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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 20- A l'école de Ninon et d'Alcibiade La
question des mœurs dans le libertinage est absolument cruciale, parce qu'elle
est à la fois au cœur des définitions produites par l'apologétique - où
l'association de l'impiété et de l'immoralité est systématique - et de la
littérature libertine, y compris la plus philosophique, où l'adhésion aux
règles religieuses et morales se trouve radicalement mise en cause à partir de
la seule loi que le « sage » « esprit fort » doit prendre
comme critère de ses actes : la « seule loi de nature », comme
dit Vanini, et tant d'autres à sa suite. Or cette question cruciale continue
largement à être occultée, ou plutôt consciencieusement écartée par
l'historiographie prétendument sérieuse qui répète sous diverses formes la
distinction intenable établie par Pintard entre libertinage érudit et libertinage
de mœurs [2].
En exploitant et transformant des distinctions en effet établies au XVIIe
siècle entre athéisme théorique et athéisme pratique - Voetius, Spizel -, vrai
athéisme de système et faux athéisme de débauche - Dassoucy, Bayle - (mais en
quels contextes et pour quels enjeux ? cela n'est jamais étudié), Pintard
et tous ceux qui le suivent encore aujourd'hui se livrent à une curieuse
opération : purger leur objet de tout ce qui pourrait le rapprocher un
tant soit peu de ce que l'on appelle du même nom au XVIIIe siècle.
Et la chose la plus étonnante à constater, c'est que cette histoire est devenue
la fausse prude qu'elle n'était pas encore au XIXe siècle, comme si
les notoriétés universitaires, en ce domaine étrange des études sur
« l'âge classique », avaient encore aujourd'hui à préserver leur
crédibilité en choisissant et manipulant tacitement leurs objets en fonction de
leur dignité morale. N'est-on pas allé jusqu'à reprocher à Jacques Prévot
d'avoir intégré l'École des filles à
son anthologie ? [3] Il
est pourtant facile de montrer que les libertins « érudits »
pratiquent abondamment, au moins dans leurs textes (mais pas seulement), ce que
l'on concevait alors comme relevant du libertinage de mœurs. Qu'il suffise de
citer le dialogue de Le Vayer sur l'asinité ou son Hexaméron rustique [4],
ou bien le fameux texte de Jean-Jacques Bouchard, si mal intitulé Les Confessions où analyse de l'intimité
sexuelle et érudition scientifique sont étroitement mêlées et même absolument indissociables [5].
Lorsqu'un anonyme, probablement autour des années 1640, entreprend de démontrer
que le syntagme « philosophe chrétien » est une contradiction dans
les termes, il place toute sa démonstration sur le terrain de mœurs, montrant
l'incompatibilité de la morale chrétienne, toute d'expiation et de frustration,
avec une vie de philosophe, fondée sur la jouissance dans les limites de la
simple raison naturelle [6].
Réciproquement, il est aussi fort aisé de montrer que le libertinage moral est
inséparable d'une éthique naturaliste directement ou indirectement référée à
l'influence de telle ou telle des philosophies anciennes. Même la position
extrême de Des Barreaux, dont Bayle fait dans son Dictionnaire le prototype du faux athée débauché qui récuse la
raison du philosophe au nom de la vie animale, serait inconcevable sans un fond
de références au cynisme, au pyrrhonisme et à l'épicurisme [7]. Dès
lors, il devient de la première importance d'étudier les éléments doctrinaux et
philosophiques en relations avec les considérations sur les comportements et
les mœurs qu'ils informent. Dans cette optique, la question féminine offre un
sujet de controverse particulièrement intéressant. Israel affirme
que plus la position des auteurs est radicale, plus les tendances égalitaristes
sont affirmées et plus fermement son envisagées « non seulement
l'émancipation des femmes mais aussi de la libido humaine elle-même » [8].
Cependant le fait de mettre sur le même plan liberté des femmes et liberté
sexuelle n'est pas seulement douteux sur le plan des principes (puisque
l'opération consiste tout de même à réduire la question féminine à celle de
l'émancipation sexuelle !), mais il est contestable à la lecture des textes. De
plus, l'émancipation sexuelle des femmes, fantasmée (et presque entièrement
soumise au désir masculin) dans la littérature érotique, ne s'accompagne que
fort rarement d'une ouverture sur l'émancipation sociale et politique. Quant
aux textes politiques, mêmes les plus audacieux, ils se révèlent bien souvent
fort peu enclins à reconnaître une réelle égalité des hommes et des femmes. L'Histoire des Ajaoïens est sans doute un texte radical sous bien des aspects,
mais l'égalité des sexes n'y est certes pas à l'ordre du jour, comme le montre
l'adoption de la bigamie et l'interdiction pour les femmes de pratiquer
l'écriture (celle-ci réputée « tout à fait inutile aux femmes qui ne se
mêlent en aucune manière du gouvernement ni de la justice ») [9].
Tous les libertins ou les auteurs des Lumières radicales n'ont certes pas la
hauteur de vue qu'Israel signale chez un Toland affirmant que les femmes ont
les mêmes capacités que les hommes dans tous les domaines (y compris celui du
maniement des affaires publiques) [10].
On lit parfois que les libertins sont de grands promoteurs de l'émancipation
des femmes. Même s'il leur arrive assez souvent de déplorer certains aspects de
la condition féminine (notamment les vocations forcées [11]),
et de reconnaître que certaines femmes ont l'esprit tout aussi bon que celui des
hommes, ils n'envisagent que fort rarement leur émancipation par l'éducation.
Par exemple si Gassendi, en des phrases vibrantes, affirme que certaines
femmes, à l'égal des hommes peuvent, comme Léontium, exceller en philosophie, il
n'en tire aucune conséquence pratique concernant l'éducation des
filles ; et d'ailleurs, son élitisme intellectuel (quelques filles, à
l'égal de quelques hommes, sont capables de science et de philosophie)
l'empêche d'envisager les bienfaits d'une éducation de masse [12].
En outre, il me semble qu'il faut se retenir de tomber dans le piège grossier
de la fiction d'éducation libertine et sexuelle délivrée dans des textes comme l'École des filles. Ce type d'œuvres
contient bien en effet un savoir sur le sexe, sur le plaisir féminin et même
sur la contraception, qui peut sans nul doute « intéresser » les
femmes et pas seulement les hommes (lesquels semblent cependant rester les premiers
destinataires [13]), mais le
fait même que l'éducation envisagée soit essentiellement sexuelle et
encore fort peu philosophique malgré le sous-titre de l'École des filles (La
philosophie des dames, mais de ce texte à Thérèse philosophe, le saut est important), montre les étroites
limites de la visée pédagogique [14]. Il ne faut cependant pas oublier que les milieux libertins
ont compté des femmes comme Antoinette Deshoulières ou, dans un tout autre style,
Ninon de Lenclos. On pourra se reporter à la biographie que Roger Duchêne a
consacrée à Ninon, mais on sera peut-être déçu par le traitement qu'il y est
fait des relations avérées de Ninon avec les libertins [15].
Selon l'auteur en effet, les Voltaire et consorts « montèrent en épingle
une liberté de pensée, que supposait son mode de vie, qu'elle avait quelquefois
montrée en privé, mais qu'elle n'avait jamais publiquement affichée ». Comme
dans presque toute l'historiographie consacrée à ces sujets, il s'agit bien ici
de minorer l'importance du libertinage intellectuel dans l'adoption et surtout
la revendication d'un comportement hors normes (voir le chap. XVII). L'auteur consacre pourtant un
chapitre aux amitiés libertines de Ninon (Vauquelin des Yvetaux, Aubijoux,
Coulon, Charleval… et Saint-Évremond), mais pour lui la distinction entre
libertinage « pratique » et libertinage de pensée va de soi, alors
qu'elle est pourtant largement inopérante pour ces amis de Ninon [16].
Autrement dit, il me semble que le dossier de Ninon libertine de mœurs et
d'esprit mérite d'être repris à nouveaux frais [17]. Il faut aussi signaler le regain d'intérêt pour une figure
comme Arcangela Tarabotti, appartenant à Venise au milieu des Incogniti, religieuse écrivant du fond
de son cloître de formidables diatribes contre « La tyrannie
paternelle » et « L'Enfer monacal » [18].
Mais, par de-là ces cas isolés, on ne peut que regretter l'absence à peu près
complète d'études consacrées aux liens des femmes (auteures ou non) avec le
libertinage entrele XVIe et le XVIIIe siècle. On peut en dire
autant de la question de mœurs la plus récurrente dans la dénonciation du
libertinage, et qui se trouve bien attestée dans les textes sous de multiple
formes, à savoir celle de la sodomie, sur laquelle il n'existe que fort peu de
travaux. La question de la valorisation burlesque ou dissimulée de cette
pratique sexuelle est traitée par Madeleine Alcover, chez Cyrano et ses compagnons de
« moinerie profane ». Comme le fait remarquer Alain Mothu, non sans
une pointe de critique, pour Alcover l'homosexualité cyranienne n'est pas
seulement « une posture sociale, comme chez les autres
« libertins » contemporains, mais la clef, que l'on devine unique, de
son œuvre philosophico-romanesque » [19].
Et en effet la question de
« l'homosexualité », selon cette auteure, est centrale pour la
compréhension de l'œuvre de Cyrano : « c'est de ce lieu qu'il a
toujours parlé », « la force qui dynamise ces récits inclassables est
l'amour de Cyrano pour les mâles : c'est le déplacement premier qui provoque
tous les autres » [20]. On peut
cependant s'interroger d'abord sur la validité même de la catégorie « d'homosexualité », dont l'usage pour le début de l'époque moderne me
semble poser des problèmes méthodologiques (le mot, le concept n'existent pas,
et « sodomie » n'en est nullement un synonyme) comparables, mutatis mutandis, à ceux que soulèvent Florence Dupont et Thierry
Éloi pour l'« homosexualité romaine » [21]. Cependant,
même si les motifs homophiles sont indiscutablement
présents dans les textes, il me semble dommage de risquer cette reductio ad unum, surtout dans une œuvre
aussi riche et foisonnante que l'est celle de Cyrano. D'autant plus que la situation des textes qui
désignent le plus clairement l'appartenance de Cyrano et de ses
« amis » à une coterie de sodomites, est fort singulière, comme il
apparaît bien dans une étude spécifique que leur a consacrée Alcover : ce
sont en effet des textes diffamatoires (Lettre
à Soucidas, Voyage de Chapelle et de
Bachaumont, lettre de Dassoucy à
Chapelle) portant sur la double accusation d'impiété et de sodomie [22].
Loin de moi l'intention de mettre en doute l'existence d'un groupe de lettrés
libertins aux mœurs sodomites et irréligieuses, mais je voudrais prendre acte de ces
formes d'expression oblique, satirique, burlesque, qui oscillent entre la
revendication provocatoire et/ou dissimulée, la dénégation, voire même la
trahison et l'accusation (de ses propres amis, en l'occurrence), dont on peut
comprendre les raisons (crainte légitime du bûcher et de la prison, censure)
Elles obligent à penser une spécificité des représentations et des
pratiques, éloignées de ce que l'on entend aujourd'hui, spontanément, par
« homosexualité ». C'est dans cet esprit qu'il faut lire - toutes affaires
cessantes - le sommet de libertinage indissolublement philosophique et moral
que constitue l'Alcibiade enfant à
l'École, d'Antonio Rocco, membre des Incogniti
et connu pour avoir été le malheureux contradicteur péripatéticien de Galilée [23],
présenté récemment sous le titre Pour
convaincre Alcibiade [24].
On trouve en effet dans cet éloge burlesque de la pédérastie composé vers
1630, beaucoup trop exalté pour se réduire au jeu littéraire
qu'on a parfois voulu y voir, la quintessence de tous les motifs majeurs du
naturalisme libertins (autrement dit le soi-disant libertinage érudit) intégrés
à l'argumentaire du maître d'Alcibiade visant à le convaincre de céder à ses
avances. Toute la portée transgressive de la sodomie - sociale, morale et
religieuse -, dans le contexte de la première modernité, est affirmée dans
cette œuvre publiée anonymement plus de 20 ans après sa composition, en même
temps qu'elle se trouve justifiée sur le plan éthique par la loi naturelle. Suivant
[2] Voir par exemple Alain Niderst, « Du libertinage et de l'origine des manuscrits clandestins », in M. Benitez etc., Materia actuosa…, op. cit., p. 555-568. L'auteur, grand spécialiste de Fontenelle, propose un tissu de lieux communs éculés sur le libertinage, à partir de la fausse distinction entre libertinage érudit et libertinage de mœurs : « un libertinage équivoque, qui n'est peut-être pas du libertinage » (mais on ne saura pas ce qu'il est peut être alors), se discerne dans ces livres qu'encouragent les rois et les ministres, et un libertinage effronté, mais superficiel s'affiche dans l'aristocratie », p. 557. De même pour Jacques Prévot, il y aurait le libertinage moral et, totalement différent, sans aucune solution de continuité, un libertinage sérieux, partisan d'une instruction des filles, Les libertins…, op. cit., p. XLV. Cf. le compte rendu de François De Graux déjà cité, p. 172).
Cf. également les très
fines analyses du rapport entre [libertinage] et sodomie chez Jacques BERCHTOLD,
Les prisons du roman, op. cit.
Mais ces considérations semblent amener l'auteur à mettre en doute le statut sodomitique et pornographique du texte au moment de sa composition ; il s'agirait essentiellement d'un divertissement carnavalesque tournant en dérision la pédagogie des jésuites (si souvent diffamés pour l'amour contre nature qu'ils portaient à leurs élèves). Ce qui conduirait, me semble-t-il, à minimiser fatalement la portée de l'argumentation philosophique et tout à la fois l'intensité érotique du texte. Voir également N. S. Davidson, « Sodomy in early modern Venice », in Tom Betteridge (ed.), Sodomy in early modern Europe, Manchester U. P., 2002, p. 65-81. |