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Libertinage, irréligion, incroyance, athéisme dans l'Europe de la
première modernité (XVIe-XVIIe siècles) Une approche critique des tendances actuelles de la recherche
(1998-2002) 21- Pour une histoire sociale du libertinage C'est
ici, pour aborder avec un minimum de pertinence ces questions de mœurs, que
l'histoire sociale serait la plus nécessaire, c'est ici aussi qu'elle est la
plus défaillante. On trouve fort peu d'études historiques récentes sur la
question des mœurs et de la sexualité au XVIe et au XVIIe
siècle, sur la sociabilité des tavernes, les réseaux de
« sodomites », la prostitution, la pratique du célibat lettré (ou
non), du concubinage, etc. Tout au plus
les travaux sur la question du blasphème connaissent-ils quelque
regain d'intérêt [1].
L'accroissement considérable des mesures dissuasives et répressives
(ordonnances et édits royaux à répétition) et la traque des blasphémateurs par
les compagnies dévotes sont aujourd'hui mieux connus et devraient être mis en
rapport avec ce qui est identifié par l'apologétique comme une pratique
libertine du blasphème (à « froid » et par volonté d'affirmation
provocatrice à l'irréligion). Certains ont encore la naïveté de se demander si
la montée de la répression est à mettre en relation avec une montée de la
pratique commune du blasphème, alors que s'impose une reconsidération de la
question à partir des apports de la réflexion épistémologique de Foucault (et
pas nécessairement en accord avec leur issue interprétative) sur les relations
essentielles des discours aux pouvoirs dans leur qualification et leur existence
même. Force nous est, en tout cas, si nous voulons
appréhender le traitement
libertin des questions de mœurs, de revenir à des œuvres dont beaucoup
présentent la particularité de brouiller la distinction entre autobiographie et
fiction et qui, quand elles ont la bonne fortune d'être lues, restent
largement en attente de commentateurs soucieux de constextualisation sociale.
Le Francion de Sorel, qui vient de
connaître son heure de gloire universitaire (voir supra) offre une très riche matière pour envisager la manière dont
le libertinage envisage les mœurs et intervient dans les mœurs par la recherche
d'une écriture appropriée. Michèle
Rosellini et Geneviève Salvan insistent sur la présence chez Sorel d'une
« éthique érotique » largement informée par l'épicurisme, qui se
traduit, en autres choses, par une critique morale de la pudeur, et en
particulier de la « pudeur féminine », comme « masque
mensonger », équivalent érotique de l'hypocrisie dévotionnelle, contre
laquelle le libertin promeut la « franchise » (entendue comme
« liberté de détermination et de parole ») et de la
« générosité », valeurs données en principe à distribuer également
entre les deux sexes (voir le personnage d'Agathe, libre de ses paroles et de
ses actes) [2].
En ce sens, Francion me paraît sur la voie de l'École
des Filles et de l'Académie des Dames [3],
en ce que le discours féminin sur la sexualité, quel que soit le passé
d'Agathe, n'est plus déterminé par le modèle prostitutionnel de l'Arétin [4]. Les auteures
font également remarquer que le libertin « peut reconnaître la parenté
d'esprit au sein des plus basses conditions » : il trouve en Agathe,
femme du peuple, aussi bien que dans l'aristocrate Clérante « la franchise
qu'il demande à ses interlocuteurs » [5].
Cette rencontre sociale possible (au moins dans la fiction) a lieu dans le
franc parler, mais aussi dans l'orientation utilitariste et pragmatiste de
l'épicurisme, sensible à l'économie de survie développée par ceux qui n'ont
rien (discours sur le vol légitime et le recours à tous les expédients, etc.).
Il vaudrait sans aucun doute la peine de confronter ces pages du Francion avec
d'autres romans et récits libertins plus ou moins autobiographiques (en
particulier ceux de Dassoucy et entre autres son éloge paradoxal du vol et de la tricherie,
etc. [6]).
Ce rapprochement du libertin « d'élite » avec des d'individus déclassés
appartenant aux couches les plus basses de la société peut être du reste immédiatement établi dans la
pratique du blasphème (voir le cas du chevalier de Roquelaure, qui a peut-être
inspiré la fameuse scène de Dom Juan),
ou dans le maniement du langage cru si caractéristique de l'obscénité (souvent
blasphématoire) des recueils collectifs, mais encore, plus tard, des chansons de
Blot ou de Saint-Pavin, sans parler des vers de Claude Le Petit, qui attendent
toujours leur réhabilitation littéraire et critique depuis Lachèvre, qui les
étudiait sous l'angle peu gratifiant de l'exécration morale et idéologique [7]. Mais il nous faut aussi bien saisir tout ce que ces liaisons
sociales dangereuses peuvent avoir de parodique. Dans le maniement de la
verdeur et de la crudité se joue sans aucun doute aussi un travail de
distinction sociale et intellectuelle, d'une part à l'égard de l'aristocratie
et de la bourgeoisie dévotes, d'autre part - et plus encore - du peuple dont on
s'approprie le langage dans la distance ironique de la simulation. Pour rendre
compte du libertinage de mœurs provocateur, surtout caractéristique d'une
partie de la jeunesse aristocratique, Sophie Houdard fait l'hypothèse non
« seulement d'une opposition entre des valeurs en vigueur dans différentes
couches du système social, mais d'une tension extrêmement violente entre les
valeurs couronnées par la plus élevée de ces couches, et les normes qui
commandent la totalité du système » [8].
Ainsi s'efforce-t-elle de produire l'enjeu à la fois théorique et pratique de
ce procédé paroxystique de distinction sociale : délivrer la nature et le
corps de la peur et du péché : « Si
l'impiété a pu ainsi devenir un critère de distinction, c'est parce
qu'elle présuppose un courage exceptionnel et une force d'âme hors du commun
chez celui qui ne craint pas d'en proférer les maximes, qui ne craint ni le
péché ni la culpabilité du péché » [9]. Ainsi peut-on parler d'une récupération libertine et
philosophique de valeurs nobiliaires
qui s'éprouvent dans la provocation, la dérision et l'adhésion parodique au
langage et à des pratiques populaires. Francion est un bon exemple de ce
procédé : il s'encanaille au village, use d'un langage volontiers
grossier, mais aussi, comme beaucoup de commentateurs le font remarquer,
développe une érotique libertine qu'il distingue scrupuleusement des
comportements sexuels brutaux et grossiers prêtés aux paysans. Mais ces distinctions, dans le Francion, ont une autre portée ; elles visent également une
certaine pratique langagière et peut-être aussi comportementale,
caractéristique de l'obscénité « gauloise » du début du siècle,
radicalement mise en cause avec le procès contre les auteurs du Parnasse satyrique (et Théophile au
premier chef) [10], et pas
seulement ni d'abord par les voies répressives, mais aussi à travers une
évolution indiscutable des auteurs et de leurs publics. A propos de
l'usage des expressions grossières dans le Francion,
très abondantes dans la première édition, mais considérablement atténuée dans
les suivantes, Jean Serroy, affirme que Sorel enregistre « dans les
comportements comme dans l'expression, l'avènement de la civilisation des
mœurs », mais « réussit à la fois à ne pas se couper de la
grossièreté héritée de la tradition, car il ne réfute pas la liberté naturelle
dont elle est porteuse, et à donner au nouvel idéal de civilité et de
délicatesse qui se met en place une valeur idéologique qui lui conserve tous
ses liens avec une réalité naturelle dont il entend ne pas la couper » [11].
Il est en effet tentant d'appréhender le Francion,
dans ses états successifs, comme le témoin d'un changement radical qui est en
train de s'opérer, caractérisé par l'action de la répression censoriale et la
transformation de l'obscénité, si brutale dans les recueils collectifs (brutalité
sans doute elle-même symptomatique [12]),
pour devenir, à mesure que s'impose le purisme et les bienséances, de plus en
plus allusive (du moins dans ses expressions défendables), de plus en plus en
plus contenue, épurée si l'on veut, mais par là même de plus en plus obsédante
et diffuse [13]. C'est
cette évolution qu'étudient les ouvrages très différents de Joan DeJean et de
Michel Jeanneret [14]. A travers l'étude des trois procès exemplaires de
Théophile, de l'anonyme École des filles,
puis de l'École des femmes de
Molière, Joan DeJean étudie l'évolution des intéractions à l'œuvre dans la
« réinvention » de l'obscénité à l'âge moderne, entre le
développement de l'imprimé, l'élaboration de l'institution censoriale moderne
et le statut de l'auteur, tel qu'il se décide, comme l'a montré Foucault, à
travers sa responsabilité légale et ses droits. Cette évolution est en
particulier caractérisée par le passage de la censure des mains des autorités
religieuses à celles de l'État, et l'auteur s'attache à montrer que l'obscénité
littéraire et la censure civile arrivent ensemble à maturité [15].
L'auteure a surtout raison de refuser de considérer le simple face à face des
auteurs et d'une répression civile : ce qui s'avère décisif étant l'évolution
des « standards » au cours
du XVIIe siècle, autrement plus efficace que la répression légale,
et qui se traduit par une autocensure performée à la fois par les auteurs et
par leurs lecteurs [16]. Quoi qu'il en soit, il est important de montrer que le
procès de Théophile se dessine sur le fond des luttes entre les autorités
civiles et religieuses pour le pouvoir sur l'institution censoriale. Pour
l'auteure, dans ce premier temps de l'affirmation de la censure civile,
celle-ci, prise de court, traite les matériaux sexuellement transgressifs du Parnasse satyrique sur une base
principalement religieuse. Je dirais plutôt, comme le montrent les pièces à
notre disposition, qu'elle s'applique à la transgression sexuelle dans
l'optique d'une protection de la religion et du corps social soudé par la religion.
Mais je dirais surtout qu'en faisant cela (et c'est sur ce point que mon interprétation diverge), la
censure ne transforme pas arbitrairement un matériel obscène en matériel impie,
car précisément, ce qui caractérise l'obscénité du début du siècle, est sa
forte charge irréligieuse et anticléricale, comme certains critiques l'ont
d'ailleurs remarqué [17].
Le fameux sonnet dont Théophile fut accusé, et où, par un mot d'esprit, il implore
Dieu de le rendre sodomite, en est un exemple évident [18].
Ce point est essentiel pour saisir la double portée blasphématoire et
licencieuse du libertinage auquel le procès de Théophile cherche à donner un
coup d'arrêt, et le fond de dissension philosophique et idéologique qui
soutient la démarche des écritures obscènes envisagées dans l'ouvrage. Il est pourtant vrai que le terme
d' « obscénité », tel que Molière en assure la promotion et le
succès que l'ont sait dans La Querelle,
est libéré de toute connotation religieuse ; à la différence du blasphème,
l'obscénité moderne devient une offense purement séculière. C'est sans doute ce
qui se joue dans L'École des femmes
de Molière et déjà dans la très scandaleuse École
des filles, qui s'installe le plus tranquillement dans une obscénité
bourgeoise et familière, complètement indifférente à la morale religieuse. Mais
il s'agit d'un processus qui est loin d'être arrivé à son terme. Comme on le
sait, Molière n'a cessé d'être en bute à la double accusation d'obscénité et
d'impiété [19], et il est
vrai qu'il combattait à la fois sur le front de la (fausse) dévotion et des
mœurs. Il faut signaler
à ce propos l'article de François Lecercle
qui s'emploie à montrer que dans l'École des femmes, et plus encore dans
le Tartuffe et Dom Juan, Molière adopte « une tactique de contamination qui
fait de l'obscénité le revers de la bigoterie » [20].
Il s'agit, dans les trois cas, « de mettre en équivalence excès de
dévotion et excès de vice, en sondant le cœur des dévots pour y dévoiler ces
pulsions qu'ils censurent le plus violemment » [21].
Cela est tout particulièrement éclatant dans le fameux épisode du Tartuffe où Orgon assiste caché sous la
table à la séduction d'Elmire (IV, sc. 4-7), « pour montrer le vrai visage
d'une censure qui, sous les rigueurs de l'éthique, cache les fureurs rentrées
de la libido » : « ce spectacle scabreux démontre les vertus
éminentes d'un art capable de braver les normes de la décence pour le plus
grand bien de la morale » [22]. Montrer
l'obscénité cachée de la censure dévote, ne pouvait pas ne pas porter
atteinte à la dévotion comme telle, même si la stratégie consiste bien à laisser la
religion de côté pour ne traiter apparemment que des mœurs perverses des dévots
dévoyés. Il ne pouvait de toute façon en aller autrement dès lors que les
questions de mœurs n'étaient pas encore véritablement dissociées de la question
religieuse. Mais il est aussi vrai, comme Joan DeJean le montre fort bien, que
se développe une littérature de mœurs qui écarte la religion, une littérature
souverainement indifférente au religieux, en même temps que se renforce une
censure civile qui portera sur l'atteinte au mœurs indépendamment de l'impiété.
L'attention à cette littérature, comme le remarquent DeJean et Jeanneret,
implique de déborder ou de compléter le modèle d'interprétation foucaldien
expliquant le discours moderne sur la sexualité à partir de la matrice
pénitentielle, en prenant acte de l'existence d'un discours dont le moteur est
le désir même de savoir, de nommer et de pratiquer, exacerbé par la censure de
la loi et de la langue [23]. Enfin, ce qu'il me semble important de souligner,
concernant les mœurs tout comme le religieux, est ce que l'on pourrait appeler
le trait dominant de la psychologie libertine qui, à mon sens, atteste de son
degré de maturité et d'avancement intellectuel : la lutte persistante,
d'un bout à l'autre du siècle, contre ce que Guy Patin appelle la
« maladie des scrupules », l'esprit de faute, de culpabilité, que
certains interprètes cherchent à toute force dans les textes, alors que ces
derniers au contraire, le plus souvent (en la matière on ne saurait évidemment
généraliser), se présentent comme de véritables actes thérapeutiques contre la
pathologie de la culpabilité dévote [24].
Madeleine Alcover le fait justement remarquer au sujet de
« l'homosexualité » de Cyrano, mais on pourrait multiplier les
exemples où, par la dérision systématique des pratiques expiatoires et
ascétiques, ou la multiplication des références aux mœurs supposées libres (ou en
tous cas moins contraignantes) des anciens païens ou des « sauvages »
d'aujourd'hui, il s'agit bien de refuser un monde pratique régit par la notion
de péché. Et l'abandon - partiel - des gauloiseries, la montée des bienséances
et le renforcement du contrôle et d'abord de l'auto-contrôle sur les mots au
fil du siècle, ne modifient pas en profondeur cette disposition fondamentale du
libertinage [25]. Lorsque le
vieux Le Vayer, reprend dans l'Hexaméron
rustique sa digression de jeunesse sur l'Antre
des nymphes, il prend bien de petites précautions, dissémine et voile
quelque peu les obscénités, mais maintient, quant au fond une superbe impudeur [26].
C'est en cela que le libertinage, si l'on veut maintenir la catégorie - mais il
en faut bien une pour désigner cette exigence de liberté qui ne laisse hors
d'elle aucun domaine -, témoigne de l'existence dès le XVIe siècle
d'une culture d'affranchis qui investit les savoirs et les pratiques, et dont
il faudrait montrer comment la pointe s'en perd, pour une grande part, avec
l'avènement de l'empire de la vertu promu par le grand courant dominant des
Lumières, qui sera si décisif dans les bouleversements politiques de l'Europe
moderne. L'ouvrage d'Israel, entre autres, nous fait saisir tout ce
que ce courant a pu avoir de réactif par rapport au courant radical, que l'on ne saurait
à mon sens séparer de la longue généalogie libertine. C'est pourquoi les
travaux à venir devront porter sur cette unité du libertinage philosophique et
du libertinage de mœurs, et sur leur progressive déliaison, avec l'apparition
de la figure de l'athée vertueux (versus
le mécréant débauché) et sa longue descendance, jusqu'au libre penseur laïque,
professeur des vertus républicaines, qui ne pouvait se retourner qu'avec
défiance et désapprobation, sinon même avec dégoût et mépris, sur le
libertinage d'ancien régime.
[1] Voir surtout Alain
Cabantous, Histoire du blasphème
en Occident, XVIe-XIXe siècle, Paris, Albin Michel,
1998. Également, G. Minois, Histoire de l'Athéisme, op. cit., p.
123-126. Voir également, J. Cheyronnaud, E. Claverie, D. Laborde, P.
Roussin (éd.), Critique et affaires de
blasphème à l'époque des Lumières. Paris, Honoré Champion, 1998.
Sur Patin voir la thèse de Laure Jestaz, Édition critique de lettres de Guy Patin (Bibl. nat. de France, Baluze 148). Thèse de l'École des Chartes, 2001. L'auteure reproche à Patin, avec une candeur qui étonne, d'avoir été aveugle « à la renaissance de la foi catholique de ce premier XVIIe siècle » (position de thèse http://enc.sorbonne.fr). Pas de doute, l'historienne y voit mieux, et le siècle des saints, une fois encore, est sauvé du péril libertin !
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