Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la première modernité (XVIe-XVIIe siècles)

Une approche critique des tendances actuelles de la recherche (1998-2002)

 

 

21- Pour une histoire sociale du libertinage

 

C'est ici, pour aborder avec un minimum de pertinence ces questions de mœurs, que l'histoire sociale serait la plus nécessaire, c'est ici aussi qu'elle est la plus défaillante. On trouve fort peu d'études historiques récentes sur la question des mœurs et de la sexualité au XVIe et au XVIIe siècle, sur la sociabilité des tavernes, les réseaux de « sodomites », la prostitution, la pratique du célibat lettré (ou non), du concubinage, etc.

Tout au plus les travaux sur la question du blasphème connaissent-ils quelque regain d'intérêt [1]. L'accroissement considérable des mesures dissuasives et répressives (ordonnances et édits royaux à répétition) et la traque des blasphémateurs par les compagnies dévotes sont aujourd'hui mieux connus et devraient être mis en rapport avec ce qui est identifié par l'apologétique comme une pratique libertine du blasphème (à « froid » et par volonté d'affirmation provocatrice à l'irréligion). Certains ont encore la naïveté de se demander si la montée de la répression est à mettre en relation avec une montée de la pratique commune du blasphème, alors que s'impose une reconsidération de la question à partir des apports de la réflexion épistémologique de Foucault (et pas nécessairement en accord avec leur issue interprétative) sur les relations essentielles des discours aux pouvoirs dans leur qualification et leur existence même.

          Force nous est, en tout cas, si nous voulons appréhender le traitement libertin des questions de mœurs, de revenir à des œuvres dont beaucoup présentent la particularité de brouiller la distinction entre autobiographie et fiction et qui, quand elles ont la bonne fortune d'être lues, restent largement en attente de commentateurs soucieux de constextualisation sociale. Le Francion de Sorel, qui vient de connaître son heure de gloire universitaire (voir supra) offre une très riche matière pour envisager la manière dont le libertinage envisage les mœurs et intervient dans les mœurs par la recherche d'une écriture appropriée.

Michèle Rosellini et Geneviève Salvan insistent sur la présence chez Sorel d'une « éthique érotique » largement informée par l'épicurisme, qui se traduit, en autres choses, par une critique morale de la pudeur, et en particulier de la « pudeur féminine », comme « masque mensonger », équivalent érotique de l'hypocrisie dévotionnelle, contre laquelle le libertin promeut la « franchise » (entendue comme « liberté de détermination et de parole ») et de la « générosité », valeurs données en principe à distribuer également entre les deux sexes (voir le personnage d'Agathe, libre de ses paroles et de ses actes)  [2]. En ce sens, Francion me paraît sur la voie de l'École des Filles et de l'Académie des Dames [3], en ce que le discours féminin sur la sexualité, quel que soit le passé d'Agathe, n'est plus déterminé par le modèle prostitutionnel de l'Arétin [4].

Les auteures font également remarquer que le libertin « peut reconnaître la parenté d'esprit au sein des plus basses conditions » : il trouve en Agathe, femme du peuple, aussi bien que dans l'aristocrate Clérante « la franchise qu'il demande à ses interlocuteurs » [5]. Cette rencontre sociale possible (au moins dans la fiction) a lieu dans le franc parler, mais aussi dans l'orientation utilitariste et pragmatiste de l'épicurisme, sensible à l'économie de survie développée par ceux qui n'ont rien (discours sur le vol légitime et le recours à tous les expédients, etc.). Il vaudrait sans aucun doute la peine de confronter ces pages du Francion avec d'autres romans et récits libertins plus ou moins autobiographiques (en particulier ceux de Dassoucy et entre autres son éloge paradoxal du vol et de la tricherie, etc. [6]). Ce rapprochement du libertin « d'élite » avec des d'individus déclassés appartenant aux couches les plus basses de la société peut être du reste immédiatement établi dans la pratique du blasphème (voir le cas du chevalier de Roquelaure, qui a peut-être inspiré la fameuse scène de Dom Juan), ou dans le maniement du langage cru si caractéristique de l'obscénité (souvent blasphématoire) des recueils collectifs, mais encore, plus tard, des chansons de Blot ou de Saint-Pavin, sans parler des vers de Claude Le Petit, qui attendent toujours leur réhabilitation littéraire et critique depuis Lachèvre, qui les étudiait sous l'angle peu gratifiant de l'exécration morale et idéologique [7].

          Mais il nous faut aussi bien saisir tout ce que ces liaisons sociales dangereuses peuvent avoir de parodique. Dans le maniement de la verdeur et de la crudité se joue sans aucun doute aussi un travail de distinction sociale et intellectuelle, d'une part à l'égard de l'aristocratie et de la bourgeoisie dévotes, d'autre part - et plus encore - du peuple dont on s'approprie le langage dans la distance ironique de la simulation.

Pour rendre compte du libertinage de mœurs provocateur, surtout caractéristique d'une partie de la jeunesse aristocratique, Sophie Houdard fait l'hypothèse non « seulement d'une opposition entre des valeurs en vigueur dans différentes couches du système social, mais d'une tension extrêmement violente entre les valeurs couronnées par la plus élevée de ces couches, et les normes qui commandent la totalité du système » [8]. Ainsi s'efforce-t-elle de produire l'enjeu à la fois théorique et pratique de ce procédé paroxystique de distinction sociale : délivrer la nature et le corps de la peur et du péché : « Si  l'impiété a pu ainsi devenir un critère de distinction, c'est parce qu'elle présuppose un courage exceptionnel et une force d'âme hors du commun chez celui qui ne craint pas d'en proférer les maximes, qui ne craint ni le péché ni la culpabilité du péché » [9].

          Ainsi peut-on parler d'une récupération libertine et philosophique de  valeurs nobiliaires qui s'éprouvent dans la provocation, la dérision et l'adhésion parodique au langage et à des pratiques populaires. Francion est un bon exemple de ce procédé : il s'encanaille au village, use d'un langage volontiers grossier, mais aussi, comme beaucoup de commentateurs le font remarquer, développe une érotique libertine qu'il distingue scrupuleusement des comportements sexuels brutaux et grossiers prêtés aux paysans.

          Mais ces distinctions, dans le Francion, ont une autre portée ; elles visent également une certaine pratique langagière et peut-être aussi comportementale, caractéristique de l'obscénité « gauloise » du début du siècle, radicalement mise en cause avec le procès contre les auteurs du Parnasse satyrique (et Théophile au premier chef) [10], et pas seulement ni d'abord par les voies répressives, mais aussi à travers une évolution indiscutable des auteurs et de leurs publics.

A propos de l'usage des expressions grossières dans le Francion, très abondantes dans la première édition, mais considérablement atténuée dans les suivantes, Jean Serroy, affirme que Sorel enregistre « dans les comportements comme dans l'expression, l'avènement de la civilisation des mœurs », mais « réussit à la fois à ne pas se couper de la grossièreté héritée de la tradition, car il ne réfute pas la liberté naturelle dont elle est porteuse, et à donner au nouvel idéal de civilité et de délicatesse qui se met en place une valeur idéologique qui lui conserve tous ses liens avec une réalité naturelle dont il entend ne pas la couper » [11]. Il est en effet tentant d'appréhender le Francion, dans ses états successifs, comme le témoin d'un changement radical qui est en train de s'opérer, caractérisé par l'action de la répression censoriale et la transformation de l'obscénité, si brutale dans les recueils collectifs (brutalité sans doute elle-même symptomatique [12]), pour devenir, à mesure que s'impose le purisme et les bienséances, de plus en plus allusive (du moins dans ses expressions défendables), de plus en plus en plus contenue, épurée si l'on veut, mais par là même de plus en plus obsédante et diffuse [13]. C'est cette évolution qu'étudient les ouvrages très différents de Joan DeJean et de Michel Jeanneret [14].

          A travers l'étude des trois procès exemplaires de Théophile, de l'anonyme École des filles, puis de l'École des femmes de Molière, Joan DeJean étudie l'évolution des intéractions à l'œuvre dans la « réinvention » de l'obscénité à l'âge moderne, entre le développement de l'imprimé, l'élaboration de l'institution censoriale moderne et le statut de l'auteur, tel qu'il se décide, comme l'a montré Foucault, à travers sa responsabilité légale et ses droits. Cette évolution est en particulier caractérisée par le passage de la censure des mains des autorités religieuses à celles de l'État, et l'auteur s'attache à montrer que l'obscénité littéraire et la censure civile arrivent ensemble à maturité [15]. L'auteure a surtout raison de refuser de considérer le simple face à face des auteurs et d'une répression civile : ce qui s'avère décisif étant l'évolution des « standards » au cours du XVIIe siècle, autrement plus efficace que la répression légale, et qui se traduit par une autocensure performée à la fois par les auteurs et par leurs lecteurs [16].

          Quoi qu'il en soit, il est important de montrer que le procès de Théophile se dessine sur le fond des luttes entre les autorités civiles et religieuses pour le pouvoir sur l'institution censoriale. Pour l'auteure, dans ce premier temps de l'affirmation de la censure civile, celle-ci, prise de court, traite les matériaux sexuellement transgressifs du Parnasse satyrique sur une base principalement religieuse. Je dirais plutôt, comme le montrent les pièces à notre disposition, qu'elle s'applique à la transgression sexuelle dans l'optique d'une protection de la religion et du corps social soudé par la religion. Mais je dirais surtout qu'en faisant cela (et c'est sur ce point que mon interprétation diverge), la censure ne transforme pas arbitrairement un matériel obscène en matériel impie, car précisément, ce qui caractérise l'obscénité du début du siècle, est sa forte charge irréligieuse et anticléricale, comme certains critiques l'ont d'ailleurs remarqué [17]. Le fameux sonnet dont Théophile fut accusé, et où, par un mot d'esprit, il implore Dieu de le rendre sodomite, en est un exemple évident [18]. Ce point est essentiel pour saisir la double portée blasphématoire et licencieuse du libertinage auquel le procès de Théophile cherche à donner un coup d'arrêt, et le fond de dissension philosophique et idéologique qui soutient la démarche des écritures obscènes envisagées dans l'ouvrage.

          Il est pourtant vrai que le terme d' « obscénité », tel que Molière en assure la promotion et le succès que l'ont sait dans La Querelle, est libéré de toute connotation religieuse ; à la différence du blasphème, l'obscénité moderne devient une offense purement séculière. C'est sans doute ce qui se joue dans L'École des femmes de Molière et déjà dans la très scandaleuse École des filles, qui s'installe le plus tranquillement dans une obscénité bourgeoise et familière, complètement indifférente à la morale religieuse. Mais il s'agit d'un processus qui est loin d'être arrivé à son terme. Comme on le sait, Molière n'a cessé d'être en bute à la double accusation d'obscénité et d'impiété [19], et il est vrai qu'il combattait à la fois sur le front de la (fausse) dévotion et des mœurs.

Il faut signaler à ce propos l'article de François Lecercle qui s'emploie à montrer que dans l'École des femmes, et plus encore dans le Tartuffe et Dom Juan, Molière adopte « une tactique de contamination qui fait de l'obscénité le revers de la bigoterie » [20]. Il s'agit, dans les trois cas, « de mettre en équivalence excès de dévotion et excès de vice, en sondant le cœur des dévots pour y dévoiler ces pulsions qu'ils censurent le plus violemment » [21]. Cela est tout particulièrement éclatant dans le fameux épisode du Tartuffe où Orgon assiste caché sous la table à la séduction d'Elmire (IV, sc. 4-7), « pour montrer le vrai visage d'une censure qui, sous les rigueurs de l'éthique, cache les fureurs rentrées de la libido » : « ce spectacle scabreux démontre les vertus éminentes d'un art capable de braver les normes de la décence pour le plus grand bien de la morale » [22].

Montrer l'obscénité cachée de la censure dévote, ne pouvait pas ne pas porter atteinte à la dévotion comme telle, même si la stratégie consiste bien à laisser la religion de côté pour ne traiter apparemment que des mœurs perverses des dévots dévoyés. Il ne pouvait de toute façon en aller autrement dès lors que les questions de mœurs n'étaient pas encore véritablement dissociées de la question religieuse. Mais il est aussi vrai, comme Joan DeJean le montre fort bien, que se développe une littérature de mœurs qui écarte la religion, une littérature souverainement indifférente au religieux, en même temps que se renforce une censure civile qui portera sur l'atteinte au mœurs indépendamment de l'impiété. L'attention à cette littérature, comme le remarquent DeJean et Jeanneret, implique de déborder ou de compléter le modèle d'interprétation foucaldien expliquant le discours moderne sur la sexualité à partir de la matrice pénitentielle, en prenant acte de l'existence d'un discours dont le moteur est le désir même de savoir, de nommer et de pratiquer, exacerbé par la censure de la loi et de la langue [23].

          Enfin, ce qu'il me semble important de souligner, concernant les mœurs tout comme le religieux, est ce que l'on pourrait appeler le trait dominant de la psychologie libertine qui, à mon sens, atteste de son degré de maturité et d'avancement intellectuel : la lutte persistante, d'un bout à l'autre du siècle, contre ce que Guy Patin appelle la « maladie des scrupules », l'esprit de faute, de culpabilité, que certains interprètes cherchent à toute force dans les textes, alors que ces derniers au contraire, le plus souvent (en la matière on ne saurait évidemment généraliser), se présentent comme de véritables actes thérapeutiques contre la pathologie de la culpabilité dévote [24]. Madeleine Alcover le fait justement remarquer au sujet de « l'homosexualité » de Cyrano, mais on pourrait multiplier les exemples où, par la dérision systématique des pratiques expiatoires et ascétiques, ou la multiplication des références aux mœurs supposées libres (ou en tous cas moins contraignantes) des anciens païens ou des « sauvages » d'aujourd'hui, il s'agit bien de refuser un monde pratique régit par la notion de péché. Et l'abandon - partiel - des gauloiseries, la montée des bienséances et le renforcement du contrôle et d'abord de l'auto-contrôle sur les mots au fil du siècle, ne modifient pas en profondeur cette disposition fondamentale du libertinage [25]. Lorsque le vieux Le Vayer, reprend dans l'Hexaméron rustique sa digression de jeunesse sur l'Antre des nymphes, il prend bien de petites précautions, dissémine et voile quelque peu les obscénités, mais maintient, quant au fond une superbe impudeur [26]. C'est en cela que le libertinage, si l'on veut maintenir la catégorie - mais il en faut bien une pour désigner cette exigence de liberté qui ne laisse hors d'elle aucun domaine -, témoigne de l'existence dès le XVIe siècle d'une culture d'affranchis qui investit les savoirs et les pratiques, et dont il faudrait montrer comment la pointe s'en perd, pour une grande part, avec l'avènement de l'empire de la vertu promu par le grand courant dominant des Lumières, qui sera si décisif dans les bouleversements politiques de l'Europe moderne. L'ouvrage d'Israel, entre autres, nous fait saisir tout ce que ce courant a pu avoir de réactif par rapport au courant radical, que l'on ne saurait à mon sens séparer de la longue généalogie libertine. C'est pourquoi les travaux à venir devront porter sur cette unité du libertinage philosophique et du libertinage de mœurs, et sur leur progressive déliaison, avec l'apparition de la figure de l'athée vertueux (versus le mécréant débauché) et sa longue descendance, jusqu'au libre penseur laïque, professeur des vertus républicaines, qui ne pouvait se retourner qu'avec défiance et désapprobation, sinon même avec dégoût et mépris, sur le libertinage d'ancien régime.

 

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[1] Voir surtout Alain Cabantous, Histoire du blasphème en Occident, XVIe-XIXe siècle, Paris, Albin Michel, 1998. Également, G. Minois, Histoire de l'Athéisme, op. cit., p. 123-126. Voir également, J. Cheyronnaud, E. Claverie, D. Laborde, P. Roussin (éd.), Critique et affaires de blasphème à l'époque des Lumières. Paris, Honoré Champion, 1998.


[2]
Le Francion, op. cit., p. 108, 111 et 116.


[3]
L'Académie des dames, ou la Philosophie dans le boudoir du Grand Siècle, Dialogues érotiques présentés par Jean-Pierre Dubost, Arles, Éditions Philippe Picquier, 1999. Très bonne et belle édition, avec toute l'érudition souhaitable sur l'histoire complexe de ce texte (histoire éditoriale du texte original latin de Nicolas Chorier - Satire sotadique d'Aloisia Sigea, 1659 - des versions françaises et de leurs traductions), un répertoire, une annexe consacrée à l'illustration libertine et surtout une excellente introduction consacrée au renversement du platonisme entrepris par le libertinage érotique, à la rhétorique érotique : « sa sophistique est à mi-chemin entre l'exaltation de la jouissance, de la liberté érotique et de celle qu'il faut donner aux mots pour le dire », ce qui le rend anticipateur de « de la raison érotique du XVIIIe siècle », p. 26-27.


[4]
Voir l'édition récente des Ragionamenti  de Pietro Aretino, édition bilingue. Introduction, traduction et notes de Paul Larivaille, Paris, Les Belles Lettres, 1998, 2 t. Dans sa longue introduction très informée et stimulante (« Les jeux de l'amour et de la ruse », p. VIII-XCVIII), P. Larivaille insiste entre autres choses sur le fait que, dans la Première journée, « la dégradation de l'amour […] prend des allures ostensiblement sacrilèges », p. XXVII. L'Arétin entretient une ambiguïté permanente entre la charge sacrilège et obscène contre l'Église et une dénonciation de la corruption morale des femmes, mais il est patent que les ambitions moralisatrices sont ajoutées après-coup… Bien sûr, pour ses lecteurs du XVIIe siècle le nom de l'Arétin était attaché à sa célèbre « épitaphe » : « …di Dio mal non disse / et si scusò con dir : non lo conosco ». Cf. l'ouvrage richement illustré de Bette Talvacchia, Taking Positions. On the Erotic in Renaissance Culture, Princeton University Press, 1999.


[5]
Ibid., p. 118.


[6]
Dans les écrits de Dassoucy, ses relations avec les marginaux de toutes sortes sont centrales et apportent de nombreux éléments sur ce que pouvait être la promiscuité sociale d'un poète et musicien professionnel avec les deux bouts de la hiérarchie sociale (les princes, les Grands, les Prélats et les filous, charlatans, codétenus, etc.). Voir les travaux de Dominique Bertrand, « Langage et jeux de masques dans Les Aventures  de Dassoucy : de l'imposture sociale au cryptage burlesque », Littératures Classiques, à paraître. Également, du même auteur, « Une vision insolite de l'histoire : Les Aventures de Dassoucy », in Histoire et narrativité, L'Europe en représentation dans la littérature du XVIIe siècle, éd. E. Keller et Th. Lassalle-Maraval, Presses Universitaires de Lyon, 1999, p. 71-88 ; « Jeux et enjeux d'une contestation des cérémonies de table (Dassoucy, Les Aventures burlesques, ch IV-VI) », in L'hospitalité, signes et rites, dir. A. Montandon, Cahiers du CRLMC, Presses Universitaires Blaise Pascal, 2001, p. 71-82.


[7]
« Les spécialistes du XVIIe siècle, dédaigneux ou effarouchés, n'ont pas consacré la moindre étude aux Recueils collectifs », M. Jeanneret, op. cit., chap. 1.


[8]
Sophie Houdard, « Vie de scandale et écriture de l'obscène : hypothèses  sur le libertinage de mœurs au XVIIe siècle », Tangence, n° 66, 2001 (p. 48-66), p. 64.


[9]
Ibid., p. 65.


[10]
Le Parnasse des poètes satyriques ou dernier recueil des vers piquants & gaillards de notre temps. Précédé de son exergue original Le Parnasse Satyrique du Sieur Théophile. Édition établie et préfacée par Georges Bourgueil, Paris, Passage du Nord/Ouest, 2002. Cette édition, « sérieuse mais non pas savante », présente la première publiée (1622), sans la préface de l'imprimeur, mais avec les autres pièces liminaires. Il propose une présentation assez légère sur le libertinage de mœurs et d'esprit inspirant le recueil (plusieurs citations de « Rizzi », sans doute pour Cecilia Rizza) qui doit beaucoup (trop) à Garasse, et une bibliographie plus que succincte. Voir aussi chez le même éditeur (mais Albi et non plus Paris, 2002) par Georges Bourgueil également, Le Moyen de parvenir de Béroalde de Verville, dont Colletet (un des auteurs poursuivis du Parnasse) disait qu'il « mena toujours une vie aussi débordée et aussi libertine que pas un auteur de son siècle ». Voir M. Jeanneret, op. cit., chap. 2 et 3, bien qu'il me semble réducteur de parler à son sujet « d'univers atrophié et négateur ».


[11]
Jean Serroy « La grossièreté dans le Francion », Cahiers Textuel, n° 22, 2000 (p. 13-27), p. 26. Frank Greiner, quant à lui, touche à la question du libertinage de mœurs dans le Francion : « Érotisme et galanterie, Les jeux de l'amour dans le Francion », in Charles Sorel. Histoire comique de Francion, Cahiers Textuel, n° 22, 2000, p. 83-104.


[12]
« Un brutal changement de registre, autour de 1600, l'allure obscène et le ton agressif qu'adoptent les histoires d'alcôve semblent répondre, par le durcissement de la provocation, au durcissement de la répression », M. Jeanneret, op. cit., introduction.


[13]
Voir également Hélène Merlin, « L'Élocution dans le Francion », in Charles Sorel. Histoire comique de Francion, Cahiers Textuel, n° 22, 2000, p. 28-50. Pour H. Merlin l'obscénité du Francion est surtout concession au goût satirique des années 1620, et il est important de tenir compte de sa critique de la grossièreté ( « J'enrage… quand je voy quelquefois qu'un Poëte pense avoir fait un bon Sonnet, quand il a mis dedans, ces mots de foutre, de vit et de con »), à travers une « euphémisation aristocratique ». Sorel dans Francion s'instituerait censeur universel des mœurs et de la langue et se montrerait à la fois puriste et anti-puriste, ne critiquant purisme et anti-purisme que « pour mieux dégager une subjectivation deux fois souveraine » : « au-dessus de toutes les règles pour être la source exclusive de toutes », p. 50. Voir également, L'Excentricité académique, op. cit., p. 116.


[14]
Joan DeJean, The Reinvention of Obscenity : Sex, Lies, and Tabloids in Early Modern France, University of Chicago Press, 2002 et Michel Jeanneret, Éros rebelle, littérature et dissidence au XVIIe siècle, Paris, Le Seuil, 2003. Voir également Ian Moulton, Before Pornography. Erotic Writing in Early Modern England, Oxford University Press, 2000.


[15]
op. cit., p. 12 et passim.


[16]
op. cit., p. 18-19.


[17]
Notamment M. Jeanneret, op. cit., chap. I et II. Voir en particulier ce qu'il écrit des raisons de cette association provocatrice entre obscénité sexuelle et blasphème : « Pourquoi, chez les pornographes du premier XVIIe siècle, ce tour de vis obscène et ces gestes de défi, poussés jusqu'au blasphème ? […] Si le ton monte, c'est que la liberté morale et la sensibilité naturiste, largement tolérées à la Renaissance, se heurtent désormais à la police des mœurs et des idées ». Cependant, il me semble contestable de dire que la « dissidence » des recueils « ne va pas jusqu'à rejeter l'idéologie chrétienne, elle s'inscrit dans son cadre, elle en accepte les prémisses et si elle les bouscule, c'est qu'elle les a intégrées », p. 39. Les recueils ne sont certes pas des brûlots anti-chrétiens, mais il me semble incontestable que l'on y trouve ici et là des manifestations radicalement anti-chrétiennes. Toute la lecture tentée ici chemin faisant vise à montrer que l'on n'est pas nécessairement tributaire de ce que l'on conteste.


[18]
Il me semble curieux à cet égard que J. DeJean s'étonne qu'on ait pu juger blasphématoire le sonnet de Théophile, op. cit., p.  43. Pour ce qui est de l'évaluation du libertinage de Théophile, la déception est grande à la lecture de Guido Saba, Théophile de Viau : un poète rebelle, Paris, PUF, 1999. Le libertinage de Théophile apparaît dans cet ouvrage comme une catégorie aussi massive que vague (c'est que, avoue l'auteur, le « courant libertin (…) n'est pas aisé à cerner malgré les études qui lui ont été consacrées depuis une cinquantaine d'année »), qui se justifie pour la production poétique de Théophile par une longue généalogie de sources supposées (Montaigne, Charron, Pomponace, Cardan, Bruno et Lucilio (sic !) Vanini, sans oublier les Anciens : Épicure, Lucrèce, Horace, Pline, Sénèque…) mais qui ne sont rien d'autre que des noms (aucune confrontation de textes), et par l'invocation de cadres philosophiques tellement vastes et mal définis que l'on reste pour le moins perplexe. Ainsi, à propos des vers fameux 15-28, incriminés au procès, de l'Elégie à une Dame : « ce passage montre clairement que Théophile nie l'existence de la Providence chrétienne et affirme en revanche une conception déterministe qui néanmoins ne s'oppose pas à sa conception de la liberté humaine », ibid., p. 21. Qu'est-ce à dire ? Le commentaire des vers 63-82 de Au roi n'apporte aucune réponse : « l'image qu'il donne de lui-même assume une valeur exemplaire ; elle sert à exprimer sa conception libertine de la vie, et, par là sa foi inébranlable dans la liberté humaine qui doit se concilier avec l'acceptation de la loi de nécessité », p. 22. De sorte que l'exégèse est aussi imprécise que la doctrine supposée du poète : « Théophile est parvenu à une sorte de métaphysique de la nature, à un système philosophique aux lignes plutôt vagues, et dont les sources précises sont difficilement discernables, mais qui est centré indiscutablement sur une certaine idée de la Nature lui permettant d'harmoniser assez bien toutes ses autres convictions », p. 218 (je souligne). On ne saurait bien sûr se satisfaire de tels à peu-près, même si la question du libertinage de Théophile se pose bien.


[19]
Cf. le sieur de Rochemont sur Dom Juan : « l'impiété et le libertinage se présentent à tous moments à l'imagination », cité et commenté par M. Jeanneret, op. cit., p. 288.


[20]
François Lecercle, « Jeux avec la censure : Molière et la stratégie de l'obscène. (A propos de Tartuffe, IV, 5) », in François Lecercle, éd., La Liberté de pensée. Hommage à Maurice Laugaa, Poitiers, La Licorne, UFR Langues Littératures Poitiers, 2002 (p. 157-184), p. 171. François Lecercle décrit très bien la stratégie de Molière, dans un contexte où l'obscénité ne peut plus se déclarer impunément en mots propres : « relever l'obscénité comme un défi, en cherchant à susciter, dans le public, ces représentations mentales qui bravent la pudeur, mais en prenant bien soin que jamais un mot cru ne soit prononcé. Il s'agit de voir jusqu'où l'on peut aller trop loin », ibid., p. 167.


[21]
Ibid., p. 172.


[22]
Ibid., p. 183.


[23]
Voir Jean-Pierre Dubost qui constate que dans les dialogues de la pseudo Sigea, « la demande de savoir vient de la désirante elle-même, et non d'une quelconque instance de pouvoir », introduction à L'Académie des dames, op. cit.


[24]
M. Jeanneret reprend les considérations de Jean Delumeau parlant d'une « névrose collective de culpabilité » atteignant son apogée aux XVIe et XVIIe siècles, op. cit., chap. 8.

Sur Patin voir la thèse de Laure Jestaz, Édition critique de lettres de Guy Patin (Bibl. nat. de France, Baluze 148). Thèse de l'École des Chartes, 2001. L'auteure reproche à Patin, avec une candeur qui étonne, d'avoir été  aveugle « à la renaissance de la foi catholique de ce premier XVIIe siècle » (position de thèse http://enc.sorbonne.fr). Pas de doute, l'historienne y voit mieux, et le siècle des saints, une fois encore, est sauvé du péril libertin !


[25]
Le Molière de l'École des femmes ou le La Fontaine des Contes, me paraissent en apporter de bons exemples.


[26]
Voir, La Mothe le Vayer, manuscrit de l'Antre des Nymphes, à paraître dans le prochain numéro de la Lettre Clandestine. A ce propos, ma lecture diverge de celle de M. Jeanneret, qui écrit des personnages de l'Hexaméron rustique : « comme des pécheurs à confesse, ils avouent leur faute, se repentent, mais invoquent tout de même des circonstances atténuantes. Le malaise est palpable […] Les personnages de La Mothe le Vayer, eux, regardent leur libido avec honte », op. cit., chap. 5.