - et toute idéologique - la liberté aristocratique à la pudibonderie bourgeoise, alors que le monde de l'École des filles est précisément celui de la bourgeoisie, comme le montre fort bien John DeJean (voir infra).


[4]
Le manuscrit orignal de l'Antre des Nymphes, repris et atténué dans la quatrième journée de l'Hexaméron rustique, sera publié dans la prochaine livraison de la Lettre Clandestine.


[5]
Voir cependant Frédéric Charbonneau, « Sexes hypocrites. Le théâtre des corps chez Jean-Jacques Bouchard et l'abbé de Choisy », Études françaises, vol. 34, n° 1, 1998, p. 107-22. François de Graux a entamé la réédition du Journal de Bouchard, publié par E. Kanceff en 1976-1977. Voir aussi le cas de Hadrian Beverland, étudié par Israel ; historien infatigable et téméraire des mœurs sexuelles des anciens grecs et romains, mais qui s'attaque aussi à la Bible dans son De Peccato Originali. (87 sq). Voir l'article de Rudolf de Smet, « Hadrian Beverland's De Fornicatione Cavenda : ad exhortatio ad pudicitiam or ad impudiciam ? », paru dans un intéressant  recueil : Eros et Priapus. Erotisme et obscénité dans la littérature néo-latine, édité par Ingrid de Smet et Philip Ford, Genève, Droz, 1997.


[6]
Le Philosophe Antichrétien - Discours sur ce qu'on appelle philosophe chrestien : Bibliothèque de l'Arsenal 5417, fonds Conrart, t. VIII -, éd. J.-P. Cavaillé, Paris, édition des amis de Paris-Zanzibar, 2001.


[7]
Voir l'édition de Marie-Françoise Baverel-Croissant, Jacques Vallée Des Barreaux, Œuvres complètes, éd. par Paris, Honoré Champion, 2001. Travail important de collation de manuscrit, notamment de celui conservé à la bibliothèque de Leyde, que Lachèvre ne connaissait pas ; on retrouve toutes les pièces signalées par Lachèvre, plus une ébauche d'un sonnet scandaleux contre Christine de Suède. Malheureusement, l'enquête biographique est souvent légère : par exemple un court chapitre est consacré aux possédées de Loudun, alors que la présence du poète en cette ville est une pure conjecture (et on a du mal à ne pas rire, lorsqu'on lit « qu'il pouvait voir là une occasion… de trouver une raison de croire l'existence de Dieu », et simultanément de « se gausser de l'Église et de la superstition religieuse », p. 56), de même que l'identification de Des Barreaux, à peine mitigée d'un pointe de prudence, avec le Poliandre de la Recherche de la vérité de Descartes, p. 94. Mais ce qui est confondant, c'est la lecture proposée des pièces de Des Barreaux : ainsi peut-on lire, dans un article de la même auteure (« Poésie et libertinage : Jacques Vallée Des Barreaux », La Lettre clandestine, n° 9, 2000, p. 49-63) que « n'ayant pas les certitudes rassurantes du chrétien, il a consacré sa vie à la recherche désordonnée d'une preuve de l'existence du Créateur - qu'il ne sait nommer puisqu'il hésite entre « Dieu, Nature ou Destin » p. 63. Tout montre pourtant que Des Barreaux était bien occupé à autre chose qu'à la quête du créateur ! Et sa fausse hésitation entre Dieu, la nature et le destin relève plutôt de l'imprécation athée que de la recherche d'une quelconque preuve. On passera sur la niaiserie selon laquelle les poèmes de Des Barreaux apporteraient « la preuve » que Des Barreaux « a été sincèrement amoureux » de Marion de Lorme, malgré sa vie dissolue et sa probable homosexualité. Voir aussi, dans le même registre, « Une personnalité contestée : Des Barreaux », Revue d'Histoire Littéraire de la France, sept.-oct. 2000 (2000/5), p. 1285-1295.


[8]
Radical Enlightenment, op. cit., p. 83.


[9]
La description d'Israel est à ce propos bien sélective, qui ne retient concernant les femmes d'Ajao, qu'elles ne peuvent pas se marier avant dix-huit ans pour ne pas être exploitées comme des objets et pouvoir choisir leurs maris, Op. cit., p. 593.


[10]
Cité par Israel, op. cit., p. 89. Un autre thème du combat de Toland, attestant d'une hauteur de vue loin d'être partagée par nombre de ses contemporains parmi les plus « éclairés », est évidemment celui du philo-sémitisme, parfaitement cohérent son interprétation panthéiste du mosaïsme. Voir l'édition de P. Lurbe des Raisons pour naturalizer les juifs, Paris, PUF, 1998. Sur ce thème, et en général sur la cohérence philosophique de la démarche de Toland (à travers une discussion des positions interprétatives de Justin Champion), Chiara Giuntini, « Le Fonti di Toland », A. Santucci, éd., Filosofia e cultura nel Settecento britannico, vol. 1, op. cit., p. 295-315.


[11]
Par exemple le combat d'Archangela Tarabotti est largement relayé par bien de ceux qui sont liés à l'Académie  des Incogniti, même parmi ceux qui exploitent avec grande virulence les lieux communs de la mysognie (Ferrante Pallavicino, par ex.).


[12]
Vie d'Épicure, liv. VII, chap. 5. Mon désaccord avec Jacques Prévot et Sylvie Taussig, sur le sujet de l'éducation populaire et de l'éducation des filles est profond, notamment lorsque cette dernière écrit : « L'ambition de faire bénéficier la foule des lumières du savoir est un point commun à tous les philosophes et penseurs du courant libertin » (p. 23). Je ne vois pas de tels projets se dessiner clairement dans les textes, même si, au coup par coup, le libertin entreprend de déniaiser ceux qu'il rencontre, comme Jean-Jacques Bouchard s'y risque avec la servante dont il trouvait l'esprit bon… Avec une tout autre ambition, on pourrait citer Descartes s'employant à l'éducation complète et du plus niveau du serviteur Gillot et du savetier Rembrantz, sans qu'il n'ait jamais projeté pour autant la moindre réforme d'éducation populaire (significativement, lorsqu'il envisage la possibilité d'une langue universelle claire et distincte, celle-ci lui paraît impliquer des bouleversements sociaux qu'il envisage comme purement utopiques, bons pour le « pays des romans »).


[13]
Voir à ce sujet M. Jeanneret, op. cit., chap. 8.


[14]
Voir également Isaac de Bensérade, Iphis et Iante, comédie [1637], éd. Anne Verdier, Vijon, Editions Lampsaque, 2000, « Une histoire scabreuse de tribades », comme dit M. Jeanneret, op. cit., chap. 11. On pourra se reporter en tout cas à la somme de Pascal Pia, Les Livres de l'Enfer. Bibliographie critique des ouvrages érotiques dans leurs différentes éditions du XVIe siècle à nos jours, Paris, Fayard, 1998 (reprise de l'édition originale de 1978, augmentée de notes posthumes).


[15]
Roger Duchêne, Ninon de Lenclos, ou la manière jolie de faire l'amour, Paris, Fayard, 2000 (édition augmenté d'un ouvrage de 1984).


[16]
Sur la seule foi de Tallemant des Réaux qui, avec d'autres, la juge « philosophe », « on se tromperait de croire que le libertinage conduisait Ninon au rationalisme » : « autodidacte, elle a dérobé çà et là, à d'Aubijoux, à Boisrobert, à Charleval, à Saint-Evremond aussi, les bribes d'un avoir acquis sans cohérence au hasard des rencontres et des conversations », op. cit., p. 160. Mais c'est cela même qu'il serait passionnant d'étudier, à savoir comment est-il possible de se constituer une identité aussi forte de courtisane « philosophe », à partir de tout ce savoir diffus qui circule à la ville comme à la cour.


[17]
Cf. également : Marie-Gabrielle Lallemand,  « Saint-Évremond et Ninon de Lenclos : correspondance », in S. Guellouz (éd.), Saint-Évremond entre Baroque et Lumières, Presses Universitaires de Caen, Caen, 2000, p. 113-126.


[18]
L'Inferno monacale a été publié en 1990. Le thème développé par Tarabotti est l'un de ceux auxquels les libertins vénitiens tiennent le plus, et il mériterait sans aucun doute d'être étudié pour lui-même. Voir en particulier Francesco BUONINSEGNI e Suor Arcangela TARABOTTI, Satira e Antisatira, a cura di Elissa Weaver, Salerno editrice, 1998. On lira sur Tarabotti les articles de Natalia Costa-Zalessow, « La Semplicità ingannata and its Twentieth-Century Interpreters, with Unpublished Documents Regarding its Condemnation to the Index », Italica, vol. 78, n° 3, 2001, p. 314-325 et « La condanna all'Indice della Semplicità ingannata di Arcangela Tarabotti alla luce di manoscritti inediti », Nouvelles de la République des Lettres, 2002-1, p. 97-113. Voir également Amalia Bettini, « Il teatro e la memoria. Letteratura e filosofia nell'Inferno Monacale di Arcangela Tarabotti », in Pina Totaro (éd.), Donne filosofia e cultura nel Seicento, Roma, Consiglio Nazionale delle Ricerche, 1999, p. 51-59. Tout l'ouvrage, qui regroupe de très nombreuses contributions est intéressant pour notre sujet. Enfin sur les relations de Tarabotti avec les Incogniti et les questions de circulation et de censure libraire dans ce milieu, voir Mario Infelise, « Libri e politica nella Venezia di Arcangela Tarabotti », Annali di Storia e contemporanea 8, 2002, p. 31-45.


[19]
Compte rendu du t. I de l'édition des œuvres de Cyrano, XVIIe siècle, n° 213, 2001-4, p. 723-725.


[20]
p. CCVIII et CLXV.


[21]
Florence Dupont et Thierry Éloi, L'Erotisme masculin dans la Rome antique, Paris, Belin, 2001.


[22]
Madeleine ALCOVER, " Un gay trio : Cyrano, Chapelle, Dassoucy ", in R. Heyndels et B. Woshinsky (éd.), L'Autre au XVIIe siècle, Biblio 17, vol. 117, Tübingen, 1999, p. 265-275. Alcover publie dans cet article une partie censurée inconnue jusqu'à ce jour, de la lettre de réponse de Dassoucy au Voyage de Chapelle. [Voir le site bien informé de J. B. Chenique, http://membres.lycos.fr/baroque/Dassoucy/DC.html.]

 Cf. également les très fines analyses du rapport entre [libertinage] et sodomie chez Jacques BERCHTOLD, Les prisons du roman, op. cit


[23]
Mais son œuvre mise à l'index Animae rationalis immortalitas (1644), où l'immortalité semble bien être fondée sur la transmission biologique à travers le sperme, attend toujours lecteurs et commentateurs.


[24]
Antonio Rocco, Pour convaincre Alcibiade, préface de Maria Dimitrakis, Nil editions, Paris, 1999. Ce n'est hélas pas une très bonne édition (inférieure à l'édition canadienne de Louis Godbout parue en 1995, qu'elle semble ignorer, et dépendante, pour le meilleur, de l'édition Coci de 1988), privée de ses importantes pièces liminaires, et retouchant de manière discutable la traduction du XIXe siècle. La préface négocie de manière prudente avec l'actuelle chasse au pédophile : « au lecteur qui pourra, à bon droit, être troublé par le jeune âge d'Alcibiade, nous redirons que dans ce rapport pédérastique, même subverti par la pensée libertine, l'adolescent demeure ici parfaitement conscient et maître de son raisonnement et de son jugement », p. 21-22. Ce qui n'est pas faux, au sens où l'assentiment est emporté dans l'ouvrage par la seule persuasion verbale, dans un refus explicite (pour des raisons morales longuement exposées) de recours à la violence. A ce sujet on lira avec beaucoup de profit le texte de Philippe Salazar, qui fait de l'Alcibiade, un dialogue sur les pouvoirs de la rhétorique, la résolution du dialogue dans les actes étant l'enjeu même du dialogue, à travers l'établissement d'un échange : du sexe en échange de la parole (« Sex and Rhetoric: An Assessment of Rocco's Alcibiade ». Italian Studies in Southern Africa, 12 1999-2, p. 5-19 ;  http://www.unisa.ac.za /dept/rom/api/frames/salazar/htlm.)

  Mais ces considérations semblent amener l'auteur à mettre en doute le statut sodomitique et pornographique du texte au moment de sa composition ; il s'agirait essentiellement d'un divertissement carnavalesque tournant en dérision la pédagogie des jésuites (si souvent diffamés pour l'amour contre nature qu'ils portaient à leurs élèves). Ce qui conduirait, me semble-t-il, à minimiser fatalement la portée de l'argumentation philosophique et tout à la fois l'intensité érotique du texte. Voir également N. S. Davidson, « Sodomy in early modern Venice », in Tom Betteridge (ed.), Sodomy in early modern Europe, Manchester U. P., 2002, p. 65-81.